Nelly Cecilio enseigne le FOS dans un Institut technique hôtelier de Montevideo (Uruguay). Pour elle, les documents authentiques, ce sont d’abord « les cartes de restaurants, les brochures et dépliants d’hôtels, les catalogues de supermarchés (section denrées alimentaires et boissons), ainsi que les recettes de cuisine et de cocktails »… On aimerait assister aux après-cours… Beaucoup de réponses commencent plutôt par un rappel de la définition du document authentique. Bérangère Lesage, directrice adjointe de l’Alliance française de Daegu, en Corée : « En classe de FLE, tout objet porteur d’une signification est un document authentique. Il peut être écrit, audiovisuel, informatique... Il est présenté en classe tel quel, sans aucune modification apportée à ce pourquoi il a été conçu. C’est un document non composé à des fins pédagogiques, et destiné au départ à des locuteurs natifs. »
Quels documents authentiques ?
Pour ce qui concerne la date d’apparition du concept de document authentique dans la didactique du FLE, chacun s’accorde sur le début des années 1970. Bérangère Lesage, toujours : « Tout le problème était de donner une suite aux méthodes audiovisuelles pour débutants, c’est-à-dire de créer un « niveau 2 ». Le CREDIF et le BELC ont proposé des hypothèses méthodologiques et didactiques différentes. Le CREDIF, avec Daniel Coste, recommandait une certaine prudence envers le document authentique. En contraste, le BELC était très favorable au document authentique, surtout sonore. » Suite de la mise en perspective par Denise Delgado Guante, professeur de français et d’espagnol en République dominicaine : « La grammaire de texte, née en Europe orientale dans les années 1975-80, a ensuite accompli, sous l’influence des travaux de Van Dijk, Adam et Weinrich, la fonction didactique de servir d’outil de description des documents auxquels les apprenants étaient exposés. »
De son côté, Gabriela Chanes, de Montevideo (Uruguay), opère un rappel à la réalité : « Quels documents authentiques privilégier dans notre enseignement ? Tous ! Mais dans la mesure de nos possibilités pour les obtenir… Ce qui n’est pas toujours facile lorsque nous travaillons loin des pays francophones. Heureusement, il y a Internet… » Reste à savoir quels documents sont utilisés. Catherine Henry, qui collabore avec l’IMEF de Montpellier, Alicia Roffé, de l’université de Grenade (Espagne), et Élisabeth Farges, de Paris-3, les énumèrent : articles de presse, publicités, chansons, extraits de films de fiction, de documentaires, d’émissions de radio, ou encore documents administratifs et documents d’entreprise… Ahmed Hafdi, inspecteur principal de français à Beni Mellal (Maroc), ajoute les textes de vulgarisation scientifique : « Ils nous offrent l’opportunité de travailler sur les caractéristiques du discours scientifique (objectivation, structuration, reformulation) ». Autre source à laquelle on ne pense pas toujours : les méls non désirés (le « spam », voir ci-après p. 59). « Le courrier électronique, écrit Jullien Fernand, qui enseignait à Oman, constitue la plus grande source de documents authentiques : les nombreux « Forward » qui encombrent nos boites regorgent de filons à exploiter. Leurs contenus très variés permettent des utilisations multiples, souvent ludiques (vocabulaire, ton, implicites culturels, etc.). »
Chanson et ciné
Nous l’avons vu dans le FDLM n° 320 (dossier Cinéma, pp. 54-56), Catherine Henry aime le cinéma : « Pourquoi s’appuyer sur des films ? Parce que cela permet d’offrir un cours vivant et contemporain, même avec un film classique ; que cela permet une immersion dans des aspects de la vie en France et de la culture française ; que cela facilite le contact avec la langue en situation de communication dans ses variations ; qu’on peut opérer des rapprochements avec toutes sortes d’autres documents… ». Et de conclure : « Et surtout parce que les apprenants aiment cela et moi aussi ! »
Il est vrai que l’usage du document authentique a revivifié dans la classe une notion bien étrange : celle du plaisir. Dora Nikou, professeur à Trikala (Grèce), tente une explication : « Je considère que ce type de documents peut casser la routine de la classe et motiver les élèves, convaincus que le français est une langue vivante parlée par des personnes différentes au niveau culturel. » Motivation ! Tel est le maître mot des nombreux enseignants qui emploient la chanson en classe. Marinette Vilès, de l’Institut Bécassine de Montevideo, par exemple : « Parmi tous les documents que les nouvelles didactiques ont fait entrer dans la classe, la chanson se trouve être l’un des plus riches. Toute chanson se veut une anecdote, une histoire ou une évocation que l’on peut travailler aussi bien qu’un texte littéraire en prose. » Carmen Medina Bermejo, de Ponferrada (Espagne), est sur la même longueur d’onde : « Pour le thème de l'environnement, j’utilise « L'arbre va tomber », de Cabrel, ou « Chic Planète », de l'Affaire Louis Trio. En général les élèves adorent tant qu'ils me demandent de leur faire une copie contenant toutes les chansons écoutées tout au long de l'année… » Même chose pour Soline Vaillant, du Centre culturel français de Mostar, en Bosnie.
Il n’en reste pas moins que le document authentique le plus utilisé en classe reste l’article de presse. Dans la lignée de Situations d’écrits, de Sophie Moirand (1979), Ahmed Hafdi, de Beni Mellal, rappelle que « le fait divers permet d’étudier plusieurs aspects de la langue, du discours en l’occurrence (énoncé, énonciation, structure de ce type d’écrit…), ainsi que les paramètres situationnels (Qui parle ? À qui ? De quoi ? Pourquoi ? Quand ?) ».
Progresser vers quoi ?
Notre seconde question, sur la progression, les méthodes et les documents authentiques, a atteint son but : faire réagir. « Je ne suis pas d'accord avec la question posée !, s’indigne Jullien Fernand. Un même document authentique peut être exploité à des degrés divers, selon les compétences de chaque apprenant. En ce sens, le document authentique n'est pas irrespectueux de la notion de progression. Il peut en revanche être l'illustration d'un nouveau point à aborder. » Ce que précise Dora Nikou, de Trikala (Grèce) : « Je ne perds pas d’occasion pour enrichir la méthode que j'utilise avec mes propres documents. De cette manière, la notion de progression est respectée… » Concrètement, cela donne, pour Élisabeth Farges, de Paris-3 : « Un extrait vidéo de trois minutes sera choisi comme déclencheur d'une séquence relative à l'étude du subjonctif présent (forme et emploi). Ou encore, un extrait littéraire permettra d'aborder l'étude de l'opposition imparfait/ passé composé. » Odile Brès, qui vient de quitter la direction de l’Alliance française de Loja (Équateur), considère, elle, que « dans le mot progression, il y a forcément une progression du document didactique vers le document original, qui devrait toujours être la visée finale. »
L’emploi des documents authentiques entraîne cependant quelques inquiétudes : « Je voudrais mettre en garde, prévient Bérangère Lesage, contre un abus parfois excessif de l’utilisation des documents authentiques et plus particulièrement contre l’engouement pour le multimédia. Tout ce qui est authentique n’est pas forcément bon à exploiter. La notion d’authentique a pu avoir des effets néfastes sur le document littéraire, qui est devenu l’exclu. » L’inverse est aussi possible, comme le signale Ahmed Hafdi : « Au Maroc, dans le cadre de la réforme engagée depuis la rentrée scolaire 2000, on assiste à un retour au texte littéraire, plus précisément à l’œuvre intégrale, au niveau des lycées. Et le document authentique est relégué au second plan. » Comme si la didactique était éternellement sommée de choisir entre l’un et l’autre.
Jean-Claude Demari
Note
1. Les deux questions posées sur www.fdlm.org étaient les suivantes :
- Quels sont les documents authentiques que vous privilégiez dans votre enseignement ? Pourquoi ?
- Comment conciliez-vous l’utilisation de documents authentiques et celle d’une méthode respectueuse de la notion de progression ?
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