Quel support didactique original proposer à une classe de FLE en licence de lettres ? Parmi toute une diversité de documents oraux et écrits à choisir ici et là, tels que films, chansons, textes scientifiques ou littéraires, interviews, on a eu l’idée de prendre comme fil conducteur d’un semestre de cours la revue Le français dans le monde. De l’utiliser, non pas sous la forme d’extraits, comme beaucoup d’enseignants le font déjà, mais de l’utiliser tout entière.
C’est ainsi que, de novembre à décembre 20021, dix-sept étudiants en licence de lettres / français de l’université fédérale de Santa Catarina ont été amenés à travailler sur le n°324 du FDLM. L’expérience a ravi les apprenants, d’abord parce que chacun a eu droit à son exemplaire de la revue2, ensuite parce qu’elle leur a permis d’aborder un univers bien différent des méthodes, et de pénétrer, en quelque sorte, dans un « monde authentique de FLE » ! Pas un qui n’ait été déçu du voyage, et surtout pas le professeur…
À la découverte du FDLM
Nous avons commencé par un aperçu général afin de familiariser les étudiants avec la revue. En ouverture, la page « Abonnez-vous », présente un descriptif promotionnel du contenu et de la périodicité du FDLM. Les étudiants l’ont examinée en petits groupes, puis ont discuté ensemble des points principaux et posé leurs questions. Quelques-uns ne connaissaient pas l’existence, par exemple, de la Fédération internationale des professeurs de français ; d’autres voulaient savoir ce qu’était un « virement postal » ; d’autres encore ignoraient ce qu’était Francophonies du Sud (N.D.L.R. : le supplément du FDLM).
Ensuite, on a abordé le sommaire. Pour ce faire, la consigne a été la suivante : « Répartissez-vous en petits groupes de deux ou trois ; chaque groupe sera responsable d’une section et la présentera aux autres. Par exemple, en quoi consiste la section « Formation » ? Que trouve-t-on dans la section « Fiches pédagogiques » ? Vous en êtes le responsable, alors expliquez-la nous. »
On a ensuite abordé l’éditorial. Là, le travail a bien évidemment porté sur le contenu, mais aussi sur le style, car il y a une manière toute particulière de rédiger un éditorial. À travers ce texte, on s’est donc fait une idée plus précise des articles de la revue et on s’est senti incité à les lire. Par exemple, on a appris que le « thème » central de ce numéro de la revue serait les repas – ou la cuisine, si l’on veut. Françoise Ploquin annonçait qu’un vrai « repas francophone » serait servi au fil des pages , ce qui n’a pas manqué d’attirer l’attention des élèves !
À table !
Dans la mesure où la cuisine constituait le thème principal de la revue, le cours s’est centré sur cette thématique, même si nous avons abordé par la suite des sujets différents à travers les autres articles.
Nous avons commencé par la bande dessinée Les français tels qu’ils sont dans la rubrique « Univers du français » (p. 22). Cette page a été idéale pour inviter les étudiants à découvrir la cuisine française de chaque région. À travers l’histoire d’un couple de touristes suédois qui parcourt la France et qui désire gouter in loco le « célèbre » steak-frites servi dans un restaurant français de Stockholm, les étudiants ont eux aussi parcouru des régions françaises et connaitre leur plat typique. Le travail a suivi les suggestions de la fiche pédagogique correspondante (p. 84).
L’interview de Patrice Julien par Jean-Claude Demari, intitulé « Cuisine, la part de rêve » (p. 52), a servi de point de départ à une activité proposée aux élèves dont la consigne était : « Vous avez ouvert un restaurant typique d’une région quelconque et on vient vous interviewer. » Cette activité s’est notamment inspirée de la fiche pédagogique « cuisine et pédagogie » (p. 64), dans laquelle Françoise Ploquin proposait des interviews et des simulations. Sur ce modèle, les étudiants, par groupes de deux, ont donc simulé l’interview : l’un jouait le rôle du chef de cuisine, l’autre celui du journaliste. Ils ont d’abord rédigé le texte, après quoi ils l’ont présenté à la manière d’une émission de télévision.
Pour compléter les activités autour de cette thématique, on a également travaillé à partir de la fiche pédagogique « Quel plat pour représenter la France? » (p. 65), qui proposait deux documents : « Voyage au pays des sucreries » (doc. 1) et « Régions et spécialités » (doc. 2).
Ces documents ont été exploités en suivant les propositions d’activités sur la fiche, mais les étudiants ont souhaité aller plus loin et préparer eux-mêmes une recette typique d’une région française, en l’occurrence celle de la quiche, une spécialité connue de la majorité d’entre eux. On a donc étudié la recette en classe et discuté de sa préparation en vue d’une réalisation ultérieure…
L’article de Félicie Geslin, « les pique-niques urbains » (p. 80) donnait un aperçu général de l’évolution des pique-niques jusqu’à nos jours, en soulignant un changement de tradition : de champêtres, les pique-niques sont en effets devenus urbains. Nous avons choisi ce document pour sa relation avec la tradition culinaire – les pique-niques étant des « déjeuners sur l’herbe ». Après le travail de lecture du texte, les élèves ont voulu organiser à leur tour un pique-nique. C’est ainsi qu’un beau samedi de mai, au Brésil, le pique-nique urbain est devenu « journée d’immersion à la plage » pour nos 17 étudiants, qui ont pu préparer et déguster la quiche lorraine et la tarte aux pommes, non pas au bord de la Seine, mais au bord de l’océan Atlantique ! Inoubliable et délicieux événement…
D’un article à l’autre, on a continué à travailler autour du thème de la table. « Photographier le comestible (p.63), par exemple, a inspiré les élèves désireux de s’improviser photographes lors du pique-nique! On a débattu en classe des films évoqués dans la synthèse (p. 53) d’un article tiré de The French Revue, et notamment du Festin de Babette.
L’entretien avec l’historien Philippe Gillet, directeur de l’Ifrac (p. 8), a fait l’objet d’un compte-rendu de lecture. Les propos d’Emmanuel Bassoleil (p. 9), un chef installé au Brésil depuis 1987, ont particulièrement intéressé les étudiants : ils ont en effet pu prendre conscience que proposer de la cuisine française dans leur pays relève du défi, et ce pour trois raisons : manque de produits, problème d’assaisonnement ou de goût des clients !
Nourritures spirituelles pêle-mêle
Les autres rubriques du FDLM n’étaient pas en reste ; dans la section Culture et société, la critique du film 11’09’’01, September 1’ par Bérénice Balta a inspiré une activité qui a été réalisée dans la classe divisée en 11 groupes. Chacun d’entre eux devait inventer puis présenter aux autres son propre synopsis de l’évènement. On a eu des créations vraiment surprenantes : la vision brésilienne de l’événement, selon la culture et les émotions de chacun.
La sous-rubrique Littérature (pp. 68-69) a donné lieu à des lectures-discussions des recensions présentées ; après quoi, les étudiants ont choisi un livre « à lire » (en simulation, évidemment) et ont justifié leur choix. Sur ce modèle, ils ont rédigé chacun un autre résumé, cette fois-ci d’un livre qu’ils avaient vraiment lu.
La même démarche a été suivie pour l’exploitation de la rubrique Documentation.
La fiche pédagogique « À la découverte d’une région » (p. 23) visait à « introduire la notion de régions françaises par opposition avec la capitale et approfondir la découverte d’une région et ses caractéristiques ». Deux chansons de Mireille Mathieu sont présentées comme documents à exploiter : « J’ai gardé l’accent » et « Si Paris était en Provence ». Nous avons suivi en classe les activités suggérées par l’auteur et les étudiants ont eu l’idée de faire un pastiche de cette dernière chanson, produisant des textes tels que « Si Paris était à Rio / Le pont Rio-Niterói s’appellerait Mirabeau / Ipanema deviendrait la Seine / Penser à ça ne vaut pas la peine / La France serait moins magique / Le Brésil, plus magnifique / Je prendrais toujours le métro / Si Paris était à Rio » (Adriano S. Costa). En complément de cette activité, on a écouté et travaillé la chanson de Jacques Brel Le plat pays.
Dans la rubrique Formation, on a trouvé des pages sur Émile Zola (pp. 43-46), en commémoration du centenaire de sa mort, qui ont servi de révision du cours de littérature du semestre précédent. L’article proposait une compilation de textes de l’écrivain ainsi que des documents relatifs à sa vie et à son oeuvre et sa vie. L’affaire Dreyfus, par exemple, a été complété par une copie du texte du journal, avec le célèbre « J’accuse » que les étudiants ont lu et discuté. La fiche pédagogique « Ouvriers et patrons, deux scènes de repas dans Germinal » (p. 49) venait fort à propos enrichir le thème du dossier central du numéro.
Enfin, dans la rubrique Univers du français, la page « Les mots du mois (p. 20-21) a permis aux apprenants d’avoir un autre regard sur les mots durable, catastrophe et monument. Dans le prolongement, le travail de classe a porté sur la création individuelle de chaque élève, avec pour consigne d’expliquer un mot de leur choix « à la manière d’Alain Rey ». Nous avons ainsi obtenu des textes sur des mots tels que rampant ou amitié ou encore– inspirés peut-être de notre thème central d’étude – sur des mots comme assiette et restaurant. Les étudiants ont par ailleurs été enchantés de connaitre le visage du père du dictionnaire qu’ils portent presque tous dans leur poche – Le Robert Micro.
Repas théoriques
Cet aperçu général des activités réalisées à partir de ces documents insiste surtout sur le travail de production des élèves à partir de ce que chaque texte proposait par sa configuration spécifique. On a peu montré en revanche le travail sur la « matière linguistique » proprement dite, (si bien que le texte des étudiants produit en réaction (F.Cicurel) est, de toute façon, un travail sur le linguistique. S’agissant d’une classe de FLE, il y avait évidemment tout un contenu langagier à travailler sur le texte de support. Pour exploiter ces matières, les procédures ont été également diversifiées, selon le contexte dans lequel elles s’inscrivaient. Cependant, il est vrai que l’on a privilégié certaines démarches, selon notre propre conception d’enseignement / apprentissage des langues. Puisqu’il s’agit d’une revue, le point de départ de tout travail en classe avec un tel support, c’est la lecture. Pour cela, il convient de mener une pratique qui suit des étapes – selon certains principes – et qui ne se limite pas à des réalisations d’activités inspirées par le texte, même si celles-ci sont comprises comme inséparables de la construction du sens. Autrement dit, avant la production de textes il a fallu (et, à notre avis, il nous faut toujours, en classe de langue) passer par des étapes qui, si elles ne sont pas inséparables du point de vue cognitif, le sont du moins du point de vue didactique. Dans notre cas spécifique, s’agissant d’étudiants d’un niveau intermédiaire / avancé, on a pu travailler davantage la « grammaire » des textes, une fois que le travail de construction du sens se faisait plus aisément. Selon F. Cicurel (Lectures interactives, 1991) il y a quatre étapes à suivre pour un travail de lecture en classe de langue : une mobilisation des connaissances préalables (que chaque élève puisse prélever les siennes) ; une lecture balayage ; un travail d’exploitation plus fine du texte ; des activités de « réaction » au texte (comme celles que nous avons rapportées ci-dessus).
Mais, du point de vue de la théorie sur la lecture dans une dimension majeure, ces travaux en classe ont suivi la conception de lecture du point de vue discursif. Selon M.-J. Coracini (O Jogo Discursivo na Aula de Leitura : língua materna e língua estrangeira, 1991) l’acte de lire est « un processus discursif où s’insèrent les sujets producteurs du sens – l’auteur et le lecteur – les deux socio-historiquement déterminés et idéologiquement constitués. C’est le moment socio-historique qui détermine le comportement, les attitudes, le langage de l’un et de l’autre et la propre configuration du sens. » (p.15 – traduction de l’auteur).
Servir la réflexion didactique
Aussi, comme il s’agit d’étudiants préparant leur licence, la majorité des activités qu’ils réalisaient servait de réflexion à leur future pratique pédagogique. Par exemple, à chaque travail réalisé, on se demandait si on pourrait faire le même avec nos élèves à l’école. S’ensuivaient de véritables discussions didactiques, où l’on s’interrogeait sur la pertinence de ces activités, leurs avantages (ou désavantages) et les possibles adaptations à une autre classe. La question de départ à ces débats était « Feriez-vous cela avec vos élèves ? » (Oui ou non et pourquoi, et comment, etc.). De cette façon, ces étudiants non pas eu seulement un cours de langue, mais aussi, simultanément, un cours préparatoire à leur futur stage de FLE dans les écoles.
Ce travail didactique complémentaire a été renforcé par la lecture de contributions scientifiques relatives à l’évaluation proposées dans la section Formation de la revue (M. Faraco, E. Boumier, p. 27 ; C. Tagliante p. 30) et d’autres lectures d’ordre culturel ou littéraire.
Une revue franco-brésilienne
Finalement, pour clore notre travail et pour en garder le souvenir, nous avons créé une revue. Quel a été notre modèle ? Le français dans le monde, bien évidemment ! Nous avons imité son style : la couverture, les publicités, les rubriques, le sommaire. Et les articles ? Ceux écrits par les étudiants au long du semestre ; le titre ? On parle français no Brasil – plurilingue, pour être conforme aux temps actuels.
Voici donc le récit d’un semestre passé en bonne compagnie, celle d’une une revue qui contient tout ce dont on a besoin pour produire un travail stimulant en classe de FLE, en plus de fournir des sujets variés et intéressants aux étudiants de la licence de lettres /français, futurs professeurs.
Finalement, notre revue est déjà un peu leur revue.
Zélia Anita Viviani, université de Santa Catarina, Florianopólis (Brésil)
Notes
1. À raison de 90 cours, soit 4 à 6 cours pour chaque document.
2. La classe tient à remercier la rédaction du FDLM pour son envoi gracieux des exemplaires de la revue.
Bibliographie
Le français dans le monde nº 324, nov.-déc. 2002.
Cicurel,. F., Lectures interactives en langue étrangère, Paris, Hachette, 1991.
Coracini, M.J.R.F. O jogo discursivo na aula de leitura : língua materna e língua estrangeira, Campinas, SP, Pontes, 1995.
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