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Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Avec Nedim Gürsel
Tel un pont entre l’Orient et l’Occident



Écrivain francophone de renommée universelle, Nedim Gürsel utilise la langue turque pour ses œuvres de fiction et le français dans ses articles de presse et ses essais. Tour d’horizon avec ce citoyen du monde à cheval sur l’Orient et l’Occident, à l’image de la ville qu’il nomme dans une nouvelle et dans un film « Istanbul, mon amour »…

Novembre-décembre 2003 - N°330


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Vous vous définissez comme un écrivain turc habitant et travaillant à Paris1. Comment êtes-vous venu au français ?

Mon rapport à la langue française remonte à mon enfance. Le français était pour moi une langue familiale. Mon père était professeur de français, il faisait également des traductions. L’année où j’apprenais à lire, mon père séjournait en France. J’ai reçu de lui une carte postale que je me suis efforcé de déchiffrer. « Paris » a été un des premiers mots que j’ai épelés. « Je suis à Paris, écrivait-il, voici la vue que j’ai de ma chambre d’hôtel. » Cette vue, c’était celle de la place de la Sorbonne. Je ne savais pas alors qu’autour de ce lieu s’organiserait plus tard mon existence quotidienne à Paris2. Mon père est mort dans un accident de car à l’âge de trente-huit ans et je me demande si je n’ai pas voulu, d’une certaine façon, continuer sa tâche. En 1962, j’avais onze ans, j’ai réussi le concours d’entrée au lycée Galatasaray où j’ai appris le français. Après la mort de mon père, ma mère, qui était professeure de mathématiques, a elle aussi appris le français. Elle a fait plusieurs séjours en France, ce qui lui a permis, de retour au pays, d’enseigner les mathématiques modernes en français. Contaminée par le virus de la littérature, elle a continué l’œuvre de mon père en traduisant des ouvrages de Gide, Troyat et Duras. Quant à moi, j’ai traduit un seul livre du français en turc, Le grand voyage, de Semprun…
Lorsque, le lycée fini, je suis venu en France comme boursier pour poursuivre des études de littérature française et faire une thèse de littérature comparée avec Étiemble. Rentré à Istanbul en 1979, j’ai enseigné la littérature française et publié mes deux premiers romans : Un long été à Istanbul et La première femme3 ; tous deux ont été traduits en français. Et puis ces deux livres ont été saisis après le coup d’État militaire du 12 septembre 1980 et je suis revenu en France où j’ai été recruté au CNRS. Je peux maintenant retourner librement en Turquie.

Vous avez écrit ces livres en turc ?

Oui, j’ai collaboré de manière très étroite avec le traducteur. Pour ce qui concerne la fiction (roman, nouvelle, récit de voyage), je reste un écrivain turc, mais mes essais et les articles que je publie dans la presse, je les écris en français. La langue française m’a permis de mieux réfléchir sur la littérature. Je reste attaché de façon sentimentale à ma langue maternelle qui supporte mieux les envolées lyriques mais le français, qui est une langue conceptuelle, me permet d’exprimer mes idées sur la littérature. J’ai, par exemple, écrit en français mon livre sur Nazim Hikmet4, un des grands poètes turcs du XXe siècle. J’entretiens ainsi un rapport un peu schizophrénique avec la langue française. Cette double appartenance linguistique me permet de mieux soigner ma langue d’écrivain qui reste le turc.

Estimez-vous que la maitrise de deux langues dès votre jeunesse a contribué à vous donner une plus grande ouverture sur le monde ?

En fait, j’appartiens à deux pays, la Turquie et la France qui m’a accueilli dans des circonstances difficiles. Je me revendique comme citoyen du monde même si le terme parait aujourd’hui un peu dépassé. Mais c’est Paris qui a fait de moi un écrivain turc attaché à sa ville d’Istanbul et un écrivain cosmopolite ouvert au monde. C’est à Paris que j’ai commencé mes voyages qui sont devenus une vraie source d’inspiration. C’est à Paris que j’ai rencontré des écrivains de toutes les nationalités. Je parle un peu l’anglais pour communiquer partout dans le monde mais le français et le turc constituent mon univers langagier. Je suis à cheval entre deux langues, deux villes, deux cultures. C’est peut-être pour cela que j’ai écrit une nouvelle intitulée « Le Pont »5, qui symbolise ma situation d’écrivain entre deux pays. Je parle du pont sur le Bosphore qui unit l’Orient et l’Occident et qui relie aussi les hommes entre eux. J’ai été très sensible pendant la guerre de Bosnie à la destruction du pont de Mostar construit par les Ottomans. J’avais, dans un article titré “ Le sang des ponts ”, évoqué ce drame dans Libération. Il a été reconstruit et je vais bientôt sur place participer à l’inauguration du nouveau pont.

Vous êtes un fervent partisan de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne…

Oui, je pense que l’avenir de la Turquie est dans cette direction. Ayant subi la censure dans mon pays à une époque relativement récente, je pense que l’appartenance à l’Europe apporterait une garantie à la démocratie et à la liberté d’expression. La Turquie est héritière d’un empire multinational et pluriethnique. Ce modèle ottoman est de nature à faciliter la conception d’une structure supranationale. En effet, l’Empire, à l’intérieur duquel coexistaient plusieurs nations, a directement précédé la fondation, en 1923, de la République de Turquie. L’Empire a réussi à administrer pendant quatre siècles différents peuples, différentes communautés religieuses, notamment dans les Balkans, jusqu’à ce qu’émergent les nationalismes et les intégrismes que nous connaissons aujourd’hui.

Littérairement, vous sentez-vous appartenir à une filière spécifiquement turque ?

Je ne peux pas dire que je suis héritier d’une filière spécifiquement turque. Je ne suis pas comme Yacher Kemal, un écrivain de terroir. Il décrit admirablement la nature et les paysans qui la peuplent. Il a eu le génie de faire parler ces hommes de la terre d’Anatolie qui n’avaient jamais pu se faire entendre. L’imaginaire de Kemal me fascine6 mais je ne partage pas sa forme épique. Je suis plutôt, à l’opposé, un écrivain des villes. La Turquie a évolué et compte plusieurs grandes métropoles. Istanbul est une ville de 12 millions d’habitants. Je connais bien la littérature turque7 ainsi que la littérature française, qui m’a beaucoup influencé. La Modification de Michel Butor m’a appris comment on peut articuler l’espace et le temps dans une narration. Actuellement, j’écris un livre sur mon enfance et j’ai relu Les Mots de Sartre, Enfance de Nathalie Sarraute.

Vous n’avez jamais été tenté par le cinéma ?

Si, à partir de la nouvelle « Istanbul, mon amour », j’ai écrit un scénario. C’est l’histoire d’une jeune femme grecque de père stambouliote. Elle revient à Istanbul pour retrouver son amant, un journaliste qui a été enlevé. Elle part à la recherche du souvenir de son père et de son amant. C’est une production greco-turque, interprétée par la grande vedette grecque Karophilia Karabeti et tournée sur les rives du Bosphore. Malheureusement, le film n’est pas encore sorti à cause d’un conflit entre la réalisatrice et le producteur. J’espère vivement qu’une solution à ce différent va bientôt être trouvée et que ce film, preuve concrète d’une action commune entre les Grecs et les Turcs, sera bientôt sur les écrans ! Alain Robbe-Grillet lui aussi a tourné à Istanbul son premier film, L’Immortelle, dans les années 1960. Il m’a raconté son tournage à Beyrouth autour d’un verre d’arak.

Au fait, partagé entre vos deux cultures, buvez-vous du vin ou du raki ?

En Turquie, je bois du raki, en France je bois du vin. Mon héros, dans Les turbans de Venise8, refait en sens inverse le chemin que le peintre Bellini, chargé de faire le portrait de Mehmed II le Conquérant, avait fait d’Occident en Orient ; lui boit beaucoup de grappa, la nuit, à Venise…




Notes de bas de page

1. Nedim Gürsel est directeur de recherche au CNRS et professeur de littérature à Paris-III.
2. Cf. Place de la Sorbonne in Le dernier tramway, Le Seuil, 1991.
3. Un long été à Istanbul, Gallimard, 1980 ; La première femme, Le Seuil, 1986.
4. Nazim Hikmet et la littérature populaire turque, L’Harmattan, 1987 ; Nazim Hikmet, le poète de l’espoir, Le temps des cerises, 2002 (écrits en français).
5. « Le Pont », in Les lapins du commandant, Le Seuil, collection Points, 1997.
6. Yachar Kemal, le roman d’une transition (écrit en français), L’Harmattan, 2001.
7. Paysage littéraire de la Turquie contemporaine (écrit en français), L’Harmattan, 1993.
8. Les turbans de Venise, Le Seuil, 2001.

Extrait

Bien que j’habite Paris depuis près de vingt ans, j’ai l’impression d’habiter la cave où la lampe de Kafka reste toujours allumée. A vrai dire je n’habite pas une ville ni un pays, mais une langue. Le turc est ma cave où je suis dans l’écriture comme le noyau dans le fruit. J’écris donc dans ma langue maternelle et cela me rassure. Pourtant je suis traversé dans ma vie quotidienne par la langue française qui me hante. Parfois, elle parvient à briser les murs de ma cave et déclenche dans mon écriture un mécanisme irréversible, une sorte de déchirure. Je n’arrive plus à maîtriser les règles de ma langue. Je veux dire par là que la langue française, ce lieu d’exil par excellence, commence à structurer mes phrases, qu’elle bouleverse ma syntaxe alors que je continue d’écrire en turc. Ainsi, je reste accroché aux mots de mon enfance que la pratique quotidienne du français libère en moi, pour résister au flot de l’actualité. Si je parle de cette expérience à la fois pénible et enrichissante, c’est pour souligner que la réalité peut parfois soutenir le langage littéraire sans pour autant s’y refléter.
Nedim Gürsel, Le dernier tramway, Seuil, « Points », pp. 195-196.



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