« L'enseignement précoce, même s'il repose sur un travail absolument oral, n'est pas un préapprentissage : à l'école maternelle, il n'y a que des apprentissages. De plus, le fait que l'enseignement précoce de la langue étrangère soit considéré comme une base pour la formation générale de l'enfant bouleverse les contenus et les habitudes d'enseignement. » Ana Brandes, professeur de français à l'école Francia de Montevideo (Uruguay), pose bien les problèmes de base de l'enseignement précoce du français. Il faut dire que son école travaille dans ce domaine depuis août 1985…
Ana Brandes pose aussi, indirectement, les problèmes de la délimitation du caractère « précoce » de cet apprentissage : parlons-nous d’enfants de maternelle (3-4 ans) ou d’écoliers de 12 ans, comme c’est le cas dans l’intéressante contribution de Freddy Barranco Escobar, professeur à Bogota, en Colombie ? Soyons pragmatique : l’enseignement précoce est strictement compris entre ces deux limites… La preuve avec Maria Cecília Dalla Vecchia, qui enseigne au Colégio São Mauro de São Paulo (Brésil) : « Nous enseignons le FLE dès la maternelle et jusqu'au lycée. Nous sommes le seul établissement d’une ville de plus de dix millions d'habitants à enseigner le FLE dès la maternelle… Avec les tout-petits, qui ne savent pas écrire, nous travaillons seulement l'oral. Nous enseignons la langue française par le jeu, la chanson, les mimes, etc. Il faut surtout sensibiliser les enfants aux « sons » du français. » Ahmed Hafdi, inspecteur principal de français à Beni Mellal, au Maroc, propose, lui, une activité autour du conte qui mêle tradition orale et multimédia.
Affectivité en jeux
Sylvie Nardin, professeur à Paris, appuie son approche sur quatre données : l’imaginaire, les sensations, les manipulations et le jeu. Pour elle, « l’apprenant enfant ‘fait peur’ aux enseignants, car ils ne savent pas comment l’aborder : il se concentre difficilement, a sans cesse envie de jouer, de bouger… Les enseignants sont donc confrontés à un groupe qu’il faut intéresser, captiver, ‘apprivoiser’ en quelque sorte. La découverte de la langue va se faire à travers un ensemble d’activités d’exploration de l’univers sensible car le but est d’appréhender le signe étranger par le corps. La langue doit se vivre, tout le corps doit participer. Le jeu englobe toutes les autres motivations de l’enfant : toutes les activités doivent revêtir une forme ludique. Vers 7 ans, le système perceptif de l’enfant est de plus en plus opérationnel et il est capable de mettre en relation les divers aspects d’un problème ou d’une situation. »
Ces remarques reviennent souvent : plus le public est jeune, plus il faut s’appuyer sur le jeu et sur l’affectif. Patricia Regoli, de l'Alliance Française de Bahía Blanca, en Argentine, s'intéresse à l'enseignement précoce depuis vingt ans. Actuellement, elle travaille avec des enfants de 3 à 6 ans dans le cadre d’un atelier dont l'axe est le conte. « Les enfants, écrit-elle, apprennent en jouant avec tous leurs sens et leurs émotions. Si l’on parvient à engager en même temps les sensations et les sentiments des enfants, l'apprentissage laissera chez eux une empreinte qui ne s'effacera jamais. L'enfant possède une énorme capacité d'adaptation et d'imitation, ce qui lui permet d'acquérir une excellente compétence communicative. Il s'approprie non seulement les aspects verbaux, mais aussi les gestes, les mouvements, la « musique » de la langue étrangère... Ce qui les intéresse ? Pour les plus petits : jouer, chanter, danser, dessiner, écouter des histoires... Pour les plus grands, qui sont déjà à l'école primaire : mettre la langue en relation avec d'autres disciplines, écouter des dialogues et faire des jeux de rôles, lire des récits de voyage ou des BD… »
Ana Brandes, de Montevideo, complète : « Si nous plaçons la personne au centre de l'apprentissage des langues, nous devons mettre l'accent sur des raisons, des arguments, qui ne sont pas tant de type cognitif que de type affectif et émotionnel. Or, tous les apprentissages ont une composante affective qui joue dans la motivation à apprendre. Une attitude positive envers une langue et la culture des peuples qui la parlent constitue un facteur important dans la rapidité et l’efficacité de l'apprentissage. La langue conçue comme un instrument d'expression et de connaissance retrouve une dimension affective et culturelle longtemps négligée. »
Vers l’avenir
Quelles que soient ses modalités, l’enseignement précoce avance et s’installe. Dorieta Tchakarova, de Varna, en Bulgarie : « À partir de la rentrée 2003, l’apprentissage précoce des langues étrangères entre dans le système scolaire bulgare, à raison de deux périodes de quarante minutes par semaine à partir de la deuxième année de scolarisation (soit de 7 à 11 ans). L'apprentissage commence par une période d'immersion dans la langue orale. Cet apprentissage, centré tout au début sur la mémorisation et la réaction, devient plus réflexif les années suivantes. » Laissons la conclusion à Maria Cecília Dalla Vecchia, de São Paulo : « Nos enfants aiment beaucoup les classes de français et leur intérêt s'accroît de plus en plus avec l'âge. Quelques-uns d'entre eux ont aujourd’hui autour de 17 ans. Ils ont appris le français dès 3-4 ans. Et ils sont en train d'obtenir le dernier niveau du DALF… » Nous voyons la voie à suivre…
Jean-Claude Demari
Note
1. Les deux questions posées sur www.fdlm.org étaient les suivantes :
- D'après vous, quelles sont les spécificités de l'enseignement / apprentissage précoce des langues, en général et dans le pays dans lequel vous enseignez ?
- Racontez une expérience novatrice d'enseignement précoce du FLE dans votre pays.
|