Bien souvent, un élève a des réticences à parler de lui dans la mesure où il doit parler sous son propre nom, sous sa propre identité; mais dès lors qu’on lui propose de construire une histoire (seul ou en groupe) à partir d’un support projectif comme une simulation globale ou une photo, on lui donne la possibilité d’exprimer certaines préoccupations d’une façon dédramatisée, et surtout sans que les autres sachent que de la sorte il parle de lui, exprime une préoccupation personnelle plus ou moins consciente. Pouvoir parler de soi est un facteur d’équilibre primordial, aussi bien pour des adultes que pour des adolescents ou pour des enfants, qui passent le tiers ou la moitié de leur existence à l’école. Ne pas pouvoir parler de soi à l’école est parfois ne pas pouvoir parler du tout, et cela constitue alors un obstacle à l’envie d’apprendre.
Bien sûr la classe n’est pas un lieu de psychothérapie. Mais les lieux de formation doivent prendre davantage en compte cette dimension de l’expression de soi pour lever les inhibitions de l’apprentissage. La photo est un objet fascinant qui « parle » à toutes les générations, un objet à qui l’on confie volontiers ses préoccupations, peut-être parce qu’elle a un caractère proche, familier, intime
Le recours à la photo dans la classe devrait devenir une technique plus systématique, ne serait-ce que parce que dans une civilisation dite de l’image, celle-ci est encore très peu présente comme support ou objet d’apprentissage.
Proposer des photos diversifiées
On s’efforcera de proposer des photos en faisant varier :
Les époques : photographies de 1898 à nos jours.
Les lieux et les compositions : photos de :
– personnages seuls, en couple, en petits ou grands groupes dans des situations ou des états d’esprit différents, d’âges, de lieux et d’époques variés.
– bâtiments : intérieurs, extérieurs, domiciles privés ou édifices publics, anciens, modernes, urbains, ruraux, etc.
– paysages : campagne, mer, montagne, désert, forêt, etc.
Les techniques : les cadrages, les plans, les genres (photos instantanées ou posées).
On privilégiera des photos dont le message n’est pas délivré immédiatement et de façon tapageuse comme dans les visuels d’actualité ou de publicité. Des photos qui posent à l’observateur une énigme parce qu’elles saisissent la réalité dans l’instant où elle n’est pas réaliste, où elle bascule, où elle a un grain, un grain de sable ou de folie qui vient griffer la vision stéréotypée que l’on peut en avoir.
Des photos ambiguës, énigmatiques, lacunaires qui laissent une place à l’imaginaire de celui qui les regarde, lequel va pouvoir lever les voiles de l’ambiguïté ou combler les lacunes de cette photo et de la sorte co-construire l’univers et donc, en fin de compte, se l’approprier.
Plus les photos sont difficiles à comprendre, plus elles sont ambiguës, plus elles sont susceptibles de lectures plurielles, de commentaires, de récits. Plus elles sont floues (c’est une des tendances de la photo contemporaine),et incertaines, plus grande est la place faite à l’imagination. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’établir la vérité de la photo, même si cette vérité ultime est quelque chose qui taraude sans cesse les participants. Beaucoup s’empoignent à propos de la vérité de la photo avec un grand V et interrogent en recours ultime l’animateur : "Mais enfin où cela se passe-t-il ? Qu’est-ce que c’est réellement ?"
Le jeu, pour lui, est bien évidemment de démontrer qu’à chacun sa vérité et que la sienne n’est pas plus tangible que la leur.
Proposition d’activités
Les propositions d’activité peuvent être regroupées pour des raisons pratiques en cinq grandes sections :
– Identifier : présenter, se présenter, illustrer.
– Décrire : inventorier, classer, reformuler, résumer, distinguer (différences), comparer (ressemblances), opposer (contradictions), définir des mots, des couleurs.
– Imaginer : situer dans l’espace et le temps, faire dialoguer, transposer, observer et spéculer, inventer.
– Raconter : exprimer ses idées, ses sentiments, ses souvenirs.
– Argumenter : démonter, persuader, polémiquer, questionner, faire un discours, une conférence, juger, critiquer.
À l’intérieur de ces cinq activités, toutes les opérations de communication concourant à l’expression écrite et orale sont donc convoquées mais il est clair que ce classement pratique reste parfois arbitraire et ne rend pas compte d’opérations qui dans la réalité se recouvrent en interférant les unes avec les autres.
La même activité peut servir à toute la classe ou être attribuée à un seul élève pour centrer le travail sur l’écrit, l’oral, la dramatisation, le français fonctionnel, etc.
Chaque activité peut être utilisée quelle que soit la photo choisie ou tirée au sort : on peut en effet écrire la biographie d’un objet, voire d’une goutte d’eau !
Chaque activité peut aussi intervenir comme un élément d’un monde à construire, à l’instar d’une simulation globale ; elle n’est à ce titre qu’un moment parmi d’autres de l’élaboration de l’univers projectif à bâtir.
Le fil d’Ariane
Les « filages » pédagogiques possibles sont aussi nombreux que les combinatoires d’activités entre elles. Mais parce que l’expérience a été menée de nombreuses fois – tant avec des enfants qu’avec des adultes – nous proposons aux enseignants de dévider avec leur classe le fil d’Ariane à partir de la trame suivante :
– Que voyez-vous sur la photo ? Premières impressions, réactions.
– Où sommes-nous ? Pays, ville, village, rue, type de lieu, bâtiment, etc. Leur donner un nom, une appellation.
– Datation du moment de la photo : époque, année, saison, jour.
– Identité d’un personnage de la photo et premiers éléments de biographie : nom, prénom, surnom, diminutif, âge, profession, situation de famille, nationalité, caractéristiques physiques, intellectuelles, psychologiques, morales ; tics physiques comportements, vestimentaires ou verbaux, deux événements importants de sa vie, deux objets auxquels il est très attaché, devise personnelle, projets, etc.
– Raisons de la présence de ce personnage à cet endroit ; évocation de personnages secondaires et de leurs relations.
– Hors-champ. Qu’y a-t-il à droite de la photo et que l’on ne voit pas ? A gauche ? Derrière au fond ? Devant ? Au dessous ? Au dessus ?
– Qu’est-ce que l’on entend ? Musiques, bruits, sons, conversations, etc.
– Qu’est ce que l’on sent, respire ? Parfums, odeurs, senteurs, essences, fragrances, relents, remugles, émanations, etc. ?
– Proposez des couleurs pour cette photo en noir et blanc. Ajoutez éventuellement des tons, nuances, qualifications, comparaisons, explications, etc.
– Intérieurs, contenus. Soyez curieux et allez fouiller et inventorier ce qui se cache dans un sac, une poche, un vase, un piano, une cave, une poubelle, une armoire, une tête, etc.
– Imaginez les textes que l’on ne voit pas mais qui sont susceptibles d’être présents ça et là : petites annonces, graffitis, petits mots, télégrammes, pages de journaux intimes ou de voyages, lettres d’amour, anonymes, de licenciements, cartes postales, etc. Les écrire ou en imaginer le thème, le ton, les formules d’adresse ou d’adieu, le début, la fin, etc.
– Hors-temps. Que se passait-il dans ce même lieu une minute avant ? Une heure avant, un an, dix ans avant ? Un siècle ? Que va-t-il se passer dans ce même lieu dans la minute suivante ? Dans un an ? Dans dix ans ? Dans un siècle ?
– Qui a pris la photo ? Pourquoi ? quelle relation entretient le photographe avec les lieux et personnages de la photo ?
Chacun tire une photo au hasard (ou bien la choisit) et complète la trame du récit élaboré en groupe en apportant sa photo comme preuve supplémentaire : portrait d’un personnage secondaire, lieu évoqué, objet déterminant, paysage du passé,, etc. ou comme complément essentiel à la poursuite de l’histoire.
Conseil : il vaut mieux éviter de refuser la proposition d’un élève sous prétexte d’incohérence avec le monde déjà construit. Il faut au contraire proposer au groupe comme un défi d’essayer de trouver une explication possible et plausible à cette proposition saugrenue, à cette erreur ou à ce lapsus. Il faut s’efforcer de faire plier la réalité du monde en construction à cette contrainte inattendue et partir de l’idée que ce sera sans doute là la condition d’un monde riche, non caricatural, non stéréotypé. Car la réalité n’est pas réaliste : bon nombre de choses invraisemblables, inimaginables, incohérentes arrivent dans la réalité, cette réalité qui peut dépasser la fiction si l’on en accepte les incidents de parcours et qu’on les intègre au lieu de les rejeter au nom d’un réalisme mythique (un exemple : une vieille femme peut être perçue par certains participants comme une jeune fille).
Commenter l’image est un support à des jeux de langue, jeux d’expression et de communication : jeux de classe ou jeux de société ; jeux de groupes ou jeux solitaires. Il peut donner l’occasion de s’adonner – au choix – à la créativité, à l’observation de soi et des autres, ou de créer des situations dans lesquelles faire entrer un français de spécialité.
De nombreuses autres règles du jeu restent à inventer.
Francis Yaiche, université de Paris-V
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