L’Amérique latine est un terrain rêvé pour l’ethnologue qui voudrait étudier l’influence des données politiques et économiques sur l’apprentissage des langues. Première constatation : les discours des partenaires politiques abondent en éloges du plurilinguisme. Mais, freinées par un déficit budgétaire chronique, les intentions exprimées dans les déclarations ne passent pas dans les faits, la plupart du temps. C’est le cas en Argentine où chaque province étant autonome, la situation est confuse. Dans les nouvelles écoles privées, le français n’est pas enseigné sauf dans celles qui sont riches où l’on enseigne deux langues étrangères. En Équateur, les très faibles budgets dont dispose l’enseignement public sont consacrés en priorité à l’alphabétisation pour tous. Là encore, les intentions concrétisées par des programmes d’enseignement obligatoire du français et de l’anglais dans le secondaire ne peuvent être appliquées faute d’argent. Au Chili, les programmes imposent une langue étrangère obligatoire. Dans la réalité, les langues autres que l’anglais sont absentes du cursus. Au Venezuela, le français est en baisse dans l’enseignement public mais il remonte dans l’enseignement privé. En Bolivie, après l’éradication du français dans l’enseignement public, une convention originale a été signée en 2002 entre l’ambassade de France et l’État. Dans quatre grandes villes du pays (La Paz, Cochabamba, Sucre, Santa Cruz), soixante étudiants reçoivent des bourses (240 bénéficiaires au total) leur permettant d’aller étudier le français dans les Alliances françaises. Partout se dessine cette tendance à externaliser les études de langue et à les confier à des institutions spécialisées.
Ainsi les Alliances françaises voient-elles arriver de nouveaux publics. Il y a ceux qui, n’ayant pu bénéficier d’une formation linguistique dans l’enseignement public, viennent la chercher à l’Alliance. Ceux qui, ayant commencé le français au collège, souhaitent se perfectionner et viennent suivre des cours de perfectionnement. Ceux qui, voyant s’implanter localement des industries françaises (Peugeot, Renault, Citroën, Carrefour), comme c’est le cas à Rio, considèrent que le français est le passeport le plus efficace pour plonger dans le chaudron européen. Toujours est-il qu’à Rio de Janeiro, le français est en hausse significative d’autant plus que nombre de Brésiliens estiment que la connaissance du français entre dans la construction du bon citoyen et plus encore du bon Carioca. Il y a ceux qui ne voyant pas d’avenir pour eux dans leur pays, qu’il s’agisse de l’Équateur, du Pérou ou de la Bolivie, apprennent le français pour aller s’installer au Canada ou en Europe. Ce public est de plus en plus nombreux. L’exemple des expatriés incite souvent ceux qui sont restés au pays à se donner les moyens de réaliser leur rêve de départ. Ils savent que les « latino » sont appréciés au Canada pour leur ouverture d’esprit, leur capacité de travail et tout simplement pour la solidarité qu’entraîne leur appartenance au continent américain. Ces futurs émigrants viennent seuls ou en famille pour pouvoir s’intégrer rapidement au terme du voyage. Ils s’inscrivent aux tests d’évaluation nécessaires et s’accrochent à leur apprentissage comme ils s’accrochent à leur rêve. Mais il n’y a pas que les Sud-Américains à penser au départ. Des Chinois, des Indonésiens, des Thaïlandais établis en Amérique latine viennent apprendre le français, soucieux de se donner un maximum de chances pour s’installer au Canada où le français est, avec l’anglais, langue officielle.
Quelle que soit la motivation des impétrants, les Alliances voient leurs effectifs augmenter. Ce succès les transforme en lieux de vie et en centres culturels appréciés dans les villes où elles se trouvent : les expositions de peinture, de photos – telle celle de Martin Chambi qu’ont pu admirer les participants des Sedifrale à Lima – attirent un public qui de francophile devient parfois francophone. Témoin le succès remporté depuis deux ans, au Pérou, par les concours de chanson française. Les séances de sélection de ceux qui viennent chanter en français deviennent ainsi de plus en plus longues. Ainsi, l’attrait pour la culture française reste un fort déclencheur du désir de français. Autre frémissement prometteur en faveur du français : plusieurs pays tentent des expériences d’enseignement du français dans le primaire ; c’est le cas au Pérou et au Costa Rica où trente et trente-cinq écoles sont concernées, au Venezuela, en Argentine.
Ce rapide tour d’horizon laisse une impression douce-amère. Les difficultés politiques et économiques du continent aboutissent souvent à la disparition du français dans l’enseignement public. Ceux qui veulent apprendre une autre langue que l’anglais doivent aller la chercher à l’extérieur du système scolaire dans des organismes payants. Saluons donc avec émerveillement le Costa Rica où 300 000 élèves bénéficient de 3 heures de français par semaine puisque le français y est obligatoire dans les trois premières années de l’enseignement secondaire, après quoi le choix est donné entre le français et l’anglais. Une façon pour l’État costaricien de montrer, en insistant sur l’acquisition des langues étrangères, son profond attachement aux valeurs de l’école.
Françoise Ploquin
XIIIe Sedifrale à Lima
Une organisation modèle
La satisfaction procurée par la XIIIe session des Sedifrale organisée à Lima, du 30 mai au 3 juin 2003, était partagée par les organisateurs, les intervenants et les participants.
La présence de mille congressistes venus de trente pays avaient toutes les raisons de réjouir les organisateurs. Excepté le Mexique, faiblement représenté, tous les pays d’Amérique latine avaient tenu à marquer leur présence. Trente Québécois et Canadiens étaient venus apporter leur soutien, rappelant qu’au nord comme au sud du continent américain se parlent des langues romanes qu’il s’agisse du français, de l’espagnol ou du portugais. Témoin de cette continuité géolinguistique, « la dictée des Amériques » proposée aux participants par les Québécois fut un véritable succès. Le comité organisateur*, et en particulier sa présidente Olinda Vinchez, se félicitait du travail accompli par les 160 personnes qui ont œuvré à le réalisation de ces journées. Le travail en réseau entre les institutions françaises et locales, entre la province et la capitale a été l’artisan du succès.
L’UniPProf, malgré une situation difficile pour les professeurs (salaires et éléments de carrière non revalorisés depuis 15 ans), a mené une politique de décentralisation grâce à ses sept filiales. En cinq ans, une seule rencontre s’est tenue dans la capitale, toutes les autres se sont déroulées en province. Aussi l’organisation a-t-elle mobilisé un nombre croissant d’enseignants. La préparation du congrès, qui a donné lieu à une émission d’une heure sur une grande chaîne nationale, a suscité un engouement nouveau pour le français. La collaboration de l’ambassade de France, avec le très actif attaché linguistique Patrick Riba a été le modèle d’une coopération fondée sur la confiance, laissant au comité une large autonomie mais étant à ses cotés pour lui apporter une aide quand il le souhaitait.
Du coté des participants, beaucoup (et peut-être trop ?) proposaient des communications (350 acceptées sur 400) ce qui a multiplié les interventions dans de petites salles et limité les séances où l’ensemble des congressistes aurait pu vérifier le poids que représente la masse des professeurs de français. La présence de grands intellectuels français tels que Michel Serres, Henriette Walter, Bernard Cassen, Louis-Jean Calvet et alii apportait un ferment stimulant pour la réflexion tandis que les riches manifestations culturelles montraient comment les cultures locales pouvaient être enrichies et valorisées par leur contact avec la culture française.
F.P
Note
*Ont participé à l’organisation avec l’UniPProf, la FIPF, le ministère de l’Éducation, l’ambassade de France, l’Alliance française de Lima, le lycée franco-péruvien, la Pontificia Universidad catolica del Perou, l’ordre des traducteurs, le bureau du Québec à Lima.
Une paradoxale embellie
Trois questions à Xavier North, directeur de la coopération culturelle et du français au ministère français des Affaires étrangères
L’enseignement privé, les Alliances françaises voient leurs effectifs augmenter. Comment interprétez-vous ce phénomène ?
Je me réjouis bien sûr de cette reprise de l’enseignement du français et le travail accompli dans les Alliances en est en grande partie responsable.
Mais il ne faudrait pas que la bonne santé actuelle du français cache une situation qui pourrait être inquiétante à long terme. En effet, les enseignements des langues étrangères et en particulier du français étant en net recul dans les systèmes publics de nombreux pays latino-européens, il existe dans la population un besoin de formation que les institutions spécialisée telles que l’Alliance française peuvent satisfaire. Les inscriptions dans les Alliances connaissent une augmentation spectaculaire mais la proportion d’apprenants de français dans la population diminue.
Le français vous paraît-il menacé aujourd’hui en Amérique latine ?
On peut avoir confiance et les petites secousses de surface ne doivent pas cacher les mouvements telluriques fondamentaux. Après avoir connu une position hégémonique, après avoir pâti de la concurrence de l’anglais, le français se repositionne comme une langue alternative qui entre en résonance avec quelques unes des aspirations les plus profondes de ce continent. Malgré un phénomène d’américanisation, l’identité latino-américaine reste intacte et le français lui apporte une sorte de reconnaissance. Le message véhiculé par la langue met en avant un certain nombre de valeurs qui permettent de penser le monde d’aujourd’hui et son évolution. Par ailleurs, l’originalité du modèle français montre que la culture est un moteur de développement.
Que pensez-vous de la publicité faite par l’Alliance française avec le slogan « Do you speak french ? » ?
J’aime beaucoup ce détournement. Le français utilise l’anglais pour faire sa promotion dans un univers hispanophone. L’époque où l’on pensait en terme de rivalité est révolue, il faut aujourd’hui aller plus loin, s’appuyer sur la supériorité sociale que donne le plurilinguisme, montrer que les cultures locales sont valorisées par la France, jouer la carte de l’intercompréhension des langues latines.
Propos recueillis à Lima par Françoise Ploquin
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