« La pratique du théâtre permet aux élèves de vivre la langue, c'est-à-dire d'entrer dans la peau d'un personnage. On peut apprendre par cœur quelques bons vers, certes, mais l'idée essentielle est de travailler les mots : bien prononcer, s'exprimer par gestes accompagnés de mots spécifiques, et ainsi de suite. On apprend que le théâtre imite la vie - et vice-versa. » Tel est l’avis de Kevin Ruth, qui enseigne le français à la Tower Hill School de Wilmington (USA). De son côté, Li Hongfeng, professeur à l’Université des Langues étrangères de Pékin, nous apprend que « la pratique du théâtre en classe est assez populaire dans [son] établissement, surtout pour les étudiants de première et de deuxième années. Pourtant, la langue de l’Hexagone semble fort difficile pour les apprenants débutants car elle est bien différente de leur langue maternelle… Mais les étudiants sont très enthousiastes quand ils jouent des pièces de théâtre en français : ils commencent à aimer cette langue étrangère et cet amour leur facilite les choses. »
S’enrichir tout en s’amusant
D’où peut bien venir cet amour d’une langue très étrangère ? Frédérique Vignal, directrice de l'Institut culturel dominico-français de Saint-Domingue, analyse ses trois composantes : « Le théâtre a d’abord un rôle d’apprentissage. Les étudiants ne se rendent pas compte qu’ils apprennent la grammaire et le vocabulaire. C’est un apprentissage moins académique et donc mieux accepté. Le théâtre a aussi un rôle désinhibiteur : il permet aux étudiants une autre approche de leur groupe. Ils apprennent plus vite à se connaître et ont donc moins de réticence à parler dans une langue qui n’est pas la leur. Ce qui leur donnera ensuite une certaine assurance à l’heure d’une communication en situation réelle. Il y a enfin un rôle ludique : les élèves « jouent » le français au lieu de l’apprendre. C’est une façon de s’enrichir tout en s’amusant. » Ce que souligne aussi Li Hongfeng : « Même les étudiants les plus timides doivent parler devant le public de la classe. Quand ils font un exposé, ils paraissent souvent mal à l’aise ; quand ils jouent, surtout des pièces comiques, ils sont plus détendus. Cette participation les aide peu à peu à se libérer de leur timidité. »
Serf Kara, de l’université Uludag, à Bursa en Turquie, résume l’opinion générale : « Les textes du théâtre aident à développer l'expression orale des apprenants et les entraînent à connaître la culture et la littérature françaises. » Tout comme Caroline Muniz, enseignante à Londres : « J'ai toujours beaucoup utilisé le théâtre dans mes cours, aussi bien du côté improvisation (le meilleur moyen pour que l'élève soit placé dans des situations de la vie de tous les jours et qu'il réalise quel type de vocabulaire il lui faudra suivant l'environnement) que du côté écriture de dialogues (où l'élève réutilise le vocabulaire appris), à condition que ces dialogues soient joués devant la classe. »
Mickaël Pointecouteau, professeur à l’Alliance française de Monterrey, au Mexique, théorise ces pratiques : « La langue est outil de communication, le théâtre est communication ouverte. L’association est donc facile, rapide et logiquement juste. Le théâtre a toute sa place dans l’enseignement d’une langue, tout comme dans son apprentissage, même si c’est à un autre niveau. En effet, le théâtre permet au professeur de créer un espace de liberté particulier qui sera vite approprié par les apprenants s’ils y trouvent à leur tour un espace d’expression. L’utilité de la pratique théâtrale est donc multiple : représentation d’une situation faisant appel à des actes de paroles spécifiques ; expression orale différente car en contexte et plus libre ; enfin, comme projet de groupe, le théâtre permet l’implication de tous ses membres à différents niveaux (interprétation, mise en scène, décor…). »
Adapter les exercices
Les avis divergent dès qu’il s’agit de déterminer le niveau à partir duquel les apprenants peuvent pleinement profiter de la pratique théâtrale : « niveau moyen » (Serf Kara), « niveau intermédiaire supérieur » (Frédérique Vignal), « dès le début du cursus » (Li Hongfeng), « quel que soit le niveau » (Kevin Ruth, Caroline Muniz, Mickaël Pointecouteau, qui ajoute : « C’est au professeur d’adapter les exercices »)… Mais l’unité se refait sur notre dernière question, « Jeu de rôle ou théâtre ? »… « Les deux ! », répondent nos correspondants… Exception : Li Hongfeng. « Dans la pratique du théâtre, dit-elle, nous préférons la mémorisation, avec laquelle les étudiants s’efforcent de parler correctement ». Quand on entend parler les étudiants de l’Université des Langues étrangères de Pékin, on prend cet avis au sérieux…
Conseil de lecture d’une enseignante, Marie Breton, pour terminer : « Je souhaiterais vous signaler cette très bonne pièce de l'auteur marocain d'expression française Nasser-Edine Boucheqif : Hitnape, le maître de l'heure, publié chez L'Harmattan en 2001. À plusieurs égards, je la recommande pour une utilisation en classe de langue. Merci de faire passer ce message aux professeurs en quête de textes théâtraux à la fois humoristiques et porteurs de sens. » Dont acte.
Jean-Claude Demari
Note
1. Les trois questions posées sur www.fdlm.org étaient les suivantes :
– Quelle est, selon vous, l’utilité de la pratique du théâtre en classe de langue ?
– À partir de quel niveau la préconisez-vous ?
– Improvisation ou mémorisation ? Jeu de rôle ou théâtre ? Quelle pratique vous paraît être la plus formatrice pour l’expression personnelle des apprenants ?
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