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Enseigner EN français ? Pas si simple…



Dans l’enseignement bilingue, il y a les professeurs qui enseignent LE français et ceux qui enseignent EN français. La réflexion qui suit souligne l’importance – et la spécificité – du travail de ces enseignants, insuffisamment aidés et reconnus.

Septembre-octobre 2003 - N°329


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Enseigner LE français langue seconde dans les sections bilingues ? On voit sans peine de quoi il s’agit : on a des outils, des livres, des revues, des méthodes ; et puis on a appris, à l’université ou ailleurs, grâce aux cours de français langue étrangère… Mais enseigner dans ces sections la biologie, l’histoire, les maths, la chimie, etc. EN français, c’est tout de même un peu plus compliqué… quand on est espagnol travaillant en Espagne avec des enfants espagnols, ou bulgare travaillant en Bulgarie avec des enfants bulgares… Bien sûr, ces professeurs de « disciplines non linguistiques » (DNL) connaissent le français, à des degrés divers (études en pays francophone, apprentissage à l’école…) mais ils n’ont pas appris en langue française leur métier d’enseignant en biologie, en histoire ou en chimie… De plus, ils n’ont pas beaucoup de documents, de méthodes, pour les aider à accomplir ce travail particulier d’enseigner leur discipline EN français, dans leur pays, à des enfants de leur pays…
Et pourtant, toute la spécificité, l’originalité, la richesse, voire l’excellence des sections bilingues repose fondamentalement sur ces professeurs. Sans eux, sans ces « professeurs de DNL », pas de sections bilingues…

Pourquoi enseigner EN français ?

Il convient de toujours rappeler les (bonnes) raisons qui font qu’à côté d’un enseignement solidement structuré DU français, un enseignement EN français est particulièrement pertinent. Utiliser le français comme langue d’enseignement, comme langue instrumentale, pour apprendre des contenus disciplinaires, est évidemment un excellent moyen de conforter ce français, de le tester, de le mettre à l’épreuve ; c’est une mise en pratique fonctionnelle, opérationnelle, c’est une manière d’évaluation, une épreuve de vérité. Ces bénéfices linguistiques sont maintenant parfaitement avérés. M
ais il y a plus : utiliser la langue française, des documents et livres scolaires français – parallèlement aux outils didactiques ordinaires en langue première – pour enseigner/apprendre des contenus de telle ou telle discipline, c’est varier et diversifier les approches méthodologiques et didactiques, c’est favoriser l’abstraction et la conceptualisation (la langue seconde étant forcément plus abstraite que la première, lourdement chargée d’affectivité). Et puis c’est aussi revisiter l’épistémologie de cette discipline et donc, au total, favoriser les constructions conceptuelles.
Enfin, comment ne pas voir que cette utilisation de deux codes linguistiques pour apprendre (au lieu d’un seul) est porteuse d’ouvertures culturelles, chaque langue, on le sait, « découpant le réel » à sa manière…

Moduler les principes méthodologiques

La littérature spécialisée est bien réduite concernant les méthodologies possibles applicables aux enseignements en deux langues. On pointera ici quelques questions qui semblent incontournables, même si les réponses apportées peuvent varier :
• Une mise en relation des contenus de la discipline tels qu’ils sont traités dans le pays et en France semble indispensable. Mais mise en relation ne signifie pas mélange, addition, substitution ou intégration. Chaque programme bilingue, selon le lieu et le moment, pourra choisir des solutions différentes pour « croiser » les contenus, l’idée centrale d’un enseignement bilingue étant qu’il doit se dérouler EN deux langues, au sein même des disciplines choisies ; on peut parler de macroalternance pour désigner les chapitres, thèmes ou sujets qui seront enseignés soit en langue 1, soit en langue 2.
• De la même façon, il convient de mettre en regard les approches méthodologiques utilisées normalement en langue 1 et 2, en comparant les manuels scolaires, en s’interrogeant sur les traditions pédagogiques et culturelles des deux pays correspondant aux deux langues d’apprentissage ; c’est là source de richesses, d’analyses, d’ouvertures intellectuelles.
• Enseigner en deux langues signifie aussi que les deux langues sont omniprésentes dans les apprentissages et l’on ne se privera pas de reformulations, de synthèses dans les deux langues, confortant les conceptualisations ; l’on peut parler alors de microalternance.
• Le professeur de DNL devrait pouvoir par ailleurs entretenir des relations privilégiées avec le professeur de français, et de nombreuses formes de travail en commun sont possibles, tant au niveau des préparations qu’à celui des évaluations.
• Un enseignement bilingue devrait être également le plus souvent conduit selon les pratiques d’une « pédagogie de projet », comportant par conséquent des approches et recherches comparatives dans les deux langues et débouchant sur des productions bilingues, voire très vite plurilingues, car on peut naturellement adjoindre à ces projets les autres langues (anglais, etc.). Ces quelques questions de principes, trop rapidement évoquées, mériteraient de longs développements, mais l’important est de ne pas les occulter, sachant que des réponses différentes seront apportées selon les environnements et les ressources humaines locales.
Faut-il noter enfin – mais là encore les choix nationaux sont différents – que toutes les disciplines se prêtent aux enseignements bilingues ? Il n’y a que des bénéfices à varier les matières enseignées en deux langues, tout au long d’un curriculum : les registres, les manières de parler français varient en effet largement d’une discipline à l’autre, d’où des nuances, des ajouts, de précieuses complémentarités…

D’indispensables conditions pour réussir

Ces principes et pratiques spécifiques, à inventer, ne vont pas de soi, et il est clair qu’il faut particulièrement choyer les professeurs de DNL de sections bilingues, beaucoup plus qu’on a pu le faire jusqu’alors. On doit les aider à affiner en permanence leurs pratiques de la langue française, par toutes sortes de formules de formation permanente (stages, cours spécifiques, séjours en pays francophone…). On doit aussi penser à la formation initiale des futurs professeurs de DNL, et c’est là qu’une formule de « bivalence » (comme en Allemagne) peut se révéler utile…
On pourrait aussi, très vite, institutionnaliser des échanges poste à poste (comme pour les professeurs de langue) permettant aux professeurs de DNL de séjourner pendant des temps significatifs dans des classes du pays de l’autre langue. L’accès à la documentation en français, via l’internet, pourrait être systématisé, facilité, régulé. Des sessions de formation dans ce domaine seraient utiles.
Mais, surtout, il conviendrait de multiplier les stages spécifiques pour ces enseignants de DNL, par discipline ; le Centre international d’études pédagogiques, en relation avec le ministère des Affaires étrangères, a démarré un cycle de stages dans cette perspective : il faut poursuivre, de la même façon qu’il faudrait encourager les recherches universitaires concernant l’enseignement bilingue, particulièrement rares en France, même si elles ne sont pas tout à fait inexistantes.

Un rôle indispensable

Redisons-le clairement : le professeur de discipline non linguistique enseignant en français n’a pas bénéficié jusqu’alors d’une suffisante considération. C’est grâce à lui qu’existent des sections bilingues. Le professeur de DNL ne doit pas être qu’un « faire valoir », un supplétif au service de l’enseignement du français… Il est temps de reconnaître son immense contribution au succès des sections bilingues et de l’aider significativement à parfaire sa formation pour la tâche qui est la sienne : trop souvent, il travaille actuellement dans une grande solitude…

Jean Duverger

Appel à contributions

Depuis bientôt trois ans, Le français dans le monde publie, dans cette section « Univers du français », une rubrique régulière consacrée à l’enseignement bilingue, un enseignement bien spécifique où le français est non seulement appris pour lui-même, comme langue étrangère, mais aussi utilisé comme langue véhiculaire et instrumentale pour apprendre des contenus disciplinaires en histoire, biologie, mathématiques, etc.
Responsable de cette rubrique, Jean Duverger s’efforce de présenter dans chaque numéro des contributions en provenance de différents pays (une quinzaine à ce jour), exposant des problématiques particulières des sections bilingues de ces pays. Faites-nous part de vos réactions, et n’hésitez pas à proposer des contributions décrivant des programmes, expériences, ou projets relatifs à l’enseignement bilingue dans votre pays… Un type d’enseignement qui progresse partout dans le monde !
La rédaction



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