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Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Daniel Mesguich
« Travailler le texte en le revivant »



De passage à Monterrey (Mexique), où il était invité par l'Alliance Française dans le cadre d'un atelier avec des comédiens locaux, Daniel Mesguich réfléchit sur le théâtre et sur son influence dans tout apprentissage.

Septembre-octobre 2003 - N°329


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Avez-vous souvent l’occasion de voyager et de promouvoir le théâtre à l’étranger ?

Je ne sais pas si l’on peut parler de « promouvoir » le théâtre parce que je ne m’adresse qu’à des gens qui aiment déjà le théâtre… Mais oui. Je voyage avec, dans mes bagages, du désir de théâtre, de la transmission de théâtre, et peut-être même un peu de savoir. J’essaie de promouvoir un certain théâtre, un théâtre de texte qui serait comme un complément du livre, un théâtre plus philosophique, plus littéraire.

Vous devez avoir des visions bien différentes du théâtre durant vos voyages…

Oui, en surface. Par exemple en Asie, en Corée, je me tourne vers mon traducteur et je lui demande : « Là, pourraient-ils s’embrasser ? ». Il me répond : « Non ce serait ridicule, ça ferait rire tout le monde. Avec les lèvres ? Non, impossible ! ». Parce qu’en Corée on ne s’embrasse pas sur la bouche, et encore moins en public : c’est obscène, ridicule, grotesque. Des différences, donc, il y en a des tonnes : elles appartiennent aux mœurs, à une certaine façon de penser.
Mais les ressemblances sont plus grandes encore. Je sais par exemple que le Britannicus que j’ai monté à Séoul a été l’un de mes plus beaux spectacles, parce que l’on y voyait des acteurs qui avaient compris ce que je leur racontais. Je pense que l’originalité qu’on peut avoir dans son propre pays n’est pas originale dans un autre : en Corée, en Chine… Je sais que lorsque je disais certaines choses en Chine, alors que je savais qu’en France elles seraient paradoxales, déplacées, décalées, en Chine elles ne l’étaient pas forcément… Je crois que c’est aussi ça qui me plaît dans le voyage.

Quel genre de professeur êtes-vous ?

Exigeant, pointilleux, énervant. Rigolo aussi parce qu'on doit rire. Avec mes élèves, j’aime le théâtre dans toute sa matérialité. Certains élèves qui, à mon avis, subissent les modes, aiment le minimalisme quand le minimalisme est roi, ou le théâtre politique quand le théâtre politique est roi, etc. - ces élèves-là n’aiment pas aller dans ma classe. Seuls vont dans ma classe ceux qui sont prêts à tout, qui savent qu’avant même de faire du théâtre philosophique, il faut faire du théâtre, qu’avant de faire du théâtre politique, il faut faire du théâtre. Le théâtre est essentiellement politique, essentiellement philosophique ! Et travailler théâtralement le théâtre c’est déjà faire de la philosophie ou de la politique…

Selon vous, quelle est la place du théâtre dans une classe de français pour les étrangers ?

Pour moi, le théâtre a sa place dans toutes les pédagogies. Je le vois autour de moi : les enfants qui ne supportent pas les cours de littérature, en zone difficile par exemple, dès qu’on leur parle du théâtre, ça passe… Le théâtre est à la fois archaïque (ce n’est pas Internet !) et configuration de la modernité. Toutes les valeurs qui sont en train de se découvrir aujourd’hui dans l’enseignement étaient déjà découvertes par le théâtre, par l’enseignement du théâtre : on n'enseigne rien. Au théâtre, on rigole, on cherche, on réfléchit, mais le fait de risquer son corps, sa présence, d’apprendre par cœur, le fait de se prendre pour, le fait de jouer à se prendre pour parce qu’on ne peut pas y croire, de ne croire à rien, de ne pas adhérer à quelque chose, le fait qu’il y a une liberté, une ouverture immense qui est une arme pédagogique bien plus grande que tous les cours avec tous les profs très gentils qui se penchent sur la copie de l’élève pour expliquer telle ou telle chose… - le théâtre, donc, est un milliard de fois supérieur. Alors, oui, bien sûr, l’enseignement, quelque qu’il soit, par le théâtre est de toute façon plus fort et plus grand !
Mais, en ce qui concerne la langue, je pense que le théâtre est aussi une sorte de conservatoire, il apprend les secrets de la langue, le halo de la langue, ce que n’apprend pas une grammaire ou un dictionnaire parce qu’on le vit de l’intérieur. Une intimité de la langue se trouve dans le fait de jouer cette langue. Parce qu’on doit la réinventer, l’inventer, comme si elle venait de soi. On devient l’inventeur de la langue qu'on apprend. Et ça change tout.

Quelle est, selon vous, la qualité essentielle pour un acteur ?

Avoir de grandes oreilles… Il faut savoir entendre, c’est le principal.

Et de cela découlent d’autres qualités ou aptitudes…

Oui, l’acteur a besoin de certaines qualités d’imitation, mais tout ça vient de l’écoute. Un acteur n’est pas seulement celui qui parle mais celui qui laisse parler son écoute, ce qui est différent : c’est ce qu’il a entendu qui va parler, pas ce qu’il va dire… L’acteur n’a rien à dire. Quand on dit qu'un acteur se montre lui-même, c’est faux : l’acteur montre l’autre. Il n’y a rien de plus altruiste qu’un acteur, il n’y a rien de moins narcissique qu’un acteur…

Technologies, progrès, changements… Avez-vous déjà pensé à la mort du théâtre ?

Le théâtre ne cesse de mourir, peut-être parce que son essence, c’est la mort. Mais il ne cesse de renaître, en même temps… Il est tout le temps malmené, il disparaît et réapparaît parce que la condition première pour vivre, c’est peut-être mourir. Par exemple, dans les pays totalitaires, la première chose qui chute, c'est le théâtre, comme un signe avant-coureur de tous les problèmes. Tous les pays qui ne peuvent pas faire de théâtre sont des pays dangereux politiquement, tous les pays où le théâtre commence à aller très mal sont des pays qui eux aussi commencent à aller très mal pour tout le reste…

En même temps, on le voit par exemple en Argentine aujourd'hui, c’est bien la crise qui fait revivre, renaître un nouveau théâtre.

Exactement… Le théâtre est aussi la première chose qui pointe le nez quand tout va mal et, en cas de crise, qui renaît. Le théâtre est comme un cadavre : ça plonge et on ne sait pas où ça va retomber.

Imaginez-vous professeur de français. Quelles pratiques théâtrales conseilleriez-vous ? Improvisation, classique ?

Pas l’improvisation. Je comprends que certains soient pour, mais je pense que l’impro n’existe pas. En réalité, l’improvisation implique de la préparation, comme pour tout le reste… Elle dure moins longtemps, mais c’est pareil. On établit un plan, un programme. Je dirais plutôt qu’il faut travailler le texte en le revivant.

La langue est une barrière pour le théâtre… Mais le théâtre n'est pas que verbal, il existe bien d’autres moyens de s’en approcher ?

Il y a une internationale du théâtre, si j’ose dire, il y a quelque chose de cosmopolite. Quand j’ai parlé de monter Britannicus avec des acteurs coréens, mes amis ont hurlé de rire. Mais je pense que ça a été une merveille. À la fin, après un mois, je leurs disais : « Là, je n’ai pas aimé la manière dont tu as dit ça ». De quoi je me mêlais ? Je ne parlais pas coréen… Mais ils me répondaient : « Tu as raison, c’est vrai… ». Car il y a des choses qui ne trompent pas : un regard, une façon de se tourner, un timbre de voix… Donc la langue est une barrière, oui, mais on peut la transgresser.

Propos recueillis par Mickaël Pointecouteau, Alliance Française de Monterrey (Mexique)

Note

Daniel Mesguich est comédien et professeur au Conservatoire National Supérieur de Paris, qu’il dirige.



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