Que penser de l’effet surprise des 35 heures, qui ont plus modifié nos rythmes de vie que réduit le chômage ?
La place du travail s’est profondément modifiée au cours du XXe siècle et l’essentiel du temps des individus se situe en dehors de son champ. Aujourd’hui, le temps de travail n’est plus qu’un moment de notre vie : alors qu’un ouvrier travaille désormais 63 000 heures dans sa vie, il travaillait 120 000 heures en 1930. Et dans cette évolution ancienne, les 35 heures ne représentent pas une rupture dans les comportements, mais bel et bien une accélération. Les 35 heures facilitent la prise en main de notre temps et la plus grande maîtrise de nos activités classiques, telles que faire des courses, aller chercher les enfants à l’école, etc. L’augmentation de la natalité en France ces dernières années correspond, à mon avis, à cet effet des 35 heures : parce qu’on peut mieux gérer son temps, voire jouer avec, les contraintes qu’implique l’arrivée d’un enfant paraissent plus légères, elles sont moins vécues comme des obstacles.
Au fond, le temps qui appartenait à Dieu, puis à la production, appartient désormais à chacun d’entre nous. Nous sommes devenus possesseurs et maîtres de notre temps.
Quel est l’effet de ce temps libre sur nos types de loisirs ?
Il faut être clair sur un point : la première activité du temps libre n’est pas la consommation, elle appartient au domaine de l’affectif et du relationnel. Par exemple, une statistique montre qu’à Paris, en dix ans, les repas du soir avec les copains dans la semaine ont augmenté de 60 %... Les loisirs vont dans le sens de la sphère privée, c’est-à-dire de la combinaison famille, copains, amour et jardinage. Le modèle est celui de la famille, voire de la tribu, repliée sur son lieu de vie. Et c’est tout à fait normal puisque le réseau relationnel n’est aujourd’hui que marginalement lié au lieu de travail. On passe moins de temps sur son lieu de travail, on nous répète sans cesse qu’il faut changer de poste le plus souvent possible… Résultat, nous nous retrouvons dans une société où nous allons plus travailler pour nous-mêmes que pour un patron.
Et au niveau collectif ?
Dans l’occupation de l’espace tout d’abord, la réduction du temps de travail permet un éclatement urbain car on peut habiter plus loin du centre ville et adopter des stratégies de décalage pour éviter les embouteillages. Ensuite, les villes moyennes de province bien connectées avec Paris par le TGV devraient retrouver de la vigueur. Et, dernier effet sur l’espace, le développement d’un habitat horizontal pour jouir de plus d’espace et s’éloigner du modèle HLM qui ne favorise pas vraiment le bricolage, l’investissement dans sa maison. En terme de temps, les 35 heures permettent bien sûr un décalage des rythmes de vie et la fin des vacances pour tous au même moment. Il suffit de constater l’augmentation des départs en train le jeudi soir. Et puis, cela signifie également du temps pour soi, pour sa famille et sa maison.
Est-ce que cela implique une modification globale de notre société, notamment un glissement collectif vers une société de loisirs ?
Le principal enjeu est de donner un sens au temps libre et, évidemment, certains sont mieux armés que d’autres pour trouver un destin à leur temps libre. Pour être clair, l’individu qui est maître de son temps ne peut en profiter que s’il a fait suffisamment d’études pour avoir une multiplicité de désir d’utilisation de ce temps. Nous sommes donc profondément inégalitaires face au temps libre. De même, ceux qui vivent dans des villes dynamiques plutôt que dans des banlieues dépourvues d’offre culturelle, sportive ou autre, auront plus de possibilités de profiter de leur temps libre. Donc, il faut que la réduction du temps de travail soit accompagnée d’une politique du temps libre, politique qui n’existe pas en France aujourd’hui. Les pouvoirs publics doivent se poser la question de la qualité du temps libre donné au gens.
Pour autant, le travail doit-il être condamné, dévalorisé ?
Il se pose là un vrai problème. Se libérer du travailler industriel est un des grands combats de l’humanité, car il ne faut pas oublier qu’au XIXe siècle en France, des gens ont passé leur vie entière à travailler, des générations se sont tuées à la tâche ! Mais aujourd’hui, on semble oublier que le travail reste un élément central de la structuration des sociétés. Or, même si ce n’est plus le cœur de la société, mais un de ses deux ou trois cœurs, le travail reste un lien symbolique avec les autres et un des fondements de la communauté. Et c’est pour cela que les 35 heures doivent être pensées au nom d’une certaine culture du travail. Une culture qui se transmet notamment pendant le temps libre, en lien avec l’ensemble des activités de travail et non pas seulement le salariat : les enfants ne savent jamais trop quel métier leurs parents exercent, en revanche, ils sont là quand leurs parents bricolent, ils mesurent l’effort de faire fonctionner une bétonneuse, ils prennent conscience des savoir-faire investis dans les activités de loisirs.
Justement, les cultures du travail et du temps libre diffèrent d’un pays à l’autre, et on parle de l’exception française des 35 heures…
Je le répète, il existe une tendance lourde à la réduction du temps de travail même si elle est vécue différemment dans chaque pays. Lorsque l’on parle de temps partiel par exemple, il ne faut pas oublier que l’activité des femmes est au centre de la « distribution du travail », elle peut même être sa variable principale. Ainsi, de nombreuses femmes travaillent à temps partiel sans l’avoir choisi, notamment en France, où la culture égalitariste a donné naissance au modèle « madame et monsieur à temps plein ». C’est totalement différent aux Pays-Bas, où le temps de travail non complet est volontaire et partagé à la fois par les hommes et les femmes. Il s’y développe un modèle de travail à la carte, issu d’une culture du travail que l’on retrouve notamment dans les pays scandinaves, particulièrement au Danemark. Ce sont des pays où il existe une vraie politique du temps libre, où les crèches sont nombreuses et où les hommes qui partent en congé de paternité sont valorisés.
Et l’une des conséquences, c’est que la productivité au travail au Danemark est la plus élevée au monde, la France se classant en quatrième position, devant les États-Unis… Au fond, lorsque les gens travaillent au moment où ils en ont envie, ils sont réellement productifs. Dans ce domaine, la France n’est donc pas une exception.
Le nouveau gouvernement vient de modifier la loi des 35 heures, mais existe-t-il des acquis sur lesquels on ne peut plus revenir ?
L’acquis déterminant, c’est que nous sommes sortis du temps industriel et que le temps de travail compté à l’heure n’a plus de sens pour énormément de travailleurs aujourd’hui, notamment parce que le travail est de plus en plus intellectualisé. D’ailleurs, on peut se souvenir qu’entre les deux guerres mondiales, certains métiers de la fonction publique étaient organisés en mission et non pas en heures travaillées. Le facteur était tenu d'effectuer sa tournée quel que soit le temps que cela lui prenait.
Néanmoins, cette nouvelle façon d’envisager le travail, moins axée sur le temps de travail, n’est pas valable pour tous. En deçà d’un certain salaire (le clivage se situant autour de 1 200 euros), ce n’est pas le pouvoir sur le temps libre qui prime, mais bien le pouvoir sur son temps de travail et le maintien du pouvoir d’achat. Il y a donc un énorme chantier à entreprendre pour que les travailleurs, notamment dans l’industrie, puissent exercer un pouvoir sur l’organisation de leur temps de travail.
Propos recueillis par Raphaële Bail
Note
* Viard, J., Le Sacre du temps libre. La société des 35 heures, 2002, éditions de l’Aube, 213 p.
Éphémère ministère
En 1981 naquit le ministère du Temps libre. Les racines de ce « nouveau ministère » voulu par le président de la République François Mitterrand, plongent dans les années 1930, à l’époque où Léo Lagrange et le Front populaire tentaient d’organiser les loisirs des Français. Mais les débuts furent hasardeux (le Premier ministre n’ayant pas été informé du projet) et les réalités économique implacables. Ainsi, le ministre André Henry fut-il contraint de fermer son ministère en… 1983. Une expérience qui a connu tout de même quelques succès, comme la création du chèque-vacances dont bénéficie aujourd’hui plus de cinq millions et demi de Français.
R. B.
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