On obtient toujours un certain succès en déclarant en public que l’invention u Tour de France peut être considérée comme une conséquence inattendue de l’Affaire Dreyfus. Quand on ajoute que la course cycliste fit le succès du journal L’Auto et accéléra la débacle de son concurrent Le Vélo, on ébranle sérieusement toutes les convictions de l’auditoire. Et pourtant…
Créé en 1892, le journal Le Vélo affiche des opinions progressistes dreyfusardes. Les gros industriels que sont De Dion, Michelin ou Clément ne partagent pas les idées sociales de cette publication. Ils retirent leur budget publicitaire au Vélo et décident de créer une revue concurrente ; ce sera L’Auto. Pour lancer ce nouveau journal, une idée folle et publicitaire séduit son directeur Desgranges. Il s’agit d’organiser « le Tour de France, la plus grande course cycliste du monde entier ». La première épreuve, en 1903, compte soixante partants dont un tiers seulement termineront la course. La course compte six longues étapes, pour un trajet total de 2 428 km. Malgré l’absence de roue libre (apparue en 1912), l’absence de dérailleur (autorisé en 1937), le parcours est effectué par « les forçats de la route » (selon l’expression d’Albert Londres) à une moyenne de 26,450 km/h. « Si j’ai un fils, il ne fera pas le Tour de France, c’est trop dur », confiait Romain Maes, vainqueur en 1935. La première étape du Tour, Paris-Lyon (467 km) est remportée en 17 heures 45 minutes par Garin, qui sera également le vainqueur final. Il arrive à 7 heures du matin alors que le journaliste chargé du reportage est encore dans le train. D’où le début de l’article : « Lyon (2 juillet). L’arrivée ? Eh bien, je l’ai manquée ! » Néanmoins, l’édition spéciale de L’Auto se vend à près de 100 000 exemplaires, tirage qui montera à 700 000 en 1923. Les contrôles ne sont pas faciles à organiser ; la deuxième année (1904), les quatre premiers arrivés seront déclassés, dont Garin qui avait encore une fois réalisé le meilleur temps. Lors de ces époques héroïques, des exploits contribuent à créer la légende du Tour. En 1913, Christophe passe en tête dans le Tourmalet (un col des Pyrénées) mais la fourche de sa machine casse. Il doit descendre à pied, son vélo sur le dos, les 15 km qui le séparent d’un village. Il est mécanicien de profession. Il se dirige vers la forge et martèle lui-même la pièce, repart en trombe avalant les deux derniers cols. Il a perdu trois heures, mais l’équipe Peugeot arrivera au complet à Paris. En 1930, une des pédales de Leducq se brise. Son coéquipier Bidot emprunte une pédale à un cycliste de passage, la fixe sur la machine de son leader qui gagnera le Tour. En 1934, c’est Vietto qui, en tête de la course, apprend que son coéquipier Magne qui porte le maillot jaune est tombé. Il refait la route en sens inverse, lui donne son vélo et pleure. Il ne remportera jamais le Tour.
La légende, c’est aussi la victoire imprévue de Robic en 1947, qui remporte le Tour lors de la dernière étape sans avoir jamais gagné une étape. « Là, nous n’en pouvons plus ! Ce tour étonnant avait déjà épuisé tout notre stock d’émotions, avec celui des superlatifs, et il enfonce dans cette dernière journée les limites extrêmes du fantastique », écrit le directeur du Tour Jacques Goddet, concluant « l’homme prouve qu’il sait tout endurer pour atteindre le but ». Lui succédèrent au palmarès Bartoli, it. (1948), Fausto Coppi, it. (1949, 1952), Bobet (1953, 54, 55), Anquetil (1957, 1961, 62, 63, 64)), Merckx, bel. (1969, 70, 71, 72, 74), Hinault (1978, 79, 81, 82, 85), Indurain, esp. (1991, 92, 93, 94, 95).
Voilà quatre ans que l’Américain Lance Armstrong règne sur l’épreuve. Remportera-t-il le Tour du Centenaire, rejoignant ainsi le quatuor des cinq fois vainqueurs ?
Le Tour du Centenaire
Le parcours du Tour de France 2003 adresse comme un clin d’œil à celui de 1903. Départ de Paris, étapes à Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, et traversée des cols du Galibier, de l’Izoard, du Tourmalet comme il y a cent ans. Le jour de l’arrivée, une grande fête cycliste matinale livrera Paris à 10 000 amateurs pour une course de 30 km, prélude à l’arrivée des champions l’après-midi. Ils sont et seront au moins 100 fois plus le long des routes pour applaudir les coureurs que précède une caravane publicitaire de 2 heures. Ils sont et seront plusieurs millions à suivre quotidiennement la course à la télévision, occasion de suivre une épreuve qui se déroule en décors naturels et permet une visite originale d’un des plus prestigieux stades imaginables : la France.
Françoise Ploquin
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