Comment est née l’idée de constituer un patrimoine littéraire européen ?
Je suis parti du constat qu’il existe une culture européenne, qu’elle est suffisamment homogène pour que se dégage, dans la diversité, une réelle unité de cohérence. J’ai souhaité l’aborder du point de vue littéraire dans la mesure où la littérature est, de tous les arts, la plus explicite. Afin de procéder de la façon la plus utile, j’ai conçu ce travail sous le double rapport de l’encyclopédie et de l’anthologie. Dans un projet très modestement comparable à celui de Diderot, l’entreprise encyclopédique débouche sur une nouvelle manière de concevoir le patrimoine culturel européen. La sélection faite a privilégié des textes significatifs des auteurs et des genres afin qu’ils soient dans leur ensemble représentatifs des cohérences d’époque. À la chronologie se superposent des tranches d’histoire fondées sur la réalité littéraire et culturelle. Il a fallu, pour rendre visible ce découpage, faire éclater les cadres. Au lieu de régisseurs historiques traditionnels (trop tributaires de l’appartenance nationale), ce qui fait la conscience historique contemporaine, c’est la place que tiennent les langues et le rôle décisif que jouent les valeurs de civilisation. C’est pourquoi les auteurs sont rangés sous les langues qu’ils ont pratiquées. Ainsi, les Ukrainiens qui ont écrit en russe se retrouvent sous l’étiquette « russe » car ils ont développé l’originalité de leur génie à travers le médium décisif de la langue. Le concept de francophonie a, dans cette optique, tout à fait doit de cité. La France se définit comme un des pays de littérature française car le français est un régulateur de valeurs de civilisation qui est plus large que la simple appartenance à l’État français. Ces déterminations de langue et de valeurs de civilisation servent à moduler les classifications historiques qui appartiennent aux différents pays. De plus, c’est la date de la mort de l’écrivain qui donne l’ordre chronologique, toutes langues et cultures confondues. Ainsi, par exemple, on se rend compte que dans la phase dite romantique, on a un brassage de langues et d’auteurs qui fait émerger ce qui les réunit et fait voler en éclats les cadres anciens. Si l’Europe se fait, ce que je pense, elle ne pourra plus enseigner sa littérature comme auparavant. Elle devra trouver une présentation qui ne soit plus limitée à l’histoire nationale mais qui pour autant ne soit pas démissionnaire de toute organisation. Il y a, dans le Patrimoine littéraire européen, une redistribution des cartes, une nouvelle donne qui s’appuie sur une organisation d’un type nouveau.
Près de 3 000 pages concernent la période des fondations. Pourquoi accorder tant de place à ce qui précède le Moyen Âge ?
Comme dans la génétique, le développement particulier de chacune des périodes semble doué d’une grande autonomie, mais on se rend compte de la présence d’un génome littéraire commun à l’ensemble des littératures européennes. Pour comprendre ce qui suit, il faut savoir de quoi s’est nourri l’ensemble des auteurs. Tous les hommes cultivés se sont frottés à des textes fondateurs ou à leur traduction. Ces racines sont données dans la volonté de manifester ce qu’est un patrimoine, c’est-à-dire les intérêts capitalisés d’un vieux fonds qui continue à produire ses effets.
Pourquoi l’ouvrage s’arrête-t-il en 1958 ?
Je m’étais d’abord arrêté en 1922 (date de la mort de Marcel Proust), puis j’ai prolongé jusqu’en 1958 avec les deux derniers volumes. C’est une date tardive dans la mesure où la hiérarchisation des talents n’a pas encore réellement eu le temps de se faire. On reste dans l’ordre du probable, non du confirmé. J’ai travaillé avec plus de 500 collègues universitaires et je me suis fié à leurs avis. Le XXe siècle assimile la littérature aux œuvres de fiction. Pour le passé, en revanche, la définition du littéraire étant beaucoup plus englobante, j’ai inclus des juristes, des médecins, des scientifiques, qui fondent très largement la littérature comme le « bien savoir écrire » qui est plus large que l’écriture de fiction.
Quant à la date, il me semble que 1958 est une date importante par rapport à l’ethnocentrisme européen. C’est la fin des empires coloniaux. À partir du moment où l’Europe fait accéder les anciens empires à l’indépendance, cette reconnaissance de l’altérité modifie considérablement l’idée de son identité. 1958, c’est à la fois la fin d’un monde et le moment aussi où le Traité de Rome est avalisé. Il y a dans cette date une face tournée vers un futur proprement européen et une face tournée vers le renoncement à l’idée d’une Europe maitresse du monde.
Comment avez-vous opéré les répartitions entre pays ?
C’est une anthologie en langue française. J’ai volontairement minimisé la part de la littérature écrite en français, considérant qu’elle était déjà connue du public. Il convenait simplement d’en manifester l’importance décisive aux moments stratégiques. La littérature en français est, avec la littérature islandaise, la plus importante au Moyen Âge en langue vernaculaire, (exception faite de la littérature en latin). Dans les volumes consacrés au Moyen Âge, les auteurs en français sont nombreux, étant donné le caractère massif de leur production. C’est encore vrai au XVIIIe siècle. Le poids des philosophes des Lumières est décisif en Europe à l’époque. Mais, par exemple, pour la fin du XIXe siècle, je n’ai pas retenu Alphonse Daudet parce que Dickens le surclasse, pour faire représentation du mouvement culturel et esthétique auquel il appartient. J’ai ainsi parfois échangé des Hongrois contre des Danois et des Russes contre des Espagnols quand ils représentaient certains courants de façon plus originale. J’ai, de ce fait, privilégié les auteurs de tout premier ordre écrivant dans des « petites langues ». Le génie, ce n’est pas ce qui fait beaucoup de bruit mais ce qui fait excellemment ce qu’il doit faire.
Comment les Européens non francophones peuvent-ils aborder ce livre entièrement écrit en français ?
J’ai voulu donner à tous les Européens la possibilité de découvrir en français ce qui leur appartient. Pour entrer à la fois dans la langue et dans la culture, la meilleure voie est la littérature. Chaque européen peut entrer dans son identité telle que la langue française l’a traduite. Pour un Grec, lire un auteur grec en français, c’est aller jusqu’aux ultimes possibilités de prendre conscience de l’universalité de sa propre langue. Les traducteurs sont choisis avec grand soin en raison de leur situation dans l’époque. Ce qu’atteste le volume contenant le répertoire des traducteurs avec une notice sur chacun. On voit à travers eux comment la langue se modifie. Les états de langue créent des états esthétiques. Il faudrait garder le principe du Patrimoine et recréer le même ouvrage dans chaque langue européenne. Les Européens sont avides de rester eux-mêmes tout en se rapprochant des autres. Ils ont un désir de convivialité, de fusion sans confusion.
Quels sont les universaux européens que vous avez cernés ?
Ce qui est fondamental, ce sont les valeurs de civilisation. Les premiers volumes, ceux qui traitent des origines, sont énormes car c’est à travers ce qui a été établi là que les universaux trouvent leur ancrage européen. De la tradition juive et chrétienne nous vient l’idée du caractère vectoriel du temps. Nous ne vivons pas sur l’idée d’un temps cyclique mais sur celle de l’histoire, du progrès, et sur la conception d’une finalité de l’histoire. S’ensuit l’idée de responsabilité ; en effet l’humanité est investie de la responsabilité d’accomplir cette mission.
Le deuxième concept fondateur, c’est l’idée que l’homme est une personne, ce qui se traduit dans la pensée gréco-latine par l’idée de citoyen. C’est un concept solidaire ; le citoyen est responsable de l’État. Ce qui permet à l’État d’exister comme une réalité stable. L’idée que l’homme est une personne est fondamentalement une idée chrétienne puisque la religion se fonde sur la croyance en un dieu personnel. Ces deux réalités sont fondatrices de la civilisation européenne, de son éthique et de son esthétique. De là naissent des valeurs très fortes, centrées sur la personne et la communauté.
Dans la conscience européenne coexistent la pensée de l’individu, du collectif et de l’universel comme trois cercles concentriques ; elles aboutissent au XVIIe siècle au concept d’humanité qui va triompher au XVIIIe siècle. À cela s’ajoutent des valeurs esthétiques qui touchent les arts du langage. Il existe dans la pensée européenne la prééminence esthétique d’une beauté gratuite qui donne à comprendre et à voir. La beauté gratuite fait partie du remords potentiel de la civilisation, ce qui explique pourquoi l’invention du droit d’auteur a été si tardive. La recherche de la beauté par les artistes est justifiée par la volonté d’apporter un élément à la compréhension du monde. L’art a comme propos de rendre le monde transparent. En ce sens, la littérature, étant donné sa gratuité et son pouvoir d’investigation, est considérée comme supérieure aux autres arts. Ce qui explique que, pendant des générations, la voie royale de l’épanouissement humaniste était constituée par les études de lettres. On sent dans les deux derniers volumes que les choses sont en train de changer. C’est pourquoi le dernier volume s’intitule Cérémonial pour la mort du sphinx. Nous traversons aujourd’hui un passage à vide mais, sincèrement, je pense que la littérature va renaitre.
Propos recueillis par Françoise Ploquin
Note
* Auteurs européens du premier XXe, volume 1 : De la drôle de paix à la drôle de guerre (1923-1939), volume 2 : Cérémonial pour la mort du Sphinx (1940-1958), éditions de Boeck.
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