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Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Spécificités culturelles et français des affaires



Toute négociation commerciale entre partenaires étrangers est avant tout contact humain et donc rencontre de cultures. À cet égard, l’enseignement efficace du français des affaires ne peut se concevoir sans référence à la dimension culturelle. Il doit sensibiliser les étudiants aux pièges de la communication interculturelle… pour une meilleure immersion dans le monde du travail !

Juillet-août 2003 - N°328


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L’enseignement du français des affaires est-il un simple apprentissage du vocabulaire approprié aux situations les plus représentatives du monde des affaires ? Ou bien faut-il faire référence à la culture dans une classe de français sur objectifs spécifiques ? Telle est, en substance, la question à laquelle le corps enseignant de l’université polytechnique de Hong Kong a été confronté et qui l’a conduit à impulser des pratiques novatrices au sein de la classe de français des affaires.
Chaque année en effet, une quinzaine d’étudiants sortent de l’université polytechnique de Hong Kong titulaires d’une licence Langues et affaires (par langues, il faut entendre le chinois, l’anglais mais aussi une langue étrangère à choisir entre l’allemand, le japonais et le français) très comparable à la licence française LEA (Langues étrangères appliquées). En faisant le choix du français, les étudiants se destinent logiquement à travailler au sein d’une entreprise française ou non-française mais ayant des contacts fréquents avec le monde francophone ; la communauté française des affaires de Hong Kong – qui regroupe au total plus de 500 entreprises – étant leur débouché privilégié. Or, si beaucoup commencent effectivement à travailler dans une entreprise française, force est de constater qu’ils ne sont pas nombreux à y faire une longue carrière. Est-ce l’enseignement du français des affaires qui les préparait insuffisamment au monde du travail ? Ou était-ce des considérations plus culturelles, des attitudes et mentalités divergentes qui poussaient les étudiants à renoncer ? En réalité, il s’agissait plutôt de problèmes nés de l’incompréhension face à des comportements auxquels les étudiants n’étaient soit pas préparés, soit insuffisamment armés pour répondre de façon pertinente…

Culturel et professionnel

Donahue1 conte à ce propos une anecdote mettant en scène un homme d’affaires japonais confronté à une firme américaine lui demandant un rabais :
« Le Japonais répondit à son traducteur (un Américain), « Chotto muzukashii desu ne » (littéralement : c’est un peu compliqué, vous savez). Le traducteur signala donc par lettre que « cela était difficile ». La société américaine insista. Le Japonais répliqua, « Chotto muzukashii to omoimasu. » Le traducteur répondit qu’il pensait que ce serait un peu difficile. À la fin, les deux partenaires commerciaux s’énervèrent et l’homme d’affaires japonais s’emportant dit à son traducteur « No discount da yo » (« No discount-can’t [they] take a hint ! »). Un cas similaire avait été signalé par un homme d’affaires japonais qui utilisa « c’est très difficile » comme euphémisme pour « non ». Il dut finalement s’exprimer plus directement mais la relation était perdue. »
Cet exemple illustre une incompréhension manifeste entre partenaires commerciaux, incompréhension de type culturel – ou plutôt interculturel. Par culture, on entend les idées préconçues sur la manière dont on doit se conduire et faire les choses, opinions qui sont les nôtres et que l’on croit à tort universelles et qui nous font mal juger nos interlocuteurs tout simplement parce que, croit-on, ils ne les respectent pas. On pourrait ici parler, comme Tannen (1984), de différences de style conversationnel qui sont essentiellement, comme les appellent les anthropologues culturels américains Edward T. Hall et Mildred Reed Hall (1990), des « hidden differences »2 mais qui peuvent vous aliéner un partenaire commercial si vous n’êtes pas préparé à ce côté caché de la communication et donc aussi de la communication professionnelle pour laquelle il faut souvent aller vite et qui ne donne donc que peu de temps aux « réparations » éventuelles.
Un Américain privilégiera la rapidité, pour lui signe d’efficacité, et négligera très souvent ou écourtera ce temps de préparation où les partenaires cherchent à se connaître en évoquant le temps qu’il fait, la politique ou bien des sujets gastronomiques. Une approche à la française serait plutôt du deuxième type : on cherche davantage à reconnaître le terrain avant de se lancer. C’est aussi une pratique très prisée en Asie de façon générale et en Chine particulièrement.
Un autre exemple de l’importance de la culture dans la conduite des affaires est fourni par une employée d’une compagnie locale de vêtements en relations commerciales avec certains pays de l’Afrique du Nord où le français reste dominant face à l’anglais pour ce qui regarde les communications internationales.
« Fiona pense que la connaissance de la culture de vos clients peut aider à faire des affaires avec eux. Elle cite deux exemples. Dans certains pays africains, les habitants portent des vêtements de couleur mauve lors des funérailles. Ils n’aiment donc pas particulièrement cette couleur pour leurs habits de tous les jours. Les Africains préfèrent également éviter la couleur blanche car trop salissante. Ils ne tiennent pas à devoir laver leurs vêtements trop souvent parce que l’eau est une denrée rare. Pour une compagnie spécialisée dans le textile, ce genre d’informations culturelles est important. »3
Ici, les aspects culturels mentionnés sont plus traditionnels et correspondent davantage à la notion générale de culture véhiculée par les médias par exemple.
Le monde des affaires chinois est truffé de pièges de ce type souvent renforcés par les superstitions (par exemple : la couleur blanche, le chiffre quatre et les horloges évoquent le deuil et portent malheur). De la même façon que nos hommes d’affaires doivent déjouer ces pièges avant de réussir en Chine, les étudiants doivent relativiser leur propre bagage culturel et assimiler les règles interrelationnelles de la culture française sans lesquelles leur français, si bon soit-il, ne pourra s’épanouir.
On veut parler ici de cette série de connaissances que l’on croit assimilées par les apprenants par le biais des apprentissages linguistiques mais qui n’a, en fait, pas été véritablement intégrée.

Comprendre l’autre : un « plus »

La dimension culturelle apparaissant comme possible facteur du manque de motivation des étudiants à rester en milieu professionnel français (ou francophone), on s’est alors penché, à l’université polytechnique de Hong Kong, sur son importance dans le monde des affaires en menant un projet de recherche universitaire, conjointement avec nos collègues allemands, intitulé « Analyse des besoins langagiers en français et allemand des compagnies implantées à Hong Kong ».
Selon l’enquête menée lors de cette recherche, on a constaté que la connaissance par les employés locaux des cultures et modes de vie occidentaux des façons de faire des affaires de l’Ouest était pour les compagnies françaises, belges, canadiennes et suisses implantées à Hong Kong considérée comme important par 36,5 % et même très important par 15,1 % d’entre elles. Un peu plus de la moitié des entreprises francophones (51,6 %) jugent donc que la culture est un élément clé d’une bonne performance professionnelle. Les entreprises allemandes, autrichiennes et suisses-allemandes estiment cette connaissance plus indispensable encore avec 50,4 % qui la pensent importante et 19,1 % très importante, ce qui fait un total impressionnant de 69,5 % pour l’ensemble des entreprises germanophones participantes.
« Comprendre la mentalité de nos partenaires étrangers » selon les termes de l’un de nos répondants n’est donc pas du tout un élément anecdotique mais un « plus » non négligeable de la bouche même des futurs employeurs de nos étudiants.

Vers une pédagogie adaptée

Face à la nécessité d’accorder une plus large place au culturel, à toute cette dimension cachée porteuse d’incompréhension et de malentendus – et donc potentiellement nuisible aux bonnes relations commerciales – on a du développer, au cours de l’apprentissage, une approche nouvelle. Partant de la constatation qu’un vécu est essentiel à l’apprentissage, on fait désormais en sorte, durant l’année universitaire, de mettre en relation les apprenants avec des hommes ou femmes d’affaires francophones ou bien encore des familles de langue française ; ceci dès la deuxième année, afin de les sensibiliser davantage au fait qu’apprendre une langue représente bien plus qu’une liste de vocabulaire ou des règles de grammaire.
Les intervenants savent que l’on souhaite privilégier l’échange interculturel et acceptent d’aborder ce sujet avec les étudiants. Chacune de ces rencontres est suivie de discussions sur ce qui les a surpris, intrigués et parfois même choqués. Par le biais de ce vécu, il est ensuite beaucoup plus facile d’aborder la dimension culturelle et de faire passer auprès des apprenants l’importance qu’il y a à ne pas se laisser mener par ses a priori. Ces rencontres ne sont pas faciles à organiser, surtout en ce qui concerne les gens d’affaires toujours très pris, mais sont fondamentales.

Recourir au cinéma

Pour ce qui est de l’aspect strictement commercial, on a fait appel au cinéma sur une suggestion de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris en utilisant le long métrage Riens du tout (1992) de Cédric Klapisch. Ce film raconte l’histoire d’un directeur de grand magasin nouvellement nommé par le comité des actionnaires afin de redresser l’équilibre financier de l’entreprise. Il s’agit d’une comédie douce-amère mais qui n’en présente pas moins des situations réalistes du monde du travail français et notamment plusieurs réunions du comité directeur, un entretien d’embauche, sans oublier la présentation de l’entreprise au tout nouveau patron.
Quel est l’intérêt de ce type de film pour l’enseignement du français des affaires ? Il n’est pas didactique et n’a donc pas été fait pour des apprenants de français. Son but n’est pas de faire passer du vocabulaire mais de montrer les relations que l’on peut avoir dans le milieu du travail, le style plus ou moins directif ou paternaliste de l’encadrement, le caractère parfois désabusé et critique d’une partie des travailleurs – une spécificité française parfois, de l’individualisme de certains, de toute la palette d’attitudes auxquelles nous sommes confrontés professionnellement. Ce film, réaliste quant à sa manière d’aborder le monde du travail, est une mine où puiser sans fin en essayant toutefois de ne pas lasser les apprenants.
Son exploitation peut se faire de la manière suivante : après visionnage d’une scène et à partir de sa transcription (rappelons que l’on s’intéresse au côté relationnel et non pas linguistique), demander aux apprenants ce qui les surprend dans les comportements présentés et tenter avec eux d’en trouver les raisons. Il est évident qu’un film, aussi bon soit-il, ne saurait suffire et l’on doit bien évidemment recourir par la suite à d’autres documents tels des articles de journaux ou de magazines. L’intérêt de Riens du tout est de montrer ce qui, sur document écrit, resterait avant tout très théorique.

Une spécificité à valoriser

Ce nécessaire ajustement de l’enseignement dispensé dans le cadre de la licence Langues et affaires prouve, encore une fois, l’importance du culturel dans l’apprentissage d’une langue étrangère. Une importance pourtant minimisée dans un enseignement sur objectif spécifique tel que le français des affaires. Alors que la sensibilisation à la dimension culturelle est, paradoxalement, plus importante dans un milieu professionnel en ce qu’elle peut permettre d’éviter des malentendus et des tensions qui, mal gérés car mal compris, peuvent mener à une rupture de contacts commerciaux dans le cas où les étudiants auraient à négocier avec des partenaires français ou bien à une difficulté à s’adapter dans le cadre d’une entreprise française. C’est pourquoi on privilégie très tôt les rencontres afin d’esquisser les spécificités de l’entreprise et de la relation commerciale « à la française », le recours au cinéma venant ensuite renforcer ces acquis.
À une époque où certains s’interrogent sur l’avenir du français dans le monde dans ce village global qui est de plus en plus le nôtre, nombre d’apprenants hongkongais passionnés par le commerce veulent faire du français, non tant pour la beauté de la langue et sa riche littérature, que pour mieux accéder au grand marché de l’Union européenne.
Il ne faudrait pas pour autant enseigner la langue des affaires sans référence à ce qui sous-tend toutes nos communications : nos cultures…

Régis Kawecki (université polytechnique de Hong Kong), Paul Clerc-Renaud (Chambre de commerce et d’industrie française de Hong Kong)

Notes

1. Donahue Ray T., Japanese Culture and Communication, Critical Cultural Analysis, Lanham (USA), University Press of America, 1998, 377 pages.
2. Hall Edward T., Reed Hall Mildred, Understanding cultural differences : Germans, French and Americans, Yarmouth (USA), 1990, Intercultural Press Inc., 196 pages.
3. Interview réalisée dans le cadre de l’enquête sur les besoins en langues française et allemande des compagnies basées à Hong Kong.



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