« "Je n’ai pas le temps", "J’ai perdu mon temps"… Mes élèves, d'une zone rurale aux confins de l'éducation scolaire, restent en grande partie indifférents à ces expressions car ils trouvent que celui qui les prononce est une personne pressée. » Ainsi commence le mél d’Abdelhakim-Ameur Chiter, enseignant de français à Aïn-Lahdjar, en Algérie. Il poursuit : « Eux, ils ne le sont pas, pressés : ils ont du temps, leur temps. Mais ils sentent parfois que leurs enseignants, en renonçant à la correction des exercices - parce qu'ils sont devenus plus encombrants qu'éducatifs - se rangent du côté des gens pressés. Alors, ils se contentent de soupirer un ‘Bof !’ ou un ‘Heu…’ ».
Marcela Gianni, professeur de français à l'Institut d'enseignement supérieur de Rosario, en Argentine, et Rosa Guijarro, d’Albacete, en Espagne, rappellent que ces phrases ont leurs stricts équivalents en espagnol : « No tengo tiempo » et « Perdi el tiempo ». Rosa Guijarro ajoute d’autres expressions, communes aux deux langues : « El tiempo es oro » (Le temps c'est de l'argent), « Estoy agobiado » (Je suis surchargé, épuisé), « Me falta tiempo » (Il me manque du temps) ou encore « El día tenía que tener 25 horas » (La journée devait compter 25 heures). Claudia Torres, qui enseigne à Toluca, au Mexique, enrichit le corpus d’une formule qui va loin : « Piensa que tengo su tiempo » (Il pense que j’ai son temps)…
L'audace d'écarquiller les yeux…
Pour Claudia Torres, « ce thème du temps peut affecter les interactions entre personnes de différentes nationalités. Les Mexicains sont malheureusement connus parce qu’ils arrivent tard aux rendez-vous. Il y a quelques années, je travaillais avec des étrangers qui en riaient beaucoup, disant qu’il existait deux horaires : l’un pour les étrangers, l’autre pour les Mexicains (« la hora mexicana »)… » Les horaires des repas français sont, bien entendu, égratignés par la plupart des courriers : « Quand je suis allée en France, le plus étonnant a été de passer si longtemps à table, reprend Claudia Torres. J’étais en Bretagne avec des personnes plutôt âgées… Une autre chose n’est pas normale non plus pour moi : respecter les horaires des repas… ». Notons, avec un plaisir surpris, que Marcela Gianni salue « la ponctualité des Français » et ajoute : « Cela m'a étonnée parce que, chez nous, en Argentine, le temps est une notion un peu floue… ». Quant à Abdelhakim-Ameur Chiter, il conclut son mél par ces mots : « Quelques personnes, dans la société, disent franchement et froidement : ‘Je n'ai pas le temps’ avec l'audace d'écarquiller les yeux. ». Tout est dit…
Jean-Claude Demari
Le français dans le monde met en ligne chaque mois une sélection d'articles de la revue. Cette sélection n'est qu'une petite partie de ce qui est offert tous les deux mois par la revue Le français dans le monde. Pour recevoir l'intégralité du dossier, les fiches pédagogiques, les nouvelles de l'enseignement du français, etc. une seule solution : s'abonner !
|