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Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Entretien avec François Cheng
« Je suis devenu dialogue »



François Cheng, écrivain d’origine chinoise arrivé à Paris à l’âge de 20 ans sans connaître un mot de français, est entré le 19 juin à l’Académie française… Bernard Pivot (dans son émission Double Je, retransmise sur TV5) s’est entretenu, sur le thème de la double culture, avec celui qui se présente comme « un Français par le cœur, par l’esprit et par la création ».

Juillet-août 2003 - N°328


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Votre élection est une grande date pour l’Académie française qui, après s’être ouverte à l’Afrique avec Léopold Senghor, s’ouvre avec vous à l’Asie. Que représente pour vous cette entrée à l’Académie ?

Un des moments les plus importants de ma vie ! La langue française est devenue ma langue et la France mon pays… Il y a là une sorte de réconciliation extraordinaire pour un exilé. Après avoir subi tant d’épreuves, arriver à cette forme de reconnaissance me remplit d’un sentiment de gratitude. Un sentiment de responsabilité aussi. Devenir « immortel » signifie beaucoup dans la culture taoïste ! Mais je pense que c’est l’Académie même qui est immortelle. Nous sommes là pour faire durer cette institution qui incarne à sa manière la permanence française, par-delà toutes les vicissitudes des époques…

En 1947, vous entrez à l’université de Nankin pour faire des études d’anglais. Un an après, vous bénéficiez d’une bourse d’étude de l’Unesco et au lieu de partir pour l’Angleterre, vous choisissez de venir en France. Pourquoi ?

J’ai choisi la France presque sans hésitation. Tous les lycéens chinois apprennent l’anglais, qui est donc une langue plus ou moins familière. Par contre le français est une langue tout à fait étrangère… Mais on connaît très bien la littérature française, à travers les traductions : on ne souligne jamais assez le rôle extraordinaire qu’ont joué les traducteurs dans les pays qui s’ouvrent à l’extérieur. En Chine, à partir des années 1930 et 1940, on a énormément traduit la littérature anglaise d’abord, et puis française, allemande et aussi russe. Les Chinois connaissent très bien toutes ces grandes littératures. Nous avons été marqués par deux écrivains français en particulier : Romain Rolland et André Gide.
Je pense aussi qu’il y a une raison plus profonde, que j’ai développée plus tard : si l’on pense à l’Occident, à l’Europe, la France m’apparaît comme le Pays du Milieu… Or cette notion a une importance capitale pour un Chinois, dans sa conscience et même dans son inconscient : on aime un pays ou une culture qui rayonne à partir d’un centre et la France est un pays centralisé par son histoire et sa géographie. Elle est ouverte à tous les Orients, elle a toujours reçu des influences de tous les côtés et a toujours fait des efforts pour assimiler ces influences, pour s’en nourrir. D’où, d’ailleurs, sa vocation à l’universalité.

Vous vous retrouvez seul à 20 ans dans un pays dont vous ne connaissez pas la langue. Vous avez dû beaucoup souffrir, les premiers temps ?

J’ai même eu une longue période d’adaptation ! Je dirais les quinze, ou même les vingt, premières années… Je suis venu légalement dans le cadre d’une bourse, qui m’a été attribuée pour deux ans. Ensuite, j’ai dû accepter toutes sortes de « petits boulots » pour survivre. Les plus honorables étaient des leçons privées et des traductions. J’ai aussi fait la plonge, j’ai travaillé comme magasinier…
J’ai dû apprendre le français par le début, et ce fut un long apprentissage ! En Chine, à mesure que le temps passait, surtout vers les années 1956-1957, il y a eu de grandes campagnes contre les intellectuels. Toute forme de création était devenue impossible. Donc l’idée de l’exil a germé en moi. Et maintenant, bien longtemps après, je peux dire que mon mariage avec la langue française a été un mariage de raison, mais transmué en mariage d’amour ! Ensuite, c’est devenu une passion, à partir du moment où j’ai commencé à écrire en français…

Ce qui vous a fait connaître, d’abord à Hong Kong et Taïwan, ce sont vos traductions des poètes français : Hugo, Michaux, Mallarmé… Puis vous publiez vos premiers travaux, qui vous font connaître de Roland Barthes, Julia Kristeva et Jacques Lacan. Vous devenez professeur à l’université… Tout ça a été lent, long, très riche… Mais durant toutes ces années, n’avez-vous pas douté ?

En dépit de ce sentiment de perdition et de désespoir que vous percevez, il y a eu, en même temps, ce feu qui brûlait en moi… Je suis un homme de curiosité, donc tout m’intéresse. Je suis devenu un pèlerin de l’Occident : j’essaie d’accéder à la meilleure part, culturelle, de la culture occidentale, que ce soit dans le domaine littéraire, pictural, musical ou spirituel.
Ce que vous venez d’évoquer touche bien sûr la part affective. Mais, en tant que créateur, cela pose aussi le problème de la langue. Tout en essayant de survivre, j’ai suivi des cours de littérature à la Sorbonne et j’allais presque tout le temps à la bibliothèque Sainte-Geneviève. J’étais un homme très studieux, tout en restant un peu autodidacte ! À un certain moment, j’ai possédé à peu près à la perfection les deux langues.

Vous avez alors l’ambition de devenir un écrivain de langue française. Pourquoi ce défi ?

À partir des années 1980, j’ai compris qu’écrire des essais, des livres de réflexion ou d’étude, ne me suffisait plus. Il y a eu ce trop-plein d’expériences vécues et (comment dire ?) cette longue rumination en moi vis-à-vis de la souffrance humaine. J’ai senti que je me devais de les transmuer en œuvres, d’abord sous forme poétique : j’ai publié toute une série de recueils, puis deux romans.
Mais, comme vous me le demandez, pourquoi en langue française ? Ce n’est pas seulement un défi, c’est une passion ! Dès que j’ai opté pour le français, au moins pour mes écrits de réflexion, la langue chinoise est devenue en moi comme une musique en sourdine. Elle continue à me murmurer des berceuses au moment du sommeil ou bien psalmodie des couplets lorsque je me trouve dans la nature. Toutes ces choses restent vivaces et pourtant c’est quand même à partir du français que j’ai appris à penser… Je suis en effet devenu un écrivain dont l’esprit s’apparente à celui d’un Proust – enfin, sans prétention, c’est juste à titre de comparaison. Proust n’était pas un créateur à la manière d’un Rimbaud, par exemple, chez qui tout est jaillissement d’un sol natif ! Proust a ruminé, a repensé la chose : la littérature en lui est cette démarche qui essaie de repenser le vécu puis de le recréer… Par rapport au français, j’ai suivi la même démarche.

Je vous cite* : « Pour que, par la suite, j’aie osé rêver de devenir un jour écrivain français, et qu’un jour effectivement je le sois devenu, il aura fallu de la détermination, certes, mais surtout une bonne dose d’inconscience, sinon d’extravagance. Et de la patience, un demi-siècle de tâtonnements, de perdition, de relèvements, de fulgurante joie mêlée de larmes, de ravissement indicible, toujours sur fond d’inquiétude, de tremblements ».

De tremblements ! Vous voyez, même devant vous je suis encore habité par ce tremblement ! Comme un amoureux ! Abandonner sa langue maternelle, c’est une forme de sacrifice, mais adopter une autre langue, surtout une langue riche comme le français, procure l’ivresse de renommer les choses à neuf, comme au matin du monde. Et maintenant, je fais un pas de plus, c’est comme si j’entrais dans l’intimité d’un être aimé. De cet être, on connaît toutes les subtilités, on sent qu’on peut nouer avec lui un dialogue à tous les niveaux de l’être, dans une sorte de jouissance infinie…

François est-il votre prénom d’origine ?

Non. J’ai eu le privilège de choisir mon prénom lors de ma naturalisation en 1971. D’abord, il m’a fallu un prénom à deux syllabes, parce qu’en Chine tous les prénoms ont deux syllabes, donc j’ai éliminé tous les autres ! Et puis François, bien sûr, c’est « français ». Donc ça a un sens pour moi.

Entre le chinois, qui est fait d’idéogrammes, et le français, qui est une langue phonétique, il y a un écart gigantesque ! Vous avez d’abord vécu un drame passionnel entre les deux langues…

Oui. Maintenant, je parle d’une immense réconciliation, mais, au départ, c’était un immense déchirement. Dans l’Histoire, il y a eu des pèlerins venus de l’extrémité d’un continent pour aller jusqu’à son autre extrémité. C’est ce que j’ai fait : je viens de l’Extrême-Orient. Je ne pense pas que, sur le plan linguistique, on puisse faire un saut avec un écart aussi immense. Dans mes écrits, que ce soit dans ma poésie ou bien dans mes romans, toute la sensibilité, toutes les images que véhicule le chinois continuent bien sûr à m’alimenter. Parce que cette langue est porteuse elle aussi d’une pensée et d’une conception du monde. Étant idéographique, elle est reliée sensuellement et même charnellement à l’univers vivant. Cette part-là, je la porte toujours en moi, dans ma manière d’approcher la nature, l’univers vivant ou même le monde humain sur le plan affectif.
J’admets que je suis devenu un peu dédoublé. C’est-à-dire qu’il y a toujours en moi cet être qui vit et en même temps cet autre qui me regarde vivre… Je suis devenu dialogue.

Je lis aussi* : « Plus qu’une affaire de mémoire [là, vous parlez de la langue française], on doit mobiliser son corps, son esprit, toute sa capacité de compréhension et d’imagination, puisqu’on apprend non un ensemble de mots et de règles mais une manière de sentir, de percevoir, de raisonner, de déraisonner, de jurer, de prier et finalement d’être ». Mais chez vous, tout l’apprentissage de la vie passe par des mots chinois et des images chinoises. Il y a donc chez vous une partie fondamentale de l’être qui ne peut pas être française et qui ne le sera jamais…

C’est par cette part-là que je peux éventuellement un peu enrichir la culture française, je le dis sans prétention… D’ailleurs, mes deux romans ont été reçus par beaucoup de lecteurs comme des livres de vie aussi – parce que la pensée chinoise, à partir de l’idée du souffle, a proposé une conception unitaire et organique de l’univers où tout se relie et tout se tient. Cette conception-là, je ne l’abandonnerai jamais. C’est elle qui m’a aidé, non seulement à vivre, mais à atteindre cette sorte de cohérence. Donc ma double culture, dans cette conception-là, n’est pas une contradiction.
Quand je parle de la réconciliation entre mes deux cultures, peut-être la calligraphie est-elle là justement pour jouer ce rôle. C’est une manière, pour l’homme, de s’investir dans le signe. Et, pour un écrivain comme moi, que ce soit un signe français ou un signe chinois ne fait pas de différence parce que c’est une cellule vivante. Il faut dire que j’ai une calligraphie en français aussi ! Je suis convaincu que l’homme est devenu un être de langage, habité par les signes. Sa mission est de dialoguer, pas seulement avec d’autres êtres humains, mais avec l’univers vivant en entier. C’est notre mission sur Terre, pour moi.

Propos recueillis pas Bernard Pivot

Cet entretien a eu lieu lors de l’émission Double Je du 24 avril 2003. Ces propos sont retranscrits avec l’aimable autorisation de France 2.

Note
*Citations in Le Dialogue, éd. Desclée de Brouwer.



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