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Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Jacques Brel
Un grand navire qui battait pavillon flamand



2003 est une année de commémorations en Belgique francophone : vingtième anniversaire de la mort de Georges Rémi, dit Hergé, centenaire de la naissance de Georges Simenon (cf. FDLM n° 327) - et vingt-cinquième anniversaire de la mort de Jacques Brel, qui s'est embarqué pour les Marquises éternelles le 9 octobre 1978…

Juillet-août 2003 - N°328


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Hergé, Simenon, Brel : ces trois noms ont marqué leur époque, laissant des traces indélébiles dans le champ culturel francophone. C'est dire que la communauté belge francophone, forte d'un peu plus de quatre millions d'âmes seulement, a contribué d'éclatante manière à la défense et à l'illustration de la langue française…

En toute brelgitude

Si le père du commissaire Maigret sera surtout célébré dans la Cité ardente, sa ville natale, qui vit ses débuts comme écrivain et chroniqueur judiciaire à La Gazette de Liège, c'est Bruxelles qui se souvient d'Hergé comme du grand Jacques… Au n° 186 de l'avenue du Diamant, à Schaerbeek, une maison bourgeoise s'orne d'une plaque de marbre gris pour rappeler en vers de mirliton que Brel est venu au monde ici le 8 avril 1929 :
« Ici est né
JACQUES BREL
1929-1978
"Il a chanté le Plat Pays,
Les Vieux, la Tendresse, la Mort
Debout, il a vécu sa vie
Et le poète vit encor" »
Autour du chanteur, de multiples manifestations ont été organisées : de nombreuses expositions (notamment de BD, avec Le plat pays qui est le sien et Jacques Brel sur les planches; une autre de photos, avec celles de Jean-Pierre Leloir…), des visites guidées, des promenades à pied, en bus ou en vélo dans les lieux que Brel a fréquentés, des projections de ses récitals (notamment Les adieux à l'Olympia), des spectacles, des concerts d'hommage…
Même Béjart s'y est mis avec Lumière, un ballet qui mêle habilement les musiques du grand Jacques, celles de Barbara et… Jean-Sébastien Bach. On édite ou réédite de nombreux ouvrages, à en friser l'indigestion. Selon nous, c'est le livre de Marc Robine – Grand Jacques : le roman de Jacques Brel, chez Anne Carrière – qui fait autorité en matière brélienne, en dépit de quelques inexactitudes de détail, bien compréhensibles pour qui ne maîtrise pas les arcanes et la complexité du système politique belge…
Il manque peut-être, dans l'abondante bibliographie qui lui est consacrée, un ouvrage sur la "belgitude" chez Brel. Non seulement dans les thèmes de ses chansons (nous allons en parler), mais jusque dans une grammaire et une syntaxe parfois peu orthodoxes, où les écarts sont des bruxellismes et certaines tournures franchement germaniques. Il y a là tout un travail à faire et qui n'est pas sans intérêt, dans la mesure où la langue française ne peut vivre que riche de ses différences.
Un seul exemple, avec le début de la chanson « Grand Jacques », "C'est trop facile d'entrer aux églises", où le pluriel, que rien ne justifie, est la transposition d'un tour flamand.

Flamand de cœur

"Il fut pour moi un grand navire / qui battait pavillon flamand", chante joliment Michel Barbier. Brel a effectivement quelque chose de profondément flamand, par exemple lorsqu'il célèbre « Le plat pays » "Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague / (…) / Avec un ciel si gris qu'un canal s'est pendu / (…) / Avec de l'Italie qui descendrait l'Escaut / Avec Frida la Blonde [NDLR celle de Ces gens-là ?] quand elle devient Margot / Quand les fils de novembre nous reviennent en mai / Quand la plaine est fumante et chante sous juillet / Quand le vent est au rire quand le vent est au blé / Quand le vent est au sud écoutez-le chanter / Le plat pays qui est le mien". Une belle chanson sans nul doute… Mais elle a souvent donné une image réductrice de la Belgique et ce plat pays n'est vraiment pas celui de l’auteur de ces lignes, qui est né sur le plateau ardennais…
Brel est encore flamand quand il chante « L'Ostendaise », « Knokke-le-Zoute » ou « Marieke » ("Je t'aimais tant / Entre les tours / De Bruges et Gand") et même lorsqu'il dépeint avec ironie « Les Flamandes », qui "dansent sans rien dire" ("Si elles dansent c'est parce qu'elles ont vingt ans / Et qu'à vingt ans il faut se fiancer / Se fiancer pour pouvoir se marier / Et se marier pour avoir des enfants"). Ces mots sont faits d'abord pour critiquer le poids de la tradition religieuse ("C'est ce que leur ont dit leurs parents / Le bedeau et même Son Éminence / L'archiprêtre qui prêche au couvent"), qui étouffe les femmes de Flandre. Flamand de cœur, Brel l’est sans doute, mais pas dans l'outrance ni l'intolérance, ainsi qu'en témoigne sa violente diatribe contre « Les Flamingants » : "nazis durant les guerres et catholiques entre elles/ Vous oscillez sans cesse du fusil au missel"… Comment ne pas songer ici au poids politique en Flandre du Vlaamse Blok, pendant septentrional du Front national hexagonal ? Et de conclure : "Et je vous interdis d'obliger nos enfants / Qui ne vous ont rien fait à aboyer flamand"…
Quittons ces eaux qui ont, en leur temps, suscité la controverse et goûtons à « La bière ». Cette chanson a des relents de kermesse breughelienne, donc flamande à la Charles De Coster : "C'est plein d'Uylenspiegel / Et de ses cousins / Et d'arrière-cousins / de Breughel l'Ancien / C'est plein de vent du Nord / Qui mord comme un chien / Le port qui dort / Le ventre plein". Accents flamands toujours dans le poème symphonique « Les trois histoires de Jean de Bruges ». Le paysage intérieur de Brel est tout aussi flamand dans « L'éclusier » (une chanson qui a des ambiances à la Simenon) ou dans « Regarde bien, petit », chanson de dunes et d'oyats : "Sur la plaine là-bas / À hauteur des roseaux / Entre ciel et moulin / Y a un homme qui vient / Que je ne connais pas".
On pourrait donc dire de Jacques Brel qu'il est un chanteur francophone de sensibilité flamande, du moins dans une partie non négligeable de son répertoire. Certains, parmi ses proches et ses familiers, veulent aller plus loin en lui attribuant des origines flamandes. Ce qu'un peu d'anthroponymie dément de façon catégorique : le patronyme Brel semble au contraire provenir du Hainaut et le mot brel, dans la plupart des patois franciens du sud de la Belgique, désigne la ciboulette. Mais allez donc faire carrière à Paris sous le nom de Jacques Ciboulette !

Nostalgies bruxelloises

Trêve d'humour et de linguistique (sans querelle !) : revenons à Brel. S'il a commis un « Il neige sur Liège », qui ne vaut que par la musicalité de son titre et ne doit malheureusement rien à Simenon, il a aussi beaucoup – et bien – chanté sa ville natale, Bruxelles, nous offrant le beau néologisme bruxeller. Non sans une certaine nostalgie parfois : "C'était au temps où Bruxelles rêvait / C'était au temps du cinéma muet / C'était au temps où Bruxelles chantait / C'était au temps où Bruxelles bruxellait / Place de Brouckère on voyait des vitrines / Avec des hommes des femmes en crinoline".
Une chanson inédite de 1953, intitulée elle aussi « Bruxelles », nous raconte "Le soir à Bruxelles, les étincelles / Des trams se voient de loin / (…) / Et la place de Brouckère / Aux serpents de néon / Inscrit rouge dans le ciel / Sur les nuages le nom de Bruxelles / (…) Il y a la Jonction comme un canal / Qu'on aurait creusé à l'envers / (…) / Il y a le Jardin Botanique / Qui fait la nique / Aux garçons de Saint-Louis [NDLR : un institut catholique] / Qui attendent les filles dont ils ont rêvé / Devant le phare du Bon Marché [NDLR : un grand magasin] / Qui ne cesse, qui ne cesse de tourner / De tourner, de tourner / Tournées généreuses de Kriek Lambic / De verres de gueuze / Sortis d'alambic / De chez nous" . Et dans « Madeleine », qui "aimera ça" : "On prendra le tram trente-trois / Pour aller manger des frites chez Eugène". Ah, ces odeurs de bière et de frites qui imprègnent tant de chansons du grand Jacques (jusqu'à « Amsterdam ») et qu'on retrouve dans « La foire » (qui ressemble à celle du Midi, à Bruxelles, en juillet), où "Ça sent la graisse où dansent les frites / Ça sent les frites dans les papiers / Ça sent les beignets qu'on mange vite / Ça sent les hommes qui les ont mangés" !
Bien sûr, tout ceci n'est qu'un survol dans une œuvre foisonnante, mais il suffit pour oser conclure, provisoirement, que Brel est comme Bruxelles : de sensibilité flamande et de culture française.

Francis Chenot
(Poète et journaliste. Rédacteur en chef du bimestriel Une autre chanson (10, rue de l'Industrie, B-4540 Amay). Correspondant pour la Belgique de Chorus, les cahiers de la chanson.)





Encadré : « Il parle de nos amours… »

Dans un dépliant largement diffusé à Bruxelles, on trouve ce texte de présentation dû à Didier Gosuin, ministre bruxellois du Tourisme et de l'Environnement (car la Région de Bruxelles-Capitale dispose, dans la Belgique fédérale, d'un parlement et d'un gouvernement). L'homme sait de quoi il parle : il est à l'origine de la Biennale de la chanson française, le plus important concours de chanson en Belgique francophone…

BREL
Il parle de nos amours qui ont mal aux dents, du temps qui va trop vite. Il traîne à travers les prés jusqu'où vient fleurir la mer. Sur le toit de la maison paternelle, il égrenait la Grande Ourse. Sur les planches du Théâtre de la Monnaie, il pourfendait les ailes des moulins, espérant rencontrer l'inaccessible étoile. Il est sur le toit des bus à impériale, parle de Madeleine, de Mathilde, de Jef. Amours et amitiés. Toujours prêt à hisser la voile. À mettre le cap sur l'Olympia ou aux Marquises. Toujours fidèle à un public – le sien – dont il disait : "Il a le cœur si large qu'on y entre sans frapper et on n’en voit que la moitié".
Je tenais à ce que Bruxelles lui rende hommage en 2003.



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