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Simenon à l’écran



On a coutume de dire qu’il est l’auteur le plus adapté au cinéma et aujourd’hui à la télévision. Nuançons : Georges Simenon est – chronologiquement – le premier romancier contemporain adapté dès le début du cinéma parlant. Écriture visuelle que la pellicule a aimé et largement contribué à immortaliser…

Mai-juin 2003 - N°327


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À peine parus, début 1931, ses premiers romans, des « policiers », ont intéressé cinéastes et producteurs. Et à ce jour, c’est près de soixante films, majoritairement français, que l’on a tirés de son œuvre, laquelle ne s’est pas limitée à ce domaine. Quant à son personnage le plus fameux, le commissaire Maigret, il jouit d’une renommée mondiale…

Du côté de Maigret

De 1930 à 1972, de Pietr-le-Letton à Maigret et Monsieur Charles, Georges Simenon a relaté une centaine d’enquêtes de son héros, très exactement à travers soixante-seize romans et vingt-huit nouvelles. Dix de ces enquêtes ont été portées à l’écran, de 1932 à 1963, par huit cinéastes français, le rôle-phare étant tenu par six interprètes.
Par ordre chronologique, Pierre Renoir dans La Nuit du Carrefour (1932) de son frère Jean Renoir, Abel Tarride dans Le Chien jaune (1932) de son fils Jean Tarride, Harry Baur dans La Tête d’un Homme (1933) de Julien Duvivier. Déçu par ces trois films, Simenon ne vend plus aucun droit d’adaptation cinématographique. Il traite au début de l’Occupation avec la Continental, société de droit français mais à capitaux allemands, notamment trois Maigret destinés à Albert Préjean. Richard Pottier réalise Picpus (1942) et Les Caves du Majestic (1944), Maurice Tourneur Cécile est morte (1943). Intermède avec Brelan d’as (1952) d’Henri Verneuil, où Michel Simon campe le commissaire le temps d’un des trois sketches composant le film, Les Témoignages de l’enfant de chœur. Nouvelle trilogie enfin avec Jean Gabin, qui triomphe dans Maigret tend un piège (1957) et Maigret et l’affaire Saint-Fiacre (1959), tous deux de Jean Delannoy, cependant que Maigret voit rouge (1963) de Gilles Grangier est un adieu au rôle. Ici comme ailleurs, la télévision a supplanté le cinéma : près de quatre-vingt-dix Maigret avec Jean Richard de 1967 à 1990, près de cinquante depuis 1991 avec Bruno Crémer.
Mais qu’en pensa l’auteur ? « Les trois meilleurs Maigret français ont été tout d’abord Pierre Renoir, parce qu’il comprenait que Maigret était un fonctionnaire et qu’il le représentait comme tel ; Michel Simon qui, bien qu’il ne le jouât qu’une fois, fut un extraordinaire Maigret ; et naturellement Jean Gabin, qui n’avait, je pense, jamais vu un commissaire en action et était un peu trop négligé avec sa cravate de travers, mais qui conférait au rôle sa propre autorité » (à Fenton Bresler, in L’Énigme Simenon, Balland, 1985).
Maigret a été également interprété au cinéma par de grands acteurs étrangers, l’américain Charles Laughton et l’allemand Heinz Ruhmann, avant de l’être à la télévision par l’italien Gino Cervi, le russe Boris Tenine et surtout l’anglais Rupert Davies, le favori de l’auteur.

Une écriture visuelle

Simenon a parallèlement signé quelque trente nouvelles et cent dix-sept romans non policiers, dits romans « durs » ou « romans de la destinée ». Trente-cinq d’entre eux ont donné naissance à quarante-trois films, certains ayant été adaptés deux fois (L’Homme de Londres, Monsieur le Souris, En cas de malheur), sinon trois (Les Fiançailles de Monsieur Hire, Le Locataire, Les Inconnus dans la maison).
Romans dont l’écriture cinématographique a été maintes fois soulignée. Écriture visuelle, fondée sur une réelle connaissance du langage cinématographique, du plan à la séquence, du découpage au montage. Premières lignes La Maison du canal (1932) : « Dans le flot des voyageurs qui coulait par saccades vers la sortie, elle était la seule à ne pas se presser. Son sac de voyages à la main, la tête dressée sous le voile de deuil, elle attendit son tour de tendre son billet à l’employé, puis elle fit quelques pas. […] A huit heures, juste à l’arrivée à Hasselt, on éteignit les lampes du convoi et celles de la gare. Dans les salles d’attente, les parapluies perdaient des rigoles d’eau fluide […]. Autour des poêles, des gens se séchaient et ils étaient en noir, comme Edmée ».
Mais, dans le même mouvement, Simenon piège le lecteur en mélangeant imperceptiblement à chaque page passé, présent et futur. En maniant « avec brio, comme l’écrit Michel Lemoine, les structures temporelles du récit entre anticipations et retours en arrière où les émergences d’un passé contraignant conditionnent le présent ». Premières lignes de La Chambre bleue (1964), un dialogue au présent : « - Je t’ai fait mal ? – Non. – Tu m’en veux ? – Non. ». Fin de la page deux, le passé : « La chambre était bleue, d’un bleu de lessive, avait-il pensé un jour, un bleu qui lui rappelait son enfance, les petits sachets d’étamine emplis de poudre bleue que sa mère diluait dans le baquet à lessive avant le dernier rinçage de linge, juste avant d’aller l’étendre sur l’herbe luisante du pré. Il devait avoir cinq ou six ans […] ». Fin de la page trois, le futur : « Comment aurait-il deviné que cette scène, il la revivrait dix fois, vingt fois, davantage encore, chaque fois dans un état d’esprit différent. Chaque fois vue d’un autre angle ? ».
Michel Audiard remarquait que si les descriptions et la fameuse atmosphère de Simenon étaient cinématographiques, ses dialogues ne l’étaient pas : « Quand vous le lisez, il est juste. Quand vous le dites, il est absolument faux ». Tout mettre à plat et tout remettre dans un autre ordre, tel Maurice Aubergé réécrivant La Vérité sur Bébé Donge réalisé par Henri Decoin ? Ou ne rien changer et suivre le texte au plus près, comme Claude Chabrol devant Betty ? Le débat n’a pas fini d’agiter, d’opposer les cinéastes qui adaptent Simenon. Les acteurs, en revanche, sont unanimes : quels rôles !

Place aux acteurs

« Les acteurs, estimait Simenon, sont, en général, de fort bons juges d’une œuvre littéraire. Comme ils s’efforcent machinalement de se mettre dans la peau des personnages, ils sentent si le personnage est vrai ou faux ». Et chez Simenon, ce ne sont pas les rebondissements de l’intrigue qui comptent, mais les réactions du personnage principal. Celui-ci le passionne au plus haut point, celle-là ne l’excite guère. Tout est vu non par l’auteur mais par le héros, un homme qui va aller au bout de lui-même et y laisser la vie parfois.
Parmi ces acteurs, celui dont on a pu dire qu’il fut et demeure le plus acteur des Français et le plus français des acteurs : Jean Gabin. Le plus simenonien aussi, assurément. Avant que d’être par trois fois Maigret, on l’avait vu propriétaire d’une grande brasserie et d’un cinéma à Cherbourg (La Marie du port), industriel dauphinois (La Vérité sur Bébé Donge) et armateur à La Rochelle (Le Sang à la tête). Puis avocat parisien (En cas de malheur), aristocrate décavé (Le Baron de l’écluse) et typographe retraité (Le Chat). Pour couronner le tout, président du Conseil qui aurait bien mérité de l’être de la République (Le Président).
On ne saurait oublier, enfin, une belle galerie de portraits de femmes, d’actrices comblées. La veuve Couderc (Simone Signoret), fermière austère séduite par un étrange assassin. Anna Küpfer (Romy Schneider), la jeune juive allemande broyée par la guerre du Train. La Marie du port (Nicole Courcel), fruit vert et servante ambitieuse. Bébé Donge (Danielle Darrieux), meurtrière par amour, bafouée, humiliée et offensée. Yvette Naudet (Brigitte Bardot), femme-enfant abusive d’En cas de malheur. Clémence (Simone Signoret), la trapéziste brisée du Chat.

Histoires de France

On compte les romans de Georges Simenon, qui s’est toujours déclaré apolitique et non engagé, inscrits dans l’histoire contemporaine. Parmi eux, Le Train, écrit et publié en 1961, récit de l’exode de 1940 (brillamment reconstitué par Pierre Granier-Deferre en 1973), durant lequel l’écrivain avait été haut-commissaire aux réfugiés belges à La Rochelle. Tout à l’inverse, Pascal Jardin a situé son adaptation de La Veuve Couderc (filmée par Pierre Granier-Deferre en 1971) peu après l’affaire Stavisky et l’affaire Prince, le truffant d’allusions à L’Action française et aux Croix-de-Feu, à la xénophobie et à l’antisémitisme régnant en 1934, alors que le roman, écrit en 1940 et paru en 1942, se déroule avant la guerre sans plus de précision.
Transplantation aussi réussie dans l’espace (de l’État de New York à un quartier de Lyon) que dans le temps (des années 1950 aux années 1970), L’Horloger d’Everton (1954) par Bertrand Tavernier dans L’Horloger de Saint-Paul (1973) où le cinéaste aborde dès son premier film deux thèmes majeurs de son œuvre à venir, l’engagement citoyen et la condition de père et de fils.

Restent deux fictions, documentées pour ne pas dire documentaires, aujourd’hui deux classiques du cinéma français emblématiques de leur époque, particulièrement noire : Les Inconnus dans la maison d’Henri Decoin et Panique de Julien Duvivier. Terminé à l’automne 1938, Les Inconnus dans la maison paraît en feuilleton l’hiver 1939 puis chez Gallimard à l’automne 1940. Le premier tour de manivelle est donné fin 1941 et le film sort au printemps 1942. À travers son personnage principal, avocat, il dénonce la faillite de la société de la Troisième République. Tiré des Fiançailles de Monsieur Hire, écrit et publié en 1933, Panique sort lui tout début 1947. Il peut aussi s’entendre comme un réquisitoire, en l’occurrence contre la foule et l’imbécillité, autant dire contre l’intolérance. Les deux films répondent rétrospectivement, chacun à leur manière, à une question l’on pourrait formuler ainsi : « qu’est-ce que la France de ces années-là ? ».


Claude Gauteur est l’auteur de D’après Simenon, Simenon et le cinéma, Carnets Omnibus, 2001.




Brève filmographie

1942. Les Inconnus dans la maison, Henri Decoin. Avec Raimu, Juliette Faber.
1946. Panique, Julien Duvivier (d’après Les Fiançailles de Monsieur Hire). Avec Michel Simon, Viviane Romance, Paul Bernard.
1949. La Marie du port, Marcel Carné. Avec Jean Gabin, Nicole Courcel, Blanchette Brunoy.
La Vérité sur Bébé Donge, Henri Decoin. Avec Danielle Darrieux, Jean Gabin.
1957. Maigret tend un piège, Jean Delannoy. Avec Jean Gabin, Jean Desailly, Annie Girardot. (DVD)
1958. En cas de malheur, Claude Autant-Lara. Avec Jean Gabin, Edwige Feuillère, Brigitte Bardot.
1971. Le Chat, Pierre Granier-Deferre. Avec Jean Gabin, Simone Signoret, Annie Cordy.
La Veuve Couderc, Pierre Granier-Deferre. Avec Simone Signoret, Alain Delon.
1973. Le Train, Pierre Granier-Deferre. Avec Romy Schneider, Jean-Louis Trintignant.
1974. L’Horloger de Saint-Paul, Bertrand Tavernier (d’après L’horloger d’Everton). Avec Philippe Noiret, Jean Rochefort.
1989. Monsieur Hire, Patrice Leconte (d’après Les Fiançailles de Monsieur Hire). Avec Michel Blanc, Sandrine Bonnaire.
1992. Betty, Claude Chabrol. Avec Marie Trintignant, Stéphane Audran, Jean-François Garreaud.



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