Avec la clarté qui fait déjà le succès de son émission « Culture d'Islam », le vendredi sur France culture, Abdelwahab Meddeb nous explique que les musulmans intégristes sont des « hommes du ressentiment ». Ils n'ont pas supporté le déclin de la civilisation arabo-musulmane et ont préféré attribuer la fin de sa splendeur à l'Occident seul, et non à une stagnation déjà consommée dans les domaines scientifique, artistique et juridique bien avant la chute de l'Empire ottoman et la période de la colonisation. La morale traditionnelle musulmane étant une « morale aristocratique du don » - et non une morale de la culpabilité et de l'abaissement comme certains courants chrétiens - chaque musulman se sentait jadis investi d'une immense dignité en tant que témoin de la vraie foi, membre d'une civilisation glorieuse et donneur d'aumônes. Il lui fut d'autant plus insupportable de devenir soudain quémandeur, face à des chrétiens qui l'humiliaient.
Un Islam pauvre et maigre
L'intégriste musulman prétend vouloir participer aux décisions du monde et être reconnu, mais il ne propose pas pour cela de démarche constructive. En ce sens, les attentats du 11 septembre sont éclairants. Les milliards de Ben Laden sont dépensés pour mettre les États-Unis à bas, non pour créer quelque part un État musulman dont la prospérité et le rayonnement culturel pourraient prouver la grandeur de l'Islam.
Par ailleurs, toujours d’après Abdelwahab Meddeb, l'Islam dont se revendiquent les intégristes n'est justement pas l'Islam des origines qui respectait tous les gens du Livre. Ce n’est pas l'Islam des extraordinaires mystiques sufis, « capables d'intérioriser toutes les croyances pour cheminer avec leur vérité ». Ce n'est pas non plus l'Islam ouvert sur tous les débats des grands philosophes comme Averroes, pas l'Islam sensuel et hédoniste des poètes, pas l'Islam créateur de milliers d’œuvres artisanales et architecturales. C'est un Islam récent, fabriqué de toutes pièces à partir de manifestes comme celui du Syrien Ibn Taymiyya, un Islam pauvre et maigre comme celui des Wahhabites saoudiens, un Islam illettré qui fantasme sur la prétendue union du politique et du religieux sous les quatre premiers califes dans la cité de Médine tout en oubliant que, dès la mort du Prophète, ce fut la guerre civile… C’est enfin un Islam pudibond, étroit et marginal, que les pétrodollars ont aidé à se répandre, pour le plus grand malheur autant des chrétiens que des musulmans...
À cette percée de l'intégrisme, les Occidentaux ont concouru en se conduisant eux-mêmes de manière brutale et immorale chaque fois que leurs intérêts étaient en jeu, en ne prônant le respect de la liberté et des droit de l'homme que quand cela les arrangeait (et surtout pas dans leurs propres colonies...). Et aussi en donnant, pour lutter contre l'URSS, leur appui à des régimes incarnant un Islam archaïque et fanatique sans penser qu'un jour le serpent se retournerait contre eux (il ne faut pas oublier que les États-Unis soutinrent les Talibans). Or les « anciens Afghans », tout comme les Saoudiens, ont aidé tous les mouvements terroristes mondiaux à s'organiser (y compris en Algérie)…
Se sentir arabo-judéo-chrétien
Pour Abdelwahab Meddeb, la meilleure façon de lutter contre l'intégrisme serait, pour l'Occident, de reconnaître sa dette vis à vis de l'Islam, de cesser de l'exclure de manière quasi paranoïaque, d’apprendre à se sentir non seulement judéo-chrétien mais arabo-judéo-chrétien, ce qui correspondrait mieux à la réalité historique... L'Occident devrait favoriser un Islam polyphonique, au lieu de soutenir l'Islam puritain de l'Arabie Saoudite pour s’en repentir ensuite, et donner l'exemple en matière de morale, au lieu de pratiquer la loi du plus fort (comme les Etats-Unis, qui refusent d'adhérer aux cours pénales internationales…). Quant à certains musulmans, il serait grand temps qu'ils cessent de neutraliser la maladie de l'Islam « par l'invocation de la maladie de l'autre » et luttent à l'intérieur de leur propre religion pour lui rendre sa créativité, sa complexité et sa splendeur essentielles...
Ariane Buisset
À lire : La maladie de l'Islam, Paris, éditions du Seuil. 222 pages, 20 euros.
À propos de l’Afghanistan
[…] Une intervention destinée à empêcher la destruction des bouddhas aurait sauvé le principe ; le droit d’ingérence aurait acquis sa vertu. Précise, circonscrite, matériellement peu couteuse, une telle action n’aurait senti ni le pétrole, ni le gaz ; elle n’aurait pas été suscitée par la convoitise de l’or ou de l’uranium. L’art seul, qui appartient à ceux qui l’aiment et en jouissent, déborde les frontières des territoires. Une telle action était dans la vocation des Nations Unies : ces statues n’ont-elles pas été classées par l’Unesco patrimoine universel ?
Les bouddhas géants, sculptés à même les parois de la montagne entre le troisième et le quatrième siècle de notre ère, restaient signifiants pour une pratique religieuse encore vive. Sur le bord où je me situe, toutes les croyances méritent d’être considérées : c’est un enseignement que j’extrais du soufisme, notamment de la tradition akbarienne, élaborée dans le cadre de la foi islamique par Ibn ‘Arabi (1165-1240), le maitre andalou qui recommande d’être « de hyle pour qu’en vous prennent forme les croyances toutes. » C’est-à-dire que, pour le soufi natif de Murcie, le sujet islamique a la capacité d’intérioriser toutes les formes de croyances et de cheminer avec leur vérité sans chercher à la réduire ou à les escamoter.
Il est même prêt à faire l’éloge des dispositions qui choquent le plus l’opinion commune d’islam : comme il en est de la Trinité, assimilée en islam à une forme de polythéisme et que Ibn ‘Arabi célèbre dans un de ses poèmes où il révèle une parfaite connivence avec la logique et le mystère des hypostases3. Dans une telle économie de l’expérience intérieure, la célébration bouddhique par un spirituel d’islam est tout à fait envisageable.
On aurait pu actualiser cette théorie si on avait débarqué en Afghanistan pour sauver les bouddhas. Une telle entreprise aurait consacré un geste de tolérance en harmonie avec la tradition islamique elle-même ; du fond du Moyen Âge, celle-ci pourrait donner une leçon de complexité aux frustes intégristes wahhabites qui sévissent en ce début du XXIe siècle. […]
(Extrait du chapitre « L’intégrisme contre l’Occident » in La maladie de l’islam, pp. 149-150.)
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