Divers signes semblent montrer que priorité serait aujourd’hui donnée au culturel sur le linguistique. Le soutien à l’enseignement de la langue risque-t-il d’en pâtir ?
Absolument pas. Nous avons une conception globale de nos actions de diffusion de la culture française et de promotion de notre langue : ce sont deux politiques sœurs, très imbriquées. Historiquement, le vecteur premier de diffusion de notre culture a été la langue française, et c’est encore le cas aujourd’hui. L’organisation d’un festival du film français à l’étranger est aussi une opération de promotion de la langue française : ce sont des films en langue française que l’on présente, sous-titrés dans la langue du pays d’accueil… L’objectif général de la diplomatie culturelle française est de promouvoir la diversité culturelle, dont la diversité linguistique est un volet fondamental.
Les professeurs de français à travers le monde ont un rôle central dans ce dispositif. Ils sont notre premier relais dans les pays avec lesquels nous travaillons. Leur grand avantage est d’être issus du pays, d’être chez eux… On ne pourrait pas travailler sans eux, ou alors on risquerait de le faire de manière déconnectée, décalée, inadéquate. Ils sont des militants de la cause du français depuis très longtemps, et ce de manière désintéressée, passionnée.
Pourtant, dans certains congrès, les vedettes semblent plus être les cinéastes ou les Prix Goncourt que les didacticiens…
Il n’y a pas d’exclusion dans mon esprit. Seulement des accents à mettre à tel ou tel endroit de façon très pragmatique. Je crois que cela peut intéresser les enseignants d’avoir une vision plus large, plus culturelle, au sein même de congrès spécialisés… Il ne faut perdre de vue aucune dimension de notre action générale de promotion de la langue française, laquelle est et doit rester un objet d’enseignement. La coopération que nous menons avec les autorités éducatives nationales à l’étranger (renouvellement des méthodes pédagogiques, formation des enseignants) reste centrale dans notre action, de même que le rôle et l’évolution des départements d’études françaises dans les Universités étrangères : nous organisons en juin prochain à Paris un séminaire sur les études françaises pour faire le point sur cette question.
Mais nous cherchons également à valoriser la langue hors contexte scolaire, à travers des créations artistiques en direction de publics non francophones, de tous âges et de toutes catégories sociales ! Nous faisons le pari qu’en élargissant notre audience, nous pouvons amener au français des publics qui, par ailleurs, n’y viendraient pas spontanément… Comment, en Grèce par exemple, pays traditionnellement très francophile, mais aussi dans toute l’Europe, ramener vers le français les jeunes générations acquises à l’anglais ? Il n’y a plus de spontanéité immédiate. Il faut recréer l’envie par des moyens différents, faire évoluer l’image de la France et du français, et rééquilibrer l’influence de l’anglais dans et hors les systèmes scolaires…
Vous militez donc pour l’introduction du plurilinguisme en Europe…
Bien sûr. C’est notre credo… Avec 21 langues officielles dans l’Union européenne dès 2004, il faudra que les gens se comprennent… Mais les pays européens qui proposent effectivement deux langues obligatoires dans la scolarité sont minoritaires. Or, le régime linguistique « naturel » de l’Europe est le trilinguisme… Si le citoyen européen de demain maîtrise sa propre langue, une deuxième langue étrangère européenne, et a au moins une bonne compréhension passive d’une troisième, c’est gagné !
Et l’enseignement bilingue ?
Propos recueillis par Françoise Ploquin et Jean-Claude DemariIl reste un axe fort de notre politique linguistique. En Europe, en particulier en Europe centrale et orientale, mais aussi en Egypte, au Liban ou en Asie du Sud-Est. C’est une formule efficace et très prometteuse. Les sections bilingues constituent des pôles d’excellence qui sont pour le français autant de portes d’entrée dans des pays où les jeunes sont la plupart du temps très majoritairement tournés vers l’anglais pendant leur scolarité… Nous avons lancé en 2002 avec le CIEP un cycle de formation spécifique destiné aux enseignants des disciplines non linguistiques des sections bilingues, pour l’enseignement de l’histoire ou des mathématiques par exemple. Il est extraordinaire de constater qu’aujourd’hui de jeunes Slovaques ou de jeunes Tchèques apprennent l’histoire de leur pays et de l’Europe en français ! A l’heure où l’Europe s’approfondit et s’élargit, le symbole est très fort…
Quelles sont les diverses stratégies du ministère en faveur du français ?
Nous avons un objectif clair et universel : la promotion et la consolidation de l’influence de la langue et de la culture françaises à travers le monde, conçues comme une contribution forte au dialogue des cultures et à la diversité linguistique. Cette action culturelle et linguistique fait partie intégrante de la diplomatie française. C’est un investissement à long terme, dont les bilans ne sont pas toujours faciles à établir et à défendre… Mais cet investissement est porteur, payant et important.
Nous déclinons nos actions en fonction de la situation actuelle de la langue française dans tel ou tel pays, de l’histoire de nos relations et d’objectifs de consolidation ou de diffusion. En croisant ces critères géographiques, politiques et stratégiques, nous avons dégagé trois grandes problématiques :
1. Dans les pays d’Europe et d’Afrique non francophone, nous nous efforçons de faire progresser le plurilinguisme. Nous plaidons pour l’introduction de deux langues vivantes et le développement de filières d’enseignement bilingues. Nous veillons par ailleurs à la place de la langue française au sein des institutions européennes, en particulier dans la perspective du prochain élargissement : nous venons par exemple de former au français la totalité du corps diplomatique estonien…
2. Dans les pays d’Afrique francophone, en Asie du Sud-est et dans certains pays arabes, où le français est langue d’enseignement ou langue seconde, nous cherchons à promouvoir le français comme outil d’aide au développement et de coopération éducative. Dans nombre de pays africains francophones, le décalage est préoccupant entre le français pratiqué à l’école et celui parlé par ailleurs… Les États généraux de l’enseignement du français en Afrique francophone organisés en mars à Libreville, à l’initiative de l’OIF et de ses Agences (AIF, AUF) et de la FIPF, ont longuement débattu de ces questions. Nous accordons une grande importance aux témoignages des enseignants africains qui se sont exprimés à cette occasion et aux pistes d’action dégagées.
Par ailleurs nous réfléchissons, hors contexte scolaire, à la façon d’enrichir l’environnement francophone en Afrique. Des produits audiovisuels éducatifs ou para-éducatifs sont mis à la disposition des enseignants de français (vidéoclips sous-titrés ou films de télévision) et rencontrent un grand succès. En Afrique comme ailleurs, nous veillons à adapter ces outils à chacun des contextes linguistiques et culturels considérés, nous ne nous contentons pas de les traduire pour les diffuser d’un pays ou d’une région à l’autre… Dans le même ordre d’idées, nous développons l’usage des nouvelles technologies de la communication et de l’information appliquées à l’enseignement et à la diffusion du français.
L’enseignement du français dans les pays arabes et, au-delà, les besoins qui se font jour pour de nouvelles formes de bilinguisme franco-arabe, constituent pour nous un sujet d’intérêt majeur, sur lequel nous travaillons avec nos postes et des spécialistes, notamment enseignants, français et arabes dans la perspective de mettre en place un nouveau plan d’action pour le français dans ces pays.
3. Dans le reste du monde, nous nous intéressons particulièrement aux nouveaux publics pour le français. Nous avons identifié cinq « pays-cibles », le Brésil, le Mexique, la Chine, l’Inde et la Russie, où la demande pour notre langue connaît actuellement une évolution très sensible et positive. Des motivations nouvelles y cohabitent avec des raisons plus traditionnelles d’apprendre le français. Il faut analyser ces besoins et réorganiser notre offre en conséquence. C’est un enjeu fondamental.
Nous rattachons à ces nouveaux publics tous les pays d’Amérique latine et d’Asie (hors l’Asie du Sud-Est, déjà citée), ainsi que les pays anglo-saxons, au premier rang desquels les États-Unis, où nous travaillons de manière étroite avec nos amis de l’AATF, en particulier dans la perspective du prochain congrès mondial de la FIPF, à Atlanta en 2004… Le français aux États-Unis, voilà qui constitue un enjeu bilatéral passionnant : français précoce, français sur objectifs spécifiques…
Le développement de nos partenariats, au premier rang desquels la collaboration avec les enseignants de terrain, donc avec les associations de la FIPF, est de manière générale au cœur de notre stratégie.
Le réseau semble plus se développer par la création de nouvelles Alliances françaises que par de nouveaux Instituts français…
Là aussi, il faut agir avec pragmatisme et en fonction des situations locales, très variables selon les régions du monde et les pays : il existe de grandes terres d’Alliances, comme l’Amérique latine ; dans d’autres pays sont implantés de longue date un Institut ou un Centre culturel français. Le réseau des établissements culturels français représente aujourd’hui 151 Centres et Instituts, et 283 Alliances françaises bénéficient de l’appui du ministère des Affaires étrangères. Humainement, la politique de coopération pour le français s’appuie sur 700 agents en poste à travers le monde (attachés de coopération éducative et pour le français, lecteurs, directeurs de cours…).
Localement, nous encourageons le travail en réseau, qui est indispensable : le dossier fondamental des cours de langue, par exemple, se traite aussi bien dans les Centres, les Instituts ou les Alliances. La promotion de la langue française doit s’appuyer sur une politique concertée entre ces différents organismes.
Dans le monde entier, on constate une extraordinaire explosion des certifications en langue française.
Oui et je m’en réjouis, mais nous cherchons à analyser ce qui se cache derrière ces chiffres. Ce qui m’intéresse, avant l’offre, c’est l’analyse de la demande. Pour essayer d’avoir la vision la plus juste possible, il faut disposer de points de repère fiables : les certifications en français en sont un, mais elles ne sont pas le seul. Il importe d’analyser la nature des publics qui apprennent la langue française, les voies dont ils disposent, publiques ou privées, les demandes différentes (motivation classique, tradition familiale, distinction sociale, obligation faite par une entreprise, volonté touristique…). C’est un travail fastidieux et long, mais, partout, cette analyse doit être faite, de façon intégrée et collective. C’est seulement à ce prix que nous pourrons formaliser des offres adaptées aux différentes situations locales.
Propos recueillis par Françoise Ploquin et Jean-Claude Demari
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