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Antoine Garapon : Albert Camus, réflexions sur le terrorisme



La violence et, en particulier, la violence terroriste, sont aujourd’hui au sein de nombreuses réflexions. Avec Albert Camus, réflexions sur le terrorisme, Antoine Garapon apporte à ce débat la distance, nécessaire, de l’histoire et de la pensée.

Mars-avril 2003 - N°326


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Antoine Garapon, secrétaire de la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme (FIDH) et juriste éminent, aborde dans deux livres récents le problème de la violence. Le premier, Albert Camus, réflexions sur le terrorisme, livre collectif, rassemble les textes principaux de Camus sur ce thème, principalement à partir de la guerre d’Algérie ; le second, Des crimes qu’on ne peut ni punir ni pardonner (voir la rubrique Documentation), fait le point sur la notion de crime contre l’humanité. Ces deux approches, philosophique et juridique, se nourrissent et se répondent.

La violence à contrecœur

Albert Camus, réflexions sur le terrorisme fait apparaître, à travers des extraits de romans, de pièces et d’articles de journaux commentés au fil de l’actualité de l’époque, le drame d’un écrivain qui disait de lui-même : « Je fus placé à mi-chemin de la misère et du soleil. La misère m’empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l’histoire. Le soleil m’apprit que l’histoire n’est pas tout. » Camus, contrairement à nombre de ses confrères, dont Sartre, ne put jamais faire passer l’idéologie en premier. Il se montra toujours soucieux du bonheur « incarné » et du dialogue avec de véritables êtres humains de chair et d’os, qui ne seront jamais réduits à des abstractions (la classe, l’ennemi) ou à de simples moyens qu’on pourrait broyer en vue de « lendemains qui chantent ». Assumer ses responsabilités historiques, certes, mais pour la vie heureuse, celle des sens comblés, de la mer, des amis et des femmes, pas pour la mort héroïque portée aux nues par l’abstraction des partis…
Pour Camus, le terrorisme est indéfendable, quels qu’en soient les buts proclamés, parce qu’une victime innocente a plus de poids qu’un idéal qui se révèle bien souvent un mirage : les dérives totalitaires sont là pour le rappeler… Si, face à l’oppression, la violence devient parfois le seul recours – Camus participa à la Résistance –, celle-ci doit toujours être limitée dans le temps et dans l’espace, se poser des interdits et s’exercer à contrecœur. Faire la guerre, oui, s’il le faut, mais sans jamais l’aimer. Exemplaire demeure pour lui la décision de Kaliayev qui, en 1905, remet à plus tard l’assassinat à la bombe du grand-duc Serge, parce que ses enfants se trouvent dans le carrosse (voir la pièce Les Justes).

La sélection des pires

Critiqué des deux côtés, Camus condamne à la fois la répression française en Algérie, qui oublie les injustices du colonialisme, et le terrorisme du FLN, qui s’attaque au peuple algérien des campagnes et aux colonies étrangères des grandes villes pour attiser la haine en éliminant les mouvements concurrents. Selon lui, le recours à la violence illimitée et à la torture porte au pouvoir les extrémistes des deux bords, sélectionne les pires et empêche définitivement les modérés de s’exprimer. Pour Camus, comme pour Antoine Garapon, la violence terroriste, une fois enclenchée, devient un réflexe puis une habitude. Tel un virus, elle ne pourra que contaminer le régime mis en place par la suite et pervertir tout l’appareil d’Etat. Dans tous les pays, la violence terroriste souille et pervertit les deux camps. Elle rend impossible l’accès au futur sans un énorme travail de deuil et de purification, mené en commun.
Chercher le dialogue, se contenter parfois de réformes graduelles plutôt que pratiquer la logique du « tout ou rien » mortifère réclamant à tout prix la perfection, s’interdire de justifier la violence avec de grands mots, ne consentir à être ni une victime ni un bourreau, telles sont quelques-unes des pistes proposées par Camus, et enrichies de nouveaux éléments par Antoine Garapon. Ces pistes sont les seules qui puissent, au cœur de la violence « inévitable mais injustifiable », conserver aux deux camps leur visage humain, leur complexité, leur droit identique au même bonheur terrestre…

Ariane Buisset




À lire : Albert Camus, réflexions sur le terrorisme, Paris, Éd. Nicolas Philippe, septembre 2002, 17,50 euros.

J’ai choisi d’être innocent
(…)
STEPAN : C’est tuer pour rien, parfois, que de ne pas tuer assez.
ANNENKOV : Stepan, personne ici n’est de ton avis. La décision est prise.
STEPAN : Je m’incline donc. Mais je répéterai que la terreur ne convient pas aux délicats. Nous sommes des meurtriers et nous avons choisi de l’être.
KALIAYEV, hors de lui : Non ! J’ai choisi de mourir pour que le meurtre ne triomphe pas. J’ai choisi d’être innocent.
ANNENKOV : Yanek et Stepan, assez ! L’Organisation décide que le meurtre de ces enfants est inutile. Il faut reprendre la filature. Nous devons être prêts à recommencer dans deux jours.
STEPAN : Et si les enfants sont encore là ?
ANNENKOV : Nous attendrons une nouvelle occasion.
(…)
(Extrait des Justes, cité p. 92 de Albert Camus, réflexions sur le terrorisme.)



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