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Jeanne Arioutonova, comme une bergère, comme un capitaine



Jeanne Arioutonova est une figure marquante du français en Russie. Passionnée, tenace, organisée, elle a permis à nombre d’enseignants de découvrir le pays dont ils enseignent la langue.

Mars-avril 2003 - N°326


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Des petites filles en robe brune et tablier noir (blanc les jours de fête), coiffées de longues nattes surmontées d’un gros ruban noué appelé papillon font cercle autour d’une très grosse dame qui chante, dit des poèmes, raconte des histoires en français. Elle revient souvent sur la sienne, celle d’une Française séduite et enlevée par un jeune prince géorgien qui l’amène à Tbilissi, où se passe la scène. Nous sommes avant la Seconde guerre mondiale en Géorgie à l’école expérimentale, qui vient d’inaugurer une introduction au français. Jeanne Arioutonova est l’une des petites élèves fascinées par la plantureuse maitresse.d'école. C'est là qu'elle attrape l’amour du français. Puis, c’est l’université, à Moscou. Le prestigieux diplôme avec lequel elle sort lui permet d’enseigner immédiatement à l’Institut pédagogique d’Orekhovo-Zouevo, non loin de Moscou. Elle y rencontre un étudiant en interprétariat qui deviendra son mari. Elle est ensuite nommée à l’université de l’Amitié des peuples, dont elle est toujours chef du département de langue française, dans la section sciences humaines.
En 1991, elle crée le Club des professeurs de français, en liaison avec l’association des amis de la France. Dans sa tâche de formation des professeurs, elle sent la nécessité qu’il y a à resserrer les liens entre les professeurs compétents et dévoués et le lointain pays qu'ils ont pour mission de faire connaitre à leurs élèves. « J’enseigne depuis vingt-cinq ans et j’ai toujours eu honte de dire que je ne suis jamais allée en France » ou encore « Quand les élèves me posent des questions, j’éprouve une grande gêne » : telles sont les remarques qu’elle entend régulièrement et qui lui brisent le cœur. Comme une bergère ou comme un capitaine, elle veut ouvrir le chemin de la terre promise à ses collègues… Quant aux mieux informés d'entre eux, leur culture littéraire ne va souvent guère au-delà de Mérimée, Maupassant, Daudet ou Martin du Gard.
Son ambition lors du premier stage qu’elle organise en 1992 est d’inviter en Russie le plus grand nombre d’intervenants français afin qu’ils mettent les enseignants en contact avec la France d’aujourd’hui. En 1996, le club se transforme en Association des enseignants de français et devient membre de la FIPF. En 1997, un des objectifs de Jeanne est atteint : pour la première fois, le congrès annuel se tient sur le sol français. Aidée par Robert Prosperini, inspecteur de l’académie de Tours, qui lui propose de venir avec cinquante professeurs, elle parvient à se faire accompagner par cent douze professeurs, dont 80 % n’étaient jamais venus en France. C’est ainsi que, très soutenue par André Belleville – président de l’association France-Russie –, on la retrouve à Dijon en 1999. Et qu’elle arrive avec une délégation massive de cent soixante Russes et de vingt ressortissants de la CEI au congrès de la FIPF « Paris 2000 »…
Le secret de ses entreprises tient en trois mots : amitié, organisation, ténacité. Les amis français cherchent des solutions pour organiser l’accueil et lorsqu’ils sont prévenus longtemps à l’avance, les professeurs russes parviennent à faire les économies qui leur permettent de prendre en charge le voyage. Dans les grandes villes, quelques mécènes apportent leur aide, dans certaines provinces, les petits commerçants sollicités font un geste.
Les rencontres faites au congrès de Paris et l’utilisation astucieuse de l’Internet ont rendu Jeanne encore plus conquérante. Il lui fallait concevoir une action d’éclat pour l’Année des langues. Ainsi est née la rencontre trilatérale des professeurs de français, de danois et de russe à Copenhague (cf. FDLM n°322, p. 12). En juillet 2002, on la retrouve avec cent quarante-sept participants au forum de Lille, puis invités au Parlement européen à Bruxelles.
Cette action auprès des professeurs ne doit pas faire oublier une autre activité importante de l’association, celle qui est menée auprès des jeunes. Outre le festival des théâtres francophones, un concours annuel entraine chaque année une intense activité de documentation, de production, de sélection régionale et de remise de prix. Après les régions, Saint-Exupéry et Napoléon, c'est Alexandre Dumas qui est cette année à l'honneur.
Ce concours mobilise un nombre considérable d’élèves puisque l’ambassade a reçu près de deux cents lauréats l’an dernier pour leur offrir plusieurs séjours en France. Il est un titre de gloire aujourd'hui en Russie : celui de pouvoir se dire ancien élève de Jeanne Arioutonova. Au point que certains se vantent (quand Jeanne a remplacé un collègue absent) d'avoir « presque » été son élève…

Françoise Ploquin





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