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Casse-tête linguistique



Le régime linguistique adopté lors de la création de la Communauté européenne s’avère de moins en moins compatible avec le processus d’élargissement dans lequel s’inscrit l’Union. Ce qui oblige les états membres à repenser une politique linguistique qui tienne compte à la fois des intérêts individuels et de l’intérêt collectif. Entreprise réalisable ou résolument utopique ?

Mars-avril 2003 - N°326


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En donnant naissance à l’Europe, le Traité de Rome stipulait que les langues officielles des pays membres seraient ipso facto langues officielles de la Communauté.
En passant, depuis sa création, de six à quinze pays membres, l’Union a vu le nombre de ses langues officielles porté à onze (l’Irlande ayant renoncé à l’une de ses langues officielles, le gaélique). Sachant que pour n langues, le nombre de combinaisons de traduction possibles se monte à n (n-1), pour onze langues il est donc de cent dix combinaisons. Ainsi, le service d’interprétation de la Commission européenne « compte actuellement près de 500 interprètes permanents et recourt tous les jours à un grand nombre d’interprètes free lance (200 à 300) » 1.

Une « babélisation » menaçante

En accueillant de nouveaux pays membres – la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie, la Slovénie, la Lettonie, la Lituanie, l’Estonie, Chypre et Malte, puis la Bulgarie et la Roumanie – pour atteindre le nombre de vingt-sept, l’Union européenne compterait entre dix-neuf et vingt et une langues officielles, selon que Chypre choisisse d’amener le turc ou seulement le grec, déjà présent, et que Malte abandonne ou non le maltais au profit de l’anglais. Avec vingt langues, on aurait donc trois cent quatre-vingts combinaisons de traduction. La traduction et l’interprétation nécessitant actuellement 40 % du budget de fonctionnement, on imagine le coût financier qu’entraînerait cette « babélisation »… laquelle n’irait pas sans engendrer d’autres problèmes, comme la difficulté de trouver des interprètes pour certaines langues peu parlées. Ainsi, en 2001, aucun candidat ne s’est présenté à un concours de recrutement d’interprètes finnois-grec. On a donc recours à ce qu’on appelle des langues pivots : on traduit par exemple du grec vers l’anglais ou le français, puis de l’anglais ou du français vers le finnois, avec les déperditions sémantiques que le lecteur peut imaginer. Le nombre de textes écrits à traduire augmentant régulièrement, la lourdeur du système finira par paralyser l’institution.

Un jeu à somme nulle

Pourtant, un certain nombre de propositions visant à résoudre la question linguistique ont été émises. En décembre 1994, le ministre français des Affaires européennes Alain Lamassoure a avancé l’idée de réduire le nombre des langues de travail à cinq : anglais, français, allemand, espagnol et italien, c’est-à-dire les langues les plus parlées en Europe. Aussitôt, la France fut accusée de vouloir mettre sur pied un directoire de cinq langues et d’assassiner les petites langues... Situation typique d’un jeu dont les différents participants ont des intérêts divergents et qui ne peut mener qu’à des duels sans fin, dont la visée n’est pas tant la recherche d’une gestion linguistique cohérente de l’Europe que la défense des nationalismes linguistiques. Dans un ouvrage récent 2, Robert Chaudenson, rapportant la proposition d’Alain Lamassoure, concluait que la solution la plus raisonnable serait de choisir trois langues, l’allemand, l’anglais et le français. C’est d’ailleurs ainsi que fonctionne la Commission, l’exécutif de l’Union européenne.
En juillet 2001, la proposition de l’équipe de Romano Prodi à la Commission européenne de passer du régime des trois langues de travail (allemand, anglais, français) à une langue unique fut perçue comme un véritable « coup d’état linguistique ». Épisode qui montre d’une part que si pour certains le coût exorbitant de la traduction et de l’interprétation est le prix à payer pour le respect de la diversité linguistique, la Commission semblait se préoccuper alors bien peu de la défense de cette même diversité... ; et qui illustre d’autre part ce que peut signifier la notion de jeu à somme nulle dans le domaine de la politique linguistique. Un jeu à somme nulle est un jeu dans lequel les gains et les pertes s’annulent, les perdants payant les vainqueurs. Métaphoriquement, la proposition de l’équipe Prodi signifiait que les gains de la langue anglaise soient payés par l’allemand et le français. Et l’éventuelle promotion de l’espagnol au statut de langue de travail aurait le même type de retombées, à la fois sur les trois langues qui le sont actuellement et sur toutes les autres. Les critères qui président au choix des langues de travail ne sont d’ailleurs pas clairs. Si l’on prend en compte l’importance européenne des langues, le nombre des gens qui l’ont pour langue première, c’est l’italien et non pas l’espagnol qui pourrait prétendre à une quatrième place, et l’allemand serait à la première. Mais si l’on prend en compte leur importance mondiale, alors l’espagnol et le portugais auraient plus de droits que le français, et l’allemand n’en aurait que peu.
La situation est donc caractérisée par de nombreux facteurs, dont certains sont potentiellement porteurs de conflits (de « duels ») :
- Le fonctionnement linguistique des institutions européennes ne peut à terme déboucher que sur la paralysie ou l’explosion.
- La seule solution technique serait de réduite de façon drastique le nombre de langues utilisées dans les institutions de l’Union européenne.
- Mais on peut opposer à cette solution des arguments « éthiques » ou « démocratiques », le droit des peuples à leurs langues, la diversité, etc..
- Certains états (dont la France) s’opposent de façon intransigeante au choix de l’anglais comme unique véhiculaire.
- Les autres états ne veulent pas que leurs langues soient lésées, et certains y sont particulièrement attachés. Même si les Tchèques et les Slovaques par exemple se comprennent, la différence entre le tchèque et le slovaque est l’un des constituants de leur identité.
- La politique du laisser-aller ne peut mener à terme qu’à la domination de l’anglais.
- Et enfin, les fédéralistes européens attendent que l’anglais ou l’espéranto 3 s’impose et que les langues nationales soient ravalées au rang de langues régionales.

Des solutions à étudier

De l’adoption du latin à celle de l’esperanto, la résolution de ce casse-tête implique, quoi qu’il en soit, une réduction du nombre de langues officielles – même si l’entreprise est loin d’être simple. On peut toutefois envisager des solutions intermédiaires, par exemple la formation des fonctionnaires européens à la compréhension passive de certaines langues. Les Suédois et les Danois pourraient se comprendre assez facilement en parlant chacun leur langue, tout comme les Allemands et les Néerlandais, ou les Italiens, les Français, les Portugais et les Espagnols. Il s’agirait là de politiques propres à des ensembles linguistiques, mais qui ne peuvent résoudre le problème de fond. Il est également possible d’attendre en espérant que les recherches dans le domaine de la traduction automatique apportent une solution miracle imprévue ; de généraliser le passage par quelques langues pivots, les plus parlées (anglais, espagnol, français...), et de ne plus recruter d’interprètes entre langues rares mais uniquement des interprètes anglais-X,Y,Z..., espagnol-X,Y,Z..., voire même de ne passer que par une langue pivot, l’anglais – solutions qui limiteraient l’augmentation des coûts mais multiplieraient les déperditions sémantiques.
Et sauf à décider une fois pour toute que la seule langue de la Communauté sera l’anglais (ou l’espéranto, ou le latin, ou le volapück...), la solution raisonnable serait de limiter le nombre des langues officielles, mais ceci créerait un tollé général bien compréhensible.
Mais plutôt que de chercher comment gagner une série de duels, ne faudrait-il pas plutôt chercher comment les éviter ? Bien que difficile à résoudre, il est possible de présenter le problème de façon simple, par deux propositions indiscutables :
a) Le nombre des langues officielles de l’Union européenne va augmenter, rendant sa gestion de plus en plus difficiles, et l’adoption d’un nombre limité de langues de travail (allemand, anglais et français par exemple) semble la solution la plus raisonnable.
b) Les pays membres présents et à venir tiennent à leurs droits linguistiques et refuseraient l’adoption de jure de ce qui s’imposera sans doute de facto, la domination de l’anglais.
On pourrait imaginer une solution qui passerait par la suppression de la dualité langues officielles / langues de travail pour ne garder qu’un nombre restreint de langues, trois ou quatre, allemand, anglais espagnol et français par exemple. Elle répondrait bien au problème présenté en a) mais comment répondre à celui présenté en b) ? Comment faire que ce système ne soit pas perçu comme injuste ? Et surtout, comment parvenir à convaincre par la négociation toutes les parties prenantes ? Il faudrait que tous les états y gagnent quelque chose. Si l’on ne peut utiliser vingt langues à la fois, il faudrait alors les utiliser à tour de rôle. L’économie financière réalisée serait immense et les susceptibilités linguistiques protégées. Mais à quel rythme tourneraient les langues ? On peut imaginer que la quatrième (ou cinquième) langue change tous les ans ou tous les deux ans. Ou encore qu’elle change à chaque nouvelle présidence, la langue du pays assumant cette charge s’ajoutant automatiquement aux langues permanentes.
Il y aurait bien sûr des problèmes techniques, concernant essentiellement les interprètes et les traducteurs. Ainsi, si l’Europe fonctionnait avec quatre langues permanentes et une langue tournante, on aurait en permanence vingt combinaisons de traduction, mais le corps de traducteurs ou d’interprètes de la langue tournante vers les quatre autres n’aurait qu’une fonction temporaire. Il faudrait alors explorer leurs possibilités de réemploi : un finnois ou un grec formé à la traduction de ou vers l’anglais, l’espagnol ou le français aurait-il du mal à se replacer dans une Europe plurilingue qui serait ainsi en partie protégée du danger d’unilinguisme anglophone ?
Aussi irréaliste qu’elle puisse paraître, cette solution ne mérite-t-elle pas d’être explorée ? On peut toujours rêver...

Louis-Jean Calvet
Cet article reprend une étude de cas développée par l’auteur dans son dernier ouvrage, Le marché aux langues – les effets linguistiques de la mondialisation (2002) ; nous en publions la synthèse avec l’aimable autorisation des éditions Plon.


Notes

1. Oscar Doerflinger, « Le multilinguisme dans les institutions européennes », in Robert Chaudenson (éd.), L’Europe parlera-t-elle anglais demain ?, Institut de la Francophonie / L’Harmattan, 2001, p. 136.
2. Robert Chaudenson, Mondialisation : la langue française a-t-elle encore un avenir ?, Institut de la Francophonie / Didier érudition, 2000, p. 82.
3. Cette proposition est encore faite de nos jours, par exemple par Claude Piron, « L’Européen trilingue: un espoir réaliste ? » ou par Ulrich Ammon, « La position de l’allemand en Europe et dans le monde », in Robert Chaudenson (éd.), L’Europe parlera-t-elle anglais demain ?, Institut de la Francophonie / L’Harmattan, 2001.



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