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Analyser le texte littéraire



Le recours au texte littéraire est une pratique classique de la classe de français. S’interroger sur les raisons d’être de l’analyse du texte littéraire et sur les manières de procéder permet de redécouvrir la richesse de cet exercice.

Janvier-février 2003 - N°325


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Les observations sur la forme contribuent à reconstruire le sens.
Le texte littéraire, un modèle pour enseigner la langue.


Le texte littéraire est sollicité pour le travail des différentes compétences en français langue seconde, voire en français langue étrangère. Cependant, son exploitation peut laisser le formateur sceptique, car elle propose le plus souvent des activités de lecture limitées à la compréhension du sens ou des activités d’écriture ludiques qui ne répondent pas directement à la visée de formation en FLS. Dès lors, il est utile de rappeler l’intérêt d’une lecture explicative de la forme et du sens littéraires conjoints, sans laquelle le plaisir reste réduit et peu communicable.
La formation continue des enseignants de FLS peut viser le renforcement de leur capacité à analyser le fonctionnement interne d’un texte littéraire, sa « ‘mécanique » linguistique et stylistique. Pour les élèves, cette perspective sert la découverte du monde francophone, l’acquisition de méthodes d’observation et d’interprétation préparant à de futures études scientifiques et « l’accès au plaisir (intellectuel, esthétique, etc.) du texte »1. Elle peut être suivie sans crainte à tous les niveaux, texte et démarche étant adaptés au public. Pour les enseignants, il s’agit de développer un savoir-faire technique sur lequel appuyer leur savoir-faire didactique. À quoi sert-il de repérer des figures de style, de lister des champs lexicaux, d’identifier un type de vers, d’étudier les marques d’énonciation, etc. ?
Les observations sur sa forme contribuent à reconstruire le sens du texte littéraire. Soit, mais de quelles façons procéder concrètement ? Et dans quels buts précisément ?

L’analyse littéraire : oui, mais pourquoi ?

L’intérêt d’exploiter les textes littéraires et en particulier d’expliquer leur fonctionnement interne est multiple. Les motivations qui animent l’enseignant et les objectifs de sa mission peuvent s’entrecroiser autour des cinq axes suivants.

Poursuivre les objectifs définis.
L’exploitation des textes littéraires dans l’apprentissage du FLS/FLE est préconisée par les revues et ouvrages spécialisés. Cette recommandation apparaît également dans les instructions, programmes et manuels. Qu’il s’agisse de répondre à des besoins linguistiques, culturels, intellectuels ou esthétiques, les textes littéraires sont à part entière des supports de l’enseignement/apprentissage du FLS/FLE.
Selon les objectifs fixés et en lien avec la finalité des cursus, des activités d’analyse de textes littéraires peuvent être proposées. L’enseignant y amène les apprenants à exprimer avec pertinence ce qu’ils observent ou ressentent, d’eux-mêmes ou le plus souvent grâce à son questionnement. En veillant à « laisser tomber » les remarques insuffisamment perçues plutôt qu’à les « imposer », il vise à développer activement le sens de la langue et du style, non à faire accepter passivement de simples connaissances.

Acquérir des méthodes de travail.
Les activités d’analyse littéraire offrent aussi des occasions riches de mettre en œuvre des méthodes de travail : outils tels que plan et tableau, formulation du sens, stratégies d’enquêtes, démarche épistémologique. Les capacités ainsi développées seront de première utilité dans les études supérieures, voire dans le milieu professionnel, et relèvent directement de l’enseignement du FLS.

]Initier à la démarche scientifique.
L’accès au sens des textes littéraires est parfois estimé difficile. En outre, leur étude ne sert pas les besoins immédiats de communication. Ce jugement est compréhensible de la part d’enseignants formés initialement au FLE et c’est pourquoi leur formation continue doit prendre en compte les spécificités du FLS. Son enseignement vise notamment à développer en français la capacité d’observer, interpréter et construire une cohérence. L’analyse d’un texte littéraire est en soi une recherche de sens et n’est pas sans rapport avec le schéma Oheric, qui « fonde encore actuellement la démarche d’exposition d’un cours de sciences expérimentales »2. Parce que son sens est plus complexe, le texte littéraire offre la possibilité de ce jeu entre l’examen, l’hypothèse et la compréhension. Dans cette perspective, l’explication stylistique, toujours adaptée au public, est un exercice qui peut initier de futurs universitaires à une disposition d’esprit scientifique.

Sensibiliser à l’interculturel.
Si un prolongement de l’analyse situe les observations dans leur contexte socio-culturel, elle favorise l’ouverture sur la culture francophone. Plus généralement, elle ouvre sur une vision du monde et des relations multiculturelles empreintes de compréhension. L’analyse de textes littéraires permet ainsi de découvrir d’autres cultures d’un point de vue interne et complète l’approche réalisée avec des textes non littéraires.

Développer le goût esthétique.
Cette élaboration progressive d’une cohérence nourrie est en lien direct avec le développement du goût esthétique. En général, le texte littéraire est lu pour le plaisir, puis l’effort de compréhension permet de revenir à un plaisir augmenté, à la manière de Montaigne tout heureux de se réveiller pour comprendre qu’il dort et mieux goûter son sommeil en se rendormant. L’analyse littéraire veut ainsi être pour l’apprenant un échafaudage qui lui permette d’accéder à un plus grand plaisir devant l’art de l’auteur.

L’analyse littéraire : oui, mais comment ?

Les objectifs pédagogiques étant ainsi connus et reconnus, il reste à l’enseignant à renforcer sa maîtrise technique de l’analyse littéraire. Pour y tendre, il pourra garder à l’esprit et traduire dans une pratique accrue les dix postulats suivants.

Étudier indépendamment du contexte.
L’analyse évite le recours à l’histoire littéraire, source d’a priori. Sentimentalité, solitude, brins d’herbe sont parfois mobilisés pour confirmer le romantisme des « quatre grands » : Hugo, Lamartine, Musset ou Vigny. Cette démarche est contestable, car elle part d’un idéal de lecture. L’analyse ne se prive pas totalement du contexte, sans quoi tel élément culturel inconnu constituerait un obstacle, un tour archaïque par exemple ou un double sens. Mais sa prise en compte doit être strictement nécessaire à la compréhension interne du texte. Cette compréhension permettra d’asseoir ensuite, dans une autre partie du cours, la connaissance de l’auteur et du contexte culturel.

Voir le texte comme une construction.
L’analyste reconnaît la valeur littéraire d’un texte à sa construction, au tressage des mots et des sens. Ainsi le poème inconsciemment projeté par Henri Michaux l’est-il encore à partir de sa trame intérieure et répond-il à une technique sûre. « L’écrivain l’a-t-il fait exprès ? » demande un élève. Auteur et lecteur sont guidés par leur sens de la langue et de la littérature ; la qualité d’écriture ou de lecture est reconnue à chacun.

Être conscient de son projet de lecture.
L’analyste doit adopter une largeur de vue qui sert la compréhension. Puis l’essentiel sera de décrire comment la lecture a mis en branle les ressources du texte. Enfin, rendre au texte sa cohérence donne sens à l’activité : par une synthèse, les apprenants s’approprient leurs découvertes. Car, si écrire est construire, lire est comprendre une construction. Une lecture analytique demande ainsi d’ouvrir son esprit, comprendre et synthétiser. Cette démarche à partir d’indices à découvrir et organiser est une véritable enquête dans le texte, à mener toujours au niveau du public.

S’appuyer sur les subjectivités.
Alliée à la rigueur, la subjectivité a un rôle majeur. La sensibilité de chacun est singulière, mais elle est le point de départ qui permet, par exemple, de percevoir dénotations et connotations. Le travail est aussi personnel par la sélection et la formulation des remarques, puis les subjectivités nourrissent encore celle que chaque classe détient en propre. L’analyse place ainsi chaque lecteur à l’épicentre de son acte de lecture.

Convenir d’un sens global.
Nonobstant une polysémie agissante à plusieurs niveaux du texte, l’analyse recherche d’abord un « sens premier »3. Dans le poème « Toi qui pâlis au nom de Vancouver », de Marcel Thiry, la classe s’accordera à voir l’idéalisation d’un souvenir heureux. La pratique de l’analyse littéraire en classe est cette négociation active d’un sens global, qui soit le dénominateur commun des lectures personnelles.

Procéder avec méthode.
Deux méthodes sont en usage dans les classes : la lecture linéaire, bien distincte de l’explication traditionnelle, et la lecture axiale, parfois appelée sans précision « lecture méthodique » L’approche linéaire considère d’abord le caractère discursif du langage et, dans le texte, « un sens en devenir, qu’on ne peut synthétiser qu’en suivant le dynamisme propre à ce texte »4. Préconisée pour des textes courts, elle vise la recomposition progressive et raisonnée du sens. Par exemple, pour décrire la ville de Thiès qui ouvre Les bouts de bois de Dieu, Sembène Ousmane pratique un zoom. Une lecture linéaire ferait mieux ressentir, étape par étape, cette construction. L’approche axiale opte pour des « axes de lecture » autour desquels regrouper les observations formulées à l’aide d’« outils d’analyse »5. Délimitant mieux le projet de lecture, elle accélère la reconstruction du sens global et convient pour des textes de longueur variée. Mais axes et instruments sont en général indiqués par l’enseignant, car leur désignation exige une compréhension préalable du texte. Par exemple, pour la chanson populaire vietnamienne « Je vous aime premièrement… », traduite en français par Huu Ngoc et Alice Kahn, une lecture axiale pourrait concentrer les remarques sur l’image de l’aimée, puis sur le rythme du chant. Les deux approches peuvent être combinées. L’enseignant fait alors vivre le dynamisme du texte tout en ciblant le projet de lecture. Par exemple, lors de l’explication de la saynète Le petit malade, de Georges Courteline, on étudierait respectivement les personnages de la mère et du médecin en observant chacun au fil du texte. Quelle que soit sa démarche, il revient à l’enseignant de la clarifier et de l’adapter au niveau de la classe, au temps imparti, aux objectifs et prolongements.

Circonscrire la paraphrase.
La paraphrase ou reformulation de passages du texte prouve la compréhension du sens alors que l’analyse vise celle du fonctionnement du texte, de la « mécanique » de ses moyens et effets. Admise au besoin, la paraphrase doit toujours être brève et mener à une analyse technique.

Lier la forme et le fond.
Repérés, moyens et effets du texte sont encore à relier. Toutefois, le sens reste prioritaire et les remarques sur les outils (figures, sonorités, rythmes, rimes, aspects morphologiques, types de phrase…) ne sont prises en compte que si elles ont un rôle dans la reconstruction du sens. L’analyse rend compte ainsi d’une « mécanique ». Avec l’enseignant, la classe se penche sur le moteur du texte : les procédés sont les pièces ; les impressions du lecteur en sont les mouvements. Scrutant et démontant la machine, chacun s’interroge : « Quel moyen ai-je constaté et quel effet produit-il ? » ou, à l’inverse, « Quel effet ai-je ressenti et quel moyen le produit ? » À terme, par une synthèse cohérente, ils n’oublieront pas de remonter la machine.

S’exprimer avec rigueur.
L’expression doit cerner les moyens et effets du texte avec pertinence. Le vocabulaire notamment doit être accessible. Le terme technique peut remplacer une longue périphrase, mais l’explication d’un procédé plutôt que sa dénomination savante sera toujours préférée. Il s’agit de former à penser avec exactitude et sobriété. Autrement dit, l’acquisition d’un métalangage pour l’analyse littéraire est soumise à son efficacité.

Faire preuve de modération.
L’analyste sait sa méthode limitée par ses choix théoriques. Il aborde le texte sans idée préconçue. Il est attentif à percevoir l’œuvre globalement sans rester en surface et à la détailler sans la disloquer. Il s’exprime avec simplicité. Sa mesure lui assure une connaissance élargie, un plus grand discernement et un plaisir renouvelé.

Document authentique donnant du langage en situation, le texte littéraire est un modèle pour l’enseignement de la langue (besoins linguistiques), il est représentatif d’une société donnée et ouvre sur l’interculturalité (besoins culturels), il entraîne à une réflexion sur le langage et diversifie les expériences de lecture (besoins intellectuels) et il exerce l’affectivité et l’émotion (besoins esthétiques). Tout cela convenu, est-il aisé d’expliquer un texte littéraire dans la pratique ? Pour la compréhension écrite, l’analyse semble la voie d’apprentissage qui rende le mieux compte de la spécificité du texte littéraire. Elle fait découvrir comment le texte mobilise un arsenal de moyens, procédés, figures pour produire un réseau d’effets, impressions, sens, et comment cette construction peut toucher les sensibilités. L’intérêt pour l’auteur et le contexte sera une seconde démarche, ouvrant sur la culture francophone et se fondant solidement sur l’analyse intime de textes.
Une telle analyse est parfois réputée malaisée. Il serait pourtant dommage de détourner les publics de FLS de ses apports spécifiques. Si la formation des enseignants y prépare et que textes et activités soient adaptés aux apprenants, chacun trouvera la récompense d’une compréhension affinée et d’un apprentissage accru, d’un plaisir double aussi qui préserve l’émotion en même temps qu’il s’enrichit de sa conscience : « Expliquer, comprendre ne rompent pas le charme du réel. »6


Bernard Uhoda (formateur de formateurs en FLS)


Notes

1. Bernadette Dumont, Pierre Dumont, Bruno Maurer, Michel Verdelhan, Michèle Verdelhan, L’enseignement du français langue seconde – un référentiel général d’orientations et de contenus, coll. « Actualités linguistiques francophones », Paris, Édicef / AUF, 2000, p. 15.
2. « O = observation, H = hypothèse, E = expérience, R = résultats, I = interprétation, C = conclusion », cf. Jean-Pierre Astolfi et Michel Develay, La didactique des sciences, coll. « Que sais-je ? », P.U.F., Paris, 1998, 5e éd., pp. 23-24. Les auteurs précisent que ce schéma reste théorique et que l’on connaît « le caractère discontinu de la construction des concepts ». Il reste un fil conducteur, bien utile en didactique.
3. Paul Delbouille, « L’analyse textuelle », dans : collectif, L’analyse textuelle, Liège, Les Lettres belges, 1978, coll. « Cahiers d’analyse textuelle », n°2, p. 42.
4. Maurice Delcroix, « La stylistique », dans Introduction aux études littéraires, méthodes du texte, sous la direction de Maurice Delcroix et Fernand Hallyn, Paris et Gembloux, Duculot, 1987, p. 89.
5. Adeline Lesot, La lecture méthodique - 1. Initiation, Paris, Hatier, 1992, coll. « Les méthodiques », p. 77.
6. Véronique Schott-Bourget, Approches de la linguistique, coll. « 128 – lettres », Nathan, Paris, 1994, p. 115.



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