Les enseignants eux-mêmes souhaitent souvent une réflexion qui engage non seulement le praticien mais également l’individu : la mise en place de l’atelier décrit ci-après au sein de l’Alliance Française de Quito l’a montré. Ce travail d’introspection conduit chaque personne à s’interroger sur la nature de son rôle, qui dépasse la « simple » mise en place, dans un cours, d’une « bonne » didactique du FLE : comme nous le savons tous, au-delà de la formation linguistique reçue et dispensée dans l’institution, d’autres messages sont intégrés et enseignés. Un étudiant de français perçoit ainsi une vision originale du monde, le « passeur » privilégié demeurant l’enseignant. Précisons que le contenu de cette intervention s’inscrit dans les recherches de Philippe Meirieu, plus particulièrement dans son ouvrage Apprendre… oui, mais comment ?.
La durée des différentes « phases » est laissée à l’appréciation de l’animateur. L’objectif est de créer des échanges, une discussion, voire de les provoquer. Le rôle de l’animateur est ici primordial. Pour information, la durée totale de l’ensemble des activités proposées ne peut être inférieure à deux heures et demie ou trois heures.
Phase 1 : Appropriation
On distribue une vingtaine d’affirmations, parfois contradictoires (Document 1 : liste complète), concernant l’éducation en général et l’apprentissage en particulier. Aucune d’entre elles ne brille par son originalité et il est vraisemblable que chaque enseignant les a sans doute utilisées un jour ou l’autre.
Attention, une seule affirmation est remise, par écrit, à chaque personne. Et, lors de la distribution des vingt affirmations numérotées, on aura repéré les numéros attribués à chacun, sachant, par exemple, que les numéros 16 et 20 ou 18 et 9 ont des « choses » à partager…
Chaque participant tente de s’approprier l’affirmation qui lui a été confiée en rédigeant personnellement un court argumentaire. Chacun essaiera de faire référence, à travers des exemples personnels, à sa propre pratique professionnelle.
Phase 2 : Confrontation
Chaque participant recherche ensuite dans la salle la personne qui possède l’affirmation inverse de la sienne, créant un « dialogue » qu’on espère constructif ! Les exemples personnels seront, bien sûr, repris dans la discussion. Les échanges sont ici nombreux, variés, prétextes à un riche questionnement voire à des questions de portée philosophique !
Lorsque le nombre des participants est supérieur à 20, les mêmes affirmations sont volontairement distribuées en plusieurs exemplaires : il est demandé aux personnes de se regrouper et de discuter du « pour » et du « contre ».
Certaines personnes ne vont pas trouver immédiatement l’« âme sœur ». Dans ce cas, et après un laps de temps suffisamment long, on présentera à cette personne son (ses) interlocuteur(s).
Phase 3 : Synthèse individuelle
Chaque participant reçoit, alors, la liste complète des vingt affirmations et tente de remplir un tableau opposant deux à deux ces dernières (Document 2 : synthèse individuelle). Une fois ce tableau rempli, il fait part de ses résultats à son (sa) voisin(e).
Phase 4 : Échange collectif oral
Un débat suit ce travail. L’idée est de trouver la logique qui sous-tend ces documents (liste et tableau) en s’appuyant, bien sûr, sur les différents échanges qu’ils ont pu provoquer au cours de la phase 2.
Finalement, ces affirmations, sur un plan théorique, mettent en avant une contradiction entre la confiance que l’on place dans les ressources d’un sujet (promotion de l’endogène) et le rôle que joue l’enseignant dans l’enceinte de la classe (organisation de l’exogène). La conclusion étant que la pratique nous permet - heureusement ! - de sortir des contradictions où la théorie nous enferme.
Ensuite, grâce à un rétroprojecteur on permet la découverte individuelle et silencieuse, dans un premier temps, du document « Peut-on apprendre ? » (Document 3). Cette découverte est suivie d’une discussion.
Phase 5 : Synthèse collective en lien avec sa propre pratique professionnelle
La dernière activité, riche elle aussi en enseignements, consiste à réaliser en sous-groupes (quatre, cinq participants) une réflexion portant sur des thèmes liés à la pratique des enseignants de français langue étrangère. Elle consiste aussi à rendre compte oralement de ce travail à l’ensemble des participants.
À titre d’exemples (les thèmes retenus doivent répondre à des interrogations ou à des besoins connus de l’animateur) :
- « Comment rendre authentique une production écrite et en quoi l’Internet peut-il m’aider ? » (Thème sous-jacent : quelle finalité peut-on conférer aux apprentissages ?) ;
- « Comment faire prendre conscience à un apprenant de la valeur positive de ses erreurs ? » (Thème : quand et comment un sujet effectue-t-il un apprentissage vraiment efficace ?).
On distribue alors le Document 4, qui permet une synthèse collective et un lien avec la pratique professionnelle des participants.
Bilan : Évaluation finale.
On distribue le Document 5, celui de l’évaluation finale, à laquelle les participants répondent de manière anonyme. L’auto-évaluation anonyme est généralement, en France comme ailleurs, très positive et renforce la notion d’équipe au sein de l’institution. Ceci ne constitue, bien sûr, qu’un des effets indirects de cette formation. On note également une satisfaction personnelle de chacun des participants. Satisfaction à mettre en relation avec l’effet miroir que provoque le discours des « autres » sur sa propre pratique professionnelle.
Pour approfondir ce sujet on se reportera utilement à la lecture complète de l’ouvrage de Philippe Meirieu, Apprendre… oui, mais comment ? (Éditions ESF, Paris, 1987) en particulier le premier chapitre, d’où sont extraits les contenus de cet atelier.
Yves-Claude Asselain
Directeur pédagogique de l’Alliance Française de Quito
Document 1.
Liste complète des vingt affirmations
(à découper pour la phase 1 et à remettre complète pour la phase 3)
1. Rien ne se fait sans désir. Imposer quoi que ce soit au sujet s’il n’en manifeste pas le désir, c’est s’exposer au refus ou engendrer le rejet.
2. Les individus ne demandent, le plus souvent, qu’à se complaire dans la facilité et la consommation passive. Il faut leur « forcer la main » pour leur imposer des objets culturels qui exigent toujours un effort.
3. Pour aider quelqu’un, il suffit de l’écouter et de lui communiquer, par la confiance qu’on lui témoigne, la détermination nécessaire pour qu’il trouve en lui-même les ressources pour surmonter ses problèmes. Personne n’a jamais pu résoudre le problème de quelqu’un d’autre.
4. L’exercice de l’autorité est toujours pervers car il s’accompagne systématiquement de la menace - implicite ou explicite - d’une sanction ; il maintient donc les sujets dans la dépendance et l’aliénation.
5. Un sujet n’est agressif que s’il est agressé ; l’éducation consiste donc à créer un environnement favorable qui rendra la violence inutile, voire impossible.
6. On ne peut désirer ce que l’on ignore ; on ne peut aimer ce que l’on ne connaît pas. Attendre l’émergence du désir, c’est renvoyer à l’inégalité.
7. On n’apprend rien que l’on n’a pas soi-même redécouvert et reconstruit. Les seuls apprentissages qui comptent sont ceux que le sujet effectue activement, selon sa propre démarche, en s’affrontant
lui-même aux difficultés qu’il rencontre pour les dépasser.
8. Ce qu’il faut d’abord connaître, pour faire œuvre d’éducation, c’est la psychologie. Par sa démarche - centrée sur le sujet – comme par les connaissances qu’elle a élaborées, elle nous livre l’essentiel de ce que nous devons prendre en compte.
9. Éduquer quelqu’un c’est l’intégrer dans une société ; c’est donc lui apprendre à se soumettre aux règles que cette société lui impose pour réussir. La véritable liberté est celle de l’homme qui vit dans la Cité en se soumettant à la loi commune.
10. L’autorité permet à l’individu de structurer sa personnalité. Sans elle, il se mettrait en quête de limites et sombrerait dans la violence.
11. L’essentiel, à rechercher en toutes circonstances, est l’épanouissement des personnes, la découverte et la mise en valeur de la richesse de chaque sujet. Les apprentissages doivent être intégrés dans cette dynamique.
12. Pour aider quelqu’un, il faut lui fournir des informations et des outils intellectuels lui permettant de se comprendre et de comprendre la situation dans laquelle il se trouve. Faire l’économie d’un apport extérieur et ne renvoyer le sujet qu’à lui-même c’est le nourrir d’illusions narcissiques et l’enfermer dans ses difficultés.
13. L’éducateur doit se mettre au service de la demande exprimée par les sujets ; le respect de cette demande est incontournable. Ne pas en tenir compte c’est mépriser les sujets, se couper d’eux et donc renoncer, à terme, à la moindre efficacité.
14. Tout véritable apprentissage exige une rupture avec d’anciennes représentations ou des préjugés antérieurs. Il requiert donc une intervention extérieure ou une situation particulière qui contraignent le sujet à modifier son système de pensée.
15. Parce qu’il est d’abord, qu’il le veuille ou non, un agent social, l’éducateur doit disposer des informations lui permettant de comprendre ce rôle ; parce que la société lui demande d’accroître les compétences des sujets, il doit maîtriser parfaitement ces compétences. C’est donc aux ressources de la sociologie et de l’épistémologie qu’il doit faire appel.
16. Chaque sujet a une personnalité irremplaçable et constitue en lui-même une richesse irréductible à l’ensemble des influences qu’il reçoit comme des fonctions sociales qu’il est amené à assumer.
17. L’essentiel, pour un éducateur, est de faire acquérir au sujet les compétences techniques qui seront les plus utiles à la société dans laquelle il se trouve. Cela l’amène souvent à lui faire effectuer des apprentissages sans rapport avec son projet personnel.
18. Éduquer quelqu’un, c’est lui apprendre à penser par lui-même et à n’effectuer que les actes qu’il aura librement décidés.
19. Le sujet cherche toujours son plaisir au détriment d’autrui et l’agressivité est une composante fondamentale de la « nature humaine ». L’éducation consiste à remplacer, chez le sujet, le principe de plaisir par le principe de réalité.
20. Le sujet n’est que le produit de son éducation et cette éducation n’est que la somme des déterminations (physiologiques, sociales, etc.) auxquelles il est soumis.
Document 2
Synthèse individuelle.
Cette lecture vous rend perplexe, et c’est bien compréhensible. Que faire de toutes ces banalités ? Comment s’y retrouver dans ce fatras idéologique où l’on dit à la fois tout et son contraire ?
Pour commencer à clarifier les choses, il vous est proposé de situer ces vingt affirmations dans le tableau ci-après. Indiquez simplement les numéros correspondants à chaque case en vous efforçant d’obtenir une certaine homogénéité dans chacune des deux colonnes.
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A |
B |
| a). Quelle représentation peut-on avoir du sujet et de ce qui le constitue ? |
Ex. : affirmation 16 |
Ex. : : affirmation 20 |
| b). Que peut signifier « éduquer à la liberté » ? |
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| c). Peut-on se débarrasser de l’agressivité ? |
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| d). L’autorité est-elle nécessaire en éducation ? |
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| e). Quelle finalité peut-on conférer aux apprentissages ? |
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| f). Quand et comment un sujet effectue-t-il un apprentissage vraiment efficace ? |
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| g). Quelle place faut-il attribuer au désir dans l’apprentissage ? |
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| h). Comment répondre à une demande culturelle formulée par un ou des sujets ? |
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| i). Quelle attitude faut-il avoir quand un sujet paraît avoir besoin d’une aide particulière pour faire face à une difficulté ? |
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| j). Dans quelle(s) science(s) humaine(s) faut-il rechercher les apports essentiels pour faire œuvre d’éducation ? |
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Résultats : a) 16 / 20, b) 18 / 9, c) 5 / 19, d) 4 / 10, e) 11 / 17, f) 7 / 14, g) 1 / 6, h) 13 / 2, i) 3 / 12, j) 8 / 15
Document 3
Peut-on apprendre ? (Où l’on voit comment la pratique permet de sortir des contradictions où la théorie nous enferme…)
À chacune des questions, deux réponses contradictoires révèlent deux conceptions du monde :
| A |
B |
| Les réponses renvoient |
Les réponses renvoient |
| au sujet |
à l’autorité de l’agent social |
à la confiance placée en ses ressources,
au respect de son désir et de sa démarche,
à l’attention à ses processus d’apprentissage. |
à l’extériorité de la loi, du savoir,
des exigences économiques
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L’éducation et l’apprentissage sont donc conçues comme :
| A |
B |
| la promotion de l’endogène |
l’organisation de l’exogène |
| « rien ne se fait dans un sujet que ne fasse pas le sujet » |
« le sujet, réduit a lui-même, est bien pauvre et il n’est pas d’exemple qu’un être humain ait pu atteindre le statut d’adulte sans que soient intervenus dans sa vie d’autres êtres humains, adultes ceux-là » |
Synthèse de Meirieu : “…à l’examen de ces deux thèses, je découvre en chacune d’elles toutes les raisons de les adopter l’une et l’autre, dans leur radicalité même... et à assumer, dans le concret des pratiques, la tension qui s’en dégage.”
« CE QUE NOUS POURRIONS VOULOIR ENSEMBLE »
Il n’y a “transmission” que
- quand un projet d’enseignement rencontre un projet d’apprentissage,
- quand se tisse un lien entre un sujet qui peut apprendre et un sujet qui veut enseigner.
Aussi, le métier d’enseigner requiert une double et continuelle prospection,
| du côté des sujets, |
du côté des savoirs, qu’il faut sans cesse |
de leurs acquis,
de leurs capacités,
de leurs ressources,
de leurs intérêts,
de leurs désirs.
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parcourir,
inventorier,
pour découvrir en eux
de nouvelles entrées,
de nouvelles richesses,
de nouveaux modes de présentation.
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Cette recherche est la condition même du métier, tout en étant conscient qu’une totale adéquation où correspondraient terme à terme, entre le projet de l’élève et celui du maître :
- les désirs, les capacités et les intérêts de l’élève
- avec les projets, les exigences et les contenus du maître
est évidemment impossible et sa quête paralysante !
Document 4
Synthèse collective et lien avec la pratique professionnelle des participants.
Activité (30 minutes)
Vous êtes dans un groupe de plusieurs praticiens du FLE. Vous n’avez pas la même expérience que votre voisin(e).
Vous avez déjà, dans cette première partie de l’atelier, fait le lien avec vos propres expériences de didacticien du FLE.
Vous allez pouvoir poursuivre cette démarche, cette fois-ci, en sous-groupes.
Prenez connaissance des trois thèmes proposés puis, après vous être mis d’accord avec les autres membres du groupe, choisissez de répondre à l’une des trois questions.
Réfléchissez quelques minutes et, sans rien écrire, essayez avec vos partenaires de voir ce que vous pourriez faire pour répondre à la question posée afin de proposer aux autres collègues une démarche, des outils, une attitude, etc.
(Lors de la discussion l’un d’entre vous prendra des notes par écrit. Il jouera ensuite le rôle de rapporteur.)
Thème 1
Comment rendre authentique une production écrite et en quoi l’internet peut-il m’aider ?
Thème 2
Peut-on enseigner la technique du résumé, de la synthèse, du compte rendu sans avoir soi-même réalisé cette activité ?
Thème 3
Comment faire prendre conscience à un apprenant de la valeur positive de ses erreurs ?
Document 5
Évaluation finale
Répondez d’une manière anonyme à ces questions.
1. Votre participation a cet atelier modifie-t-elle la perception que vous avez de votre pratique professionnelle ? De la pratique professionnelle de vos collègues ? En quoi ? Précisez.
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2. Laissez une “trace personnelle” sur ce que vous venez de vivre, comment vous l’avez vécu, ce qui vous a plu / déplu, etc. (impressions, remarques, sentiments, critiques, suggestions, etc.).
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3. Plus globalement et sur un plan plus personnel que vous a apporté cet atelier ? Ce moment de réflexion avec vos collègues ?
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