Des grands poètes français vivants un nom émerge, tant par l’influence qu’il exerce sur les jeunes générations que par la rigoureuse recherche que déploie son œuvre : d’Yves Bonnefoy. Né en 1923, héritier à la fois des surréalistes, de Jouve et de Valéry, résolument anti-conceptuel, il construit un monde immanent que hante la “ présence ”, (“ Il te faudra franchir la mort pour que tu vives / La plus pure présence est un sang répandu ”) mais il lui faut sans cesse lutter contre la tentation gnostique qui veut que “ la vraie vie soit là-bas, dans cet ailleurs insituable ”, Cette tension qui marque l’écriture de ses premiers recueils (Hier régnant désert, M, 1958) s’ouvre progressivement à la terre d’ici, demeure habitable particulièrement sensible à partir de Dans le Leurre du Seuil (M, 1975), et Récits en rêve (M, 1987) dans lequel le “ Vrai Lieu ” se donne par le biais d’une syntaxe méditative qui substitue au “ heurté ” du vers le phrasé de la prose et à l’angoisse une certaine sérénité.
Personnalité plus discrète, Philippe Jaccottet (1925) lie une oeuvre poétique et critique à une infatigable activité de traducteur. En vers, comme en prose, son œuvre vise, avec patience et humilité, à recevoir le monde en sa forme fugace, entre fragilité et mystère, à donner à voir le chemin d’une sagesse qui doute. Ce consentement au réel est particulièrement lisible dans la prose aux mouvements apaisants de La Semaison (G) ou Paysages avec figures absentes (G). Sa forme privilégie le mot en sa simplicité, tout en s’efforçant de lui donner une musicalité exceptionnelle. Art tout de légèreté, d’humilité consentie dans la gravité comme en témoigne À la lumière d’hiver (G, 1977).
En regard l’art de Du Bouchet (1924-2000) peut sembler plus hautain. Traducteur remarquable lui aussi, il n’écrit que des livres de grand format. La page est chevalet où chaque blanc consenti entre les mots ou les vers, est soigneusement calculé et d’autant plus signifiant que la phrase – fragment de syntaxe – est rare, isolée, très mince ligne qui rappelle les fragiles personnages de Giacometti (auquel il a consacré un livre, Qui n’est pas tourné vers nous, M, 1972). En un vocabulaire qui peut sembler abstrait dans sa sécheresse, il s’efforce d’atteindre à une vision “ élémentaire ” du monde. Il désarticule le vers, tente comme l’approche d’un “ monde blanc ” pour en finir avec la subjectivité (“ j’écris aussi loin que possible de moi ”), et faire rendre gorge au mot “ pour qu’il éclate et livre son ciel ”. De Air (C, 1953) à Ici en deux (M, 1986) en passant par Dans la Chaleur vacante (M, 1961), le poème dresse l’horizon d’une langue qui fait de sa “ pauvreté ”, le lieu d’une incessante interrogation de l’être.
L’œuvre d’un Lorand Gaspard, (1925), bien que plus tardive, se rattache à cette génération, dans la mesure où l’écriture n’est pas pensée en soi mais dans un rapport au monde et à la vie qu’elle aurait pour but sinon de changer, du moins de clarifier. Chirurgien, en homme habitué à sonder l’insaisissable mécanisme de la vie, Gaspard écrit ses Feuilles d’observation (G, 1986) sur un Sol absolu (G, 1972). On ajoutera aussi à ces noms celui de Jacques Dupin (1925) dont l’œuvre, à l’origine marquée par l’influence de Char, s’en éloigne progressivement et donne ses plus belles pages dans les dernières années du siècle avec Les Mères (P, 1986) ou Rien encore tout déjà (P, 1990).
Chemins cherchés, chemins perdus
Si les années 1960-1970 sont le théâtre d’une forte perte d’audience de la poésie, elles voient pourtant apparaître de nouvelles voix dont Michel Deguy (1930) est certainement la principale. Dès son premier recueil, Fragments du cadastre (G, 1960), il impose ce mélange de vers et de prose poétique qui conjoint la pratique du langage à son interrogation. Depuis Michel Deguy – qui dirige une des plus importantes revues françaises, PO&SIE – a maintenu le cours d’une oeuvre exigeante dans son errance et sa rigueur et est devenu le maître à penser des poètes apparus dans les années quatre-vingt. Philosophe de formation, il ne cesse d’interroger la pratique langagière et culturelle de la poésie comme dans La poésie n’est pas seule (S, 1987), en un langage abrupt et conceptuel, tout en développant une oeuvre plus proprement “ créatrice ” avec Biefs (G, 1964), Actes (G, 1966) et plus près de nous, plusieurs livres de deuil dont un superbe Gisants (G, 1985) et À ce qui n’en finit pas (S, 1995). Pour Deguy, écrire en poésie c’est poser la question du “ jumelage ”, de l’identité et de la différence, se poser, soi-même, dans le langage et faire du langage l’objet de cette quête, comme dans le tout récent L’impair (F, 2001) remarquable poème/essai sur “ la pensée poétique ”.
À l’extrême opposé, et proche de Tel Quel, intervient Denis Roche (1937) qui publie, en 1995, (plus de vingt ans après avoir arrêté d’écrire) ses Oeuvres poétiques complètes (S). Pour lui, “ la poésie est inadmissible d’ailleurs elle n’existe pas ” et c’est pourquoi il cesse d’en écrire après Le mécrit paru en 1972. Ce qui est frappant dans cette démarche, c’est son attachement à dé-construire véritablement la poésie dans une langue débridée qui joue, et se joue, de toutes les conventions poétiques des 19° et 20° siècles (Éros énergumène, S, 1968). Cette oeuvre qui affirme détruire certaines traditions, n’est pourtant lisible, qu’à la condition que ces traditions existent encore, si bien que, par certains côtés, elle parie sur le maintien de ce qu’elle prétend combattre.
Face au “ baroque ” de Denis Roche (ou à celui, plus tardif de Jude Stefan), l’Oulipo possède, avec Jacques Roubaud (1932) et sa rigueur mathématique, son plus grand poète. Dès Signe d’appartenance (G, 1967) Roubaud met en œuvre une série de contraintes fondées sur la mathématique. Roubaud est aussi spécialiste de la poésie des troubadours et surtout le principal théoricien de la “ crise du vers ” avec La vieillesse d’Alexandre, essai sur quelques états récents du vers français (R). Dans Quelque chose noir, (G, 1986), son chef d’œuvre, il livre une méditation lyrique où le sujet inscrit sa déploration de la femme aimée et morte dans une forme systématiquement soumise au chiffre neuf. Au-delà de la contrainte, sous l’irruption terrible du réel, l’écriture est comme allégée, et significative de cette génération qui, après bien des expériences, semble revenir depuis peu à des formes plus immédiatement saisissables. Dans le même groupe oulipien, il faut citer Michèle Grangaud (État-civil, P, 1998) et Jacques Jouet (Linge, navet, œil de vieux, P, 1998).
Contraintes plus “ classiques ” que celles dont joue Jacques Réda (1929) qui rend ses lettres de noblesse à l’alexandrin. Cependant son oeuvre mélange elle aussi prose et vers comme dans L’Herbe des Talus (G). La force de cette oeuvre est d’avoir su, en un vers long, à bien des égards savant, recueillir le monde de la banlieue parisienne comme dans Hors les murs (G), guide “ poétique ” de Paris et sa banlieue. Dans la mouvance de Réda, il faut faire une place à Guy Goffette (1947), dont l’œuvre poétique s’est imposée au cours des années 1980-90, avec Éloge pour une cuisine de province (CV), Le pêcheur d’eau (G) et un superbe récit intitulé Verlaine d’ardoise et de pluie (G, 1992)
Mais la description de ces années, si complexes et souvent contradictoires, ne serait pas complète sans l’évocation de deux expériences particulière. La première s’attache à la limite même de la poésie, puisqu’elle parvient à faire, d’un seul mot un poème, est hantée par la tache que fait le mot sur la blancheur de la page. Écriture minimaliste qui “ danse ” avec sa fin, avec sa perte, et dont Anne-Marie Albiach (1937) est la représentante la plus éminente (État, 1972). La seconde expérience qui met en jeu le corps dans l’écriture, est le fait d’un "solitaire", Bernard Noël (1930), qui veut écrire “ à contre-sens - écrire pour altérer les mots et livrer ou délivrer mon corps. L’éclaircir. ” (Extraits du corps, 1)
Quelles poésies aujourd’hui ?
Plus que jamais éclaté, le paysage de la poésie ces vingt dernières années s’est considérablement diversifié sous l’influence des ainés. Aucun rapport sans doute entre un James Sacré (1939) (Figures qui bougent un peu, Une fin d’après-midi à Marrakech, D) un Lionel Ray (Le nom perdu, G) ou un Gérard Macé (1946) (La mémoire aime chasser dans le noir, G) et un Claude Esteban (Quelqu’un commence à parler dans une chambre, FL) ils sont pourtant tous quatre liés à la question du lyrisme, qu’ils renouvellent dès les années soixante-dix et que théorise Jean-Michel Maulpoix (1952), avec Du lyrisme (Co, 2000), ou Le poète perplexe (Co). C’est sur ce fondement, où se trouvent liées trois dimensions, la question du sujet, la question de la langue, la question du réel, que Maulpoix développe depuis 1978, une oeuvre exigeante, presque totalement fondée sur le “ poème en prose ” ou la “ prose poétique ” et qui met en “ scène ”, voire en “ récit ”, la capacité du sujet à se diffracter en différentes identités dont la langue constituerait d’une certaine manière l’unité. De Ne cherchez plus mon cœur (P, 1986), à Chutes de pluie fine (P), en passant par Une histoire de bleu (M) se développe la figure d’un Écrivain imaginaire (M).
De même, c’est dans la mouvance de Fourcade (1938), Le ciel pas d’angle, Le sujet monotype (P), d’un de Hocquard (1940) (Album d’images de la villa Harris, P) ou d’un Daive (1941) (Narration d’équilibre, P) que Cadiot (1956), poursuit la question du “ littéralisme ” et de la “ modernité négative ”. Après L’art poétique (P, 1988) son écriture bascule dans une catégorie qui hante la poésie contemporaine, le “ texte ”, avec Le colonel des Zouaves (P) aussi bien roman que poème, collage que récit, qui déborde la catégorie de genre, ou le récent Fairy queen (P).
Christian Prigent (1945) quant à lui, héritier de Tel Quel, (et animateur pendant vingt ans de la revue TXT) prolonge les interrogations d’Artaud aussi bien que celles de Bataille, ou de Lacan. Théoricien et critique aigü (À quoi bon encore des poètes, P) il donne l’exemple avec Dum pendet filius (P), ou L’âme (P), d’une écriture de la “ catastrophe ” qui vient, littéralement, bouleverser la langue, le poète et son lecteur, et qui atteint, dans la prose en particulier (Une phrase pour ma mère, P), une scansion heurtée. Il s’agit là d’une poétique de l'excès travaillée par le “ Mal ” (“ La littérature est grande quand elle traite le Mal. Non pas quand elle le soigne ”).
Et puis, pour que le tableau soit complet, il y a la multiplication des petits éditeurs qui assurent le renouvellement de “ l’extrême contemporain ” qui va de l’exigence toute classique de François Boddaert et de ses éditions Obsidianes (de Seynes, Bancquart, Doumet, Grégoire) aux éditions Al dante qui publient le meilleur (Prigent, Pittolo, Beck, Tarkos) aussi bien que le kitsch d’un néo-avant-gardisme décadent, en passant par les éditions Farrago (Sarré, Darricarrère), la collection poésie de Flammarion (Tellermann, Bénézet) et Cheyne éditeur (Lemaire, Riou, Siméon). Il y a aussi tout le travail sur les nouvelles technologies en particulier autour de la revue Dock. Un monde foisonnant, impossible à exposer en si peu de lignes…
Benoît Conort
Notes sur les abréviations
M = Mercure de France
P = P.O.L
C = Clivages
G = Gallimard
S = Seuil
F = Farrago
1 = UGE, 10-18
D = André Dimanche
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