« Pourquoi, dans un pays de neige et de glace comme le vôtre, avoir construit ces successions d’escaliers pour relier la rue aux logements du deuxième et parfois du troisième étage ? » Telle est la question la plus fréquemment posée aux Montréalais. Ces escaliers qui paraissent si incongrus et pour lesquels ils nourrissent un mélange d’amour et d’exaspération témoignent en fait d’une adaptation aux réalités d’une époque…
Objets de curiosité
Qu’ils soient simples, doubles, jumelés ou en rangée, qu’ils soient en échelle, à quartier tournant, en spirale, en colimaçon, au gracieux déhanchement ou au tortillement mathématique, en forme de L, de S ou de T… ils étonnent. Ils peuvent être humbles ou somptueux, discrets ou flamboyants, gris souris, jaune d’or, vert émeraude… Lorsqu’un chat dort sur leurs marches, qu’un écureuil trotte sur leur rampe la queue en l’air ou qu’une bicyclette y est coquettement appuyée, ils sont abondamment photographiés. Sous un épais manteau de neige, ils peuvent aussi ressembler à une descente de toboggan. Et on rit beaucoup lorsque quelqu’un, sous l’effet du verglas, les descend alors qu’il voulait les monter… Au printemps, les Montréalais lavent et astiquent ces escaliers : ils effacent ainsi toute trace de l’hiver et leur rendent, à coup de pinceaux, une nouvelle jeunesse. Chacun compare le sien avec celui des voisins et fait de nouveaux plans pour l’embellir. À l’automne, il faut sortir le balai car les feuilles humides sont redoutables pour l’élégante qui se hasarde avec des talons. Quand vient l’hiver, on veille à en protéger les parties métalliques, car la rouille est l’ennemi numéro un de l’escalier en fer forgé. Contre le verglas, il faut vérifier que l’on a bien sa réserve de sable ou de sel et que les pelles en bois ou en plastique sont toujours à portée de main. Puis, chaque soir, la féerie des escaliers et des balcons illuminés de milles petites lumières scintillantes, de Pères Noël brillants et de guirlandes rouges ou vertes rappelleront que le temps des fêtes approche.
Les escaliers et les balcons qui les prolongent sont la vitrine de chaque foyer. Les Montréalais y affichent leurs convictions religieuses ou politiques, ce qu’ils veulent montrer aux autres de leurs goûts, de leur façon de vivre ou de leur richesse. Les escaliers deviennent alors porte-drapeau ou support d’affiches, tonnelles recouvertes de vigne comme dans les pays méditerranéens ou supports de constructions de bois au moment de la Fête des cabanes. Ainsi va la vie sur le Plateau Mont-Royal et dans les quartiers de Rosemont, Petite-Patrie, Villeray, Ahuntsic…
Gagner de la place
Ce n’est pas dans les livres d’histoire que l’on trouve la réponse à cette question qui semble accaparer l’esprit des touristes. Mais il faut savoir qu’avant le milieu du XIXe siècle, la population de Montréal vivait la plupart du temps dans des maisons unifamiliales au centre d’un terrain. La poussée démographique a progressivement incité à construire des maisons dites « en rangée », abritant, comme en Angleterre, une même famille sur plusieurs étages. Ces constructions, souvent en pierre, parfois en brique, pouvaient avoir un escalier extérieur menant à l’étage de réception : premier ou rez-de-chaussée surélevé. Mais, vers la fin du XIXe siècle, avec l’arrivée massive d’une population rurale venue en ville pour travailler dans les usines, il fallut construire pour loger des familles souvent nombreuses, en optimisant l’utilisation de l’espace habitable. Phénomène rare en Amérique du Nord dans l’histoire des villes, on a planifié, délimité des lots, standardisé la construction pour bâtir vite et à moindre coût. On édifia donc des maisons en rangée à deux, parfois trois, étages, occupés chacun par une famille. Pour minimiser les frais d’entretien et de chauffage, la largeur des façades fut réduite, les appartements construits en profondeur. Conscients que la cage d’escalier entamerait l’espace habitable, les constructeurs installèrent les escaliers à l’extérieur – comme un rappel de l’échelle qu’on retrouve dans l’histoire de beaucoup de villes.
La construction d’escaliers en façade a été interdite en 1940 pour des raisons de sécurité et peut-être aussi parce qu’on les associait à une pauvreté dérangeante. Les logements populaires se sont embourgeoisés et aujourd’hui, afin de conserver l’harmonie architecturale dans ces quartiers, la loi oblige les propriétaires à les entretenir. Si un jour vous passez par Montréal, n’oubliez pas de parcourir à pied les rues calmes des quartiers du Plateau Mont-Royal, Rosemont, Petite-Patrie, Villeray, Ahuntsic… Vous y verrez un reflet de l’histoire de la ville et y rencontrerez sans doute des « gens de paroles », qui, comme le dit Gilles Vigneault, « parlent pour parler »…
Françoise Ligier
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