Dans toute l’Amérique Latine et notamment lors du déclenchement des mouvements d’indépendance, le modèle politique français a eu une influence. Le Guatemala ne fait pas exception. C’est en 1920 que la première Alliance Française (AF) s’y implante, devenant ainsi la première institution binationale du pays. La France, sortie victorieuse de la première Guerre Mondiale, concrétise alors une influence déjà ancienne : tout au long du 19e siècle, les philosophies des Lumières ont en effet imprimé leur marque sur ce petit pays d’Amérique centrale. Puis le positivisme d’Auguste Comte et le constitutionnalisme “ à la française ” ont pris le relais. Signe des temps, l’AF s’installe tout d’abord dans les locaux du Congrès National guatémaltèque…
Entre les deux guerres, le français devient donc la langue des classes dites cultivées, notamment grâce à l’action de l’AF, mais aussi du Lycée Français, ouvert dès 1921. À cette époque, les manuels de médecine et de droit utilisés au Guatemala sont en français. Il existe également une librairie qui diffuse la littérature mais aussi la presse française : on peut entre autres y trouver L’Illustration.
Petite histoire belge
La francophonie est également entrée au Guatemala par la petite porte : celle de la colonisation de terres guatémaltèques par des colons belges. De 1843 à 1856, la Compagnie Belge de Colonisation, encouragée par le roi Léopold Ier, achète des concessions au Guatemala et promet l’Eldorado à des milliers de Belges minés par la pauvreté et le chômage dans leur propre pays. La réalisatrice An Van Dienderen a rencontré la plupart des descendants des colons de la première heure et réalisé un documentaire sur l’histoire de leur implantation. Tu ne verras pas Verapaz (1) est un miroir tendu à la société belge d’aujourd’hui pour qu’elle voie d’un œil différent les problèmes de l’immigration, mais c’est aussi le récit de l’implantation d’un pan de culture européenne et francophone en terre guatémaltèque. Même si elle concerne une majorité de néerlandophones, la fondation de la colonie belge de Santo Tomas a contribué à la “ présence francophone ” au Guatemala, ne serait-ce qu’au regard de l’importante communauté belge qui actuellement vit au Guatemala : 250 ressortissants, dont un candidat à l’élection présidentielle de 2003 ! Et ceux-ci viennent aujourd’hui grossir le contingent d’apprenants de français qui fréquentent les bancs de la faculté, du lycée français ou de l’AF de Ciudad Guatemala.
La langue, oui…
L’enseignement de la langue française au Guatemala a longtemps reposé sur les lauriers du rayonnement politique et culturel de la France, mais aussi sur le volontarisme de la coopération culturelle et linguistique de l’Ambassade de France. Le CALUSAC (Centre d’Apprentissage des Langues de l’Université San Carlos) a ainsi vu le jour dans les années 1970, notamment grâce à l’Ambassade qui a fourni de l’équipement audiovisuel mais aussi quatre professeurs, fonctionnaires de l’État français. Aujourd’hui, le département de français du CALUSAC accueille plus de 800 élèves par bimestre. Alors, le français vit-il sur ses acquis ou est-il capable de relever les défis du plurilinguisme dans un monde globalisé ?
Victor Cojulun, qui enseigne le français au CALUSAC, constate que le public de ses cours de français a énormément évolué depuis vingt-cinq ans : “ Avant, le public était composé d’artistes, de gens aimant le théâtre et la littérature, bref de gens apprenant le français par plaisir. Aujourd’hui, il s’agit de personnes qui ont moins de moyens, d’étudiants qui veulent connaître, outre l’anglais, une autre langue pour mieux préparer leur avenir ”. Parfois avec l’idée de partir étudier en France, où les universités sont abordables et de très bonne qualité.
À l’image de ce qui se passe sur l’ensemble du continent latino-américain, l’enseignement du français au Guatemala semble donc être à un tournant : celui de la modernité et de l’offre d’un français plus utilitaire et pratique. Une tendance qui se vérifie évidemment au sein de l’AF de Guatemala. Nathalie Pouchin, directrice pédagogique de l’AF, rappelle l’équilibre sur lequel repose l’enseignement du français : “ Il ne se passe pas un jour sans qu’un étudiant me parle de la fameuse beauté de la langue française, mais de nombreux professionnels viennent aussi chercher une nouvelle compétence, notamment pour avoir accès à des documents spécialisés ou pour travailler dans les organismes internationaux ”. Ces dernières années, l’augmentation de la demande a été fulgurante, surtout grâce aux enfants et adolescents qui constituent le tiers des effectifs de l’AF (un millier d’élèves par semestre). “ Ils sont à la recherche d’un enseignement de qualité, avec un diplôme comme le DELF à la clé. Nous préparons même le DELF Adolescent au lycée français, pour que les élèves aient un diplôme reconnu en cas d’échec au baccalauréat ”.
Bref, selon Nathalie Pouchin, “ le français a la cote ”. Une dynamique que le gouvernement guatémaltèque semble prêt à soutenir puisqu’il vient d’offrir à l’AF l’usufruit du terrain sur lequel s’élèveront bientôt ses nouveaux locaux.
… mais la culture ?
Pourtant, le Guatemala semble un pays peu en phase avec la culture francophone. Les États-Unis sont proches et exercent une domination économique, financière et culturelle sans partage dans un pays où la culture indigène, qui aurait pu faire contrepoids, a été laminée par la répression féroce des peuples indigènes. Pays pauvre, n’ayant pas les moyens de s’ouvrir sur le monde, le Guatemala est lui-même en proie à une crise identitaire et à l’examen de son passé.
La France trouve donc difficilement sa place dans le paysage culturel guatémaltèque. Victor Cojulun se plaint parfois, au détour d’un entretien, “ qu’il est difficile de convaincre les élèves du bon usage d’une expression ” parce qu’il n’est lui-même pas français alors que les manuels n’offrent que “ des dialogues fabriqués et des situations artificielles ”. TV5 est pour lui une véritable bouffée d’oxygène. Certes, personne ne nie que l’Ambassade et l’AF font leur possible pour accueillir des musiciens, des ballets et des artistes français en général, mais quelle est la portée réelle de ces manifestations culturelles dans un pays où le niveau de vie de la majorité des habitants ne dépasse pas quelques dollars par jours ? À ce problème presque incontournable de la coopération culturelle avec les pays en développement s’ajoute parfois l’inadaptation de l’offre culturelle au pays. Snobisme ou volonté maladroite de proposer de “ l’alternatif ”, il arrive parfois qu’une exposition de photos de nus pose des problèmes au public guatémaltèque…
L’accès à la culture française comme à l’enseignement doit donc se démocratiser, s’adapter aux attentes d’un pays aussi culturellement complexe que le Guatemala et faire face à l’américanisation croissante de cette région du monde. Un défi pour les professionnels de l’enseignement et de la culture.
Raphaële Bail
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