« L'accès au texte littéraire ou poétique est déjà un privilège. Et, bien que cela paraisse contradictoire de favoriser les privilèges quand on croit en l'égalité, la liberté et la fraternité, je favorise toujours l'introduction de textes littéraires ou de poèmes dans l'apprentissage du FLE pour mes apprenants. Comme nous l'avons vécu quand nous étions enfants, s'approprier une poésie, c'est graver une mémoire dans la nôtre, c'est posséder à jamais des mots pleins d'un sens que nous ne leur aurions pas forcément donné, et c'est se souvenir pour toujours d'une langue que nous aimons. » Ainsi commence le long mél de Clotilde Barbier, qui enseigne à l’université du Sonora, au Mexique.
Pour le plaisir…
Comme elle, vous êtes nombreux à considérer l’étude de la poésie comme une approche tout à fait singulière d’une langue et d’une culture. Eurydice Brokalaki, d’Athènes, en Grèce, pose clairement le problème : « L'utilisation des poèmes dans la classe de FLE montre aux apprenants, quel que soit leur niveau, que la langue n'existe pas uniquement sous la forme du texte sec, comme dans la plupart des méthodes d'apprentissage. Ceci constitue la magie, mais aussi la difficulté, face à laquelle l'enseignant se trouve quand il doit enseigner un poème... Comment procéder à cet enseignement ? Comment lui accorder la place qu'il mérite ? Car il faut avouer que quelque chose de différent, souvent, nous attire l'attention, mais aussi nous fait peur... »
Polémique en didactique de la poésie… Junia Botelho, du Brésil, met les pieds dans le plat : « Un cadre, un gérant, une secrétaire ne voient pas pourquoi il faut apprendre la langue à partir d’un poème. « À quoi ça sert ? » est toujours leur question, « On peut appréhender la culture par d’autres moyens » leur argument. (…) Nous, les profs, on ne peut pas leur faire avaler à froid ce que nous-mêmes avons mis assez longtemps à assimiler… » Comme en réponse, Françoise Lenoir, de l’université de Bari, en Italie, argumente : « Actuellement on ne parle que de stratégie de communication, d’enjeux communicatifs. À quoi peut nous servir la poésie dans une telle optique ? Tout d’abord, il ne faut pas avoir peur de se faire plaisir, de communiquer de temps en temps avec soi-même, et de communiquer avec les autres autrement que pour « se présenter », « donner ou demander des renseignements » ou « s’excuser »… Découvrir un rythme, des associations d’idées, des mots nouveaux dans un contexte parfois insolite, voilà une mine de ressources pour l’apprenant qui ne demande qu’à réveiller la sensibilité qui l’habite. »
Parce qu’elle partage cette option, Carmen Belmonte, d’Espagne, essaie de « faire aimer cette forme d’expression sans travaux formels : je présente les poèmes (qui ont toujours quelque chose à voir avec le sujet que nous traitons) et je laisse les élèves s’exprimer à leur sujet. » Toujours en Espagne, à Saint-Jacques de Compostelle, Christine Garcia va dans le même sens : « Depuis toujours j’utilise une méthode personnelle, très subjective, qui est celle de toucher la sensibilité de mes apprenants pour leur permettre, doués ou pas pour les langues, de développer leurs sensations et leurs émotions. » On le voit, nous sommes ici dans une approche d’ordre affectif et esthétique, proche de celle de la chanson en classe de langue.
Vous êtes nombreux à rapprocher poésie et chanson, comme le fait Ece Korkut, de l’université Hacettepe à Ankara, en Turquie : « La poésie attire d’abord parce qu’elle est située au point d’intersection du chant et de la langue vivante ». Dora Leontaridou, d’Athènes, résume le débat en une formule : « Est-ce qu’on a le droit de réduire un poème à l’enseignement d’un acte de parole ou de le soumettre au service d’un objectif opérationnel ? »
Mémorisation, création, compréhension
Comme c’est le cas avec la chanson, une manière de faire assez radicalement différente est, ici aussi, possible : « Premier avantage des textes choisis : leur concision », analysent Alexandra et Henri Noubel, enseignants en section bilingue tchéco-française à Brno. Ils poursuivent : « Articulation, diction, intonation, prononciation, musicalité : la lecture répétée à une ou plusieurs personnes facilite la mémorisation, donc l’appropriation du texte. » Les activités de mémorisation sont souvent évoquées. Rodica Mighiu, professeur à Botosani, en Roumanie : « D’habitude, je mets l’accent sur la compréhension du texte poétique. Je fais aussi apprendre par cœur à mes élèves certains poèmes étudiés. Ils les récitent en classe ou aux spectacles en français que nous préparons. En même temps, j’encourage la création de poèmes. Il y a plusieurs possibilités : à partir du titre d’un poème déjà étudié (« Chanson d’automne », de Paul Verlaine) ou du début d’un vers (« Ceux qui… », comme chez Prévert). On peut imiter des poèmes en prenant comme point de repère la forme (quatre vers, rimes en ABAB ou en AABB) ou le thème (l’automne, la tolérance, l’amitié). » Ces activités de production motivent une autre enseignante roumaine, Cornelia Mattei, professeur à Breaza, dans la vallée de la Prahova : « Le poème doit être le point de départ de discours, de comparaisons, d'inventions diverses. J'utilise pour cela diverses techniques de suggestion, des scénarios, des jeux qui visent à développer l'expression orale et écrite : classer, compléter, transformer, reformuler… » Estelle Cambe, de Paris, pointe quant à elle les spécificités poétiques : « J’aborde un poème par l’effet qu’il produit dans sa globalité et je travaille ensuite sur ses spécificités : graphique, phonique, morphosyntaxique ou sémantique. Les activités de compréhension phonique s’appuient sur les occurrences présentes dans les rimes, les assonances ou les allitérations. Celles de syntaxe portent sur la grammaire du texte, l’ordre des mots ou une figure de construction. Celles de sémantique concernent les champs lexicaux, les synonymes, les antonymes, les métaphores. »
Pour tous les publics
De son côté, Célia Regina dos Anjos, de l’université de Sao Paulo, au Brésil, apporte une motion de synthèse au débat en insistant sur les aspects motivationnels liés à l’usage de la poésie en classe : « L’apprenant est mû par l’affectivité avant même de l’être par la rationalité et le cerveau est capable de rejeter les informations qui déclencheraient des émotions désagréables. Alors, il faut motiver l’apprenant, impérativement, dans la mesure où la motivation, en tant que mécanisme d’action et rétroaction, est provoquée à partir de l’extérieur, où le professeur joue un rôle précis. En utilisant la poésie, on se sert du langage affectif. C’est un discours écrit, une activité communicative capable de motiver, de faire produire d’autres discours ainsi que la compréhension de compétences, pas seulement linguistiques, mais surtout extralinguistiques (la connaissance du monde, le savoir encyclopédique, l’univers socioculturel et idéologique). » Un avis que rejoint Graciela Asteinza, de Bahía Blanca, en Argentine : « Selon le poème, son étude ajoute une dimension ludique (les surréalistes par exemple) ou bien touche directement aux émotions en tout genre, l'amour, l'amitié, les grands problèmes de la vie, ce qui est très motivant pour les élèves. »
Les élèves, oui, mais quels élèves ? La plupart de vos réponses destinent la poésie à un public d’étudiants plutôt avancés, comme Céline Dally, de l’Alliance française de Monterrey, au Mexique : « C’est un groupe de niveau avancé, ils sont dix et font partie d’un programme d’enseignement intensif en raison de leur excellente moyenne générale ». Mais il est des exceptions : « Quand on aborde la poésie en cours de langue étrangère, dit Sofia Morales, professeur à Grenade, en Espagne, il ne faut pas penser forcément à des activités que seuls des élèves d'un niveau moyen-supérieur pourraient accomplir. Il y a des aspects qui ne sont pas du tout méprisables et dont on peut profiter dès le niveau le plus élémentaire : la musicalité du poème en général (pour le simple plaisir de la lecture poétique) ; la simplicité des vers ; la prosodie, qui est également un moyen privilégié pour faire remarquer l'importance des pauses, la durée des sons, l'intensité des syllabes… »
Vera Bencini, qui enseigne au lycée professionnel commercial Francesco-Datini de Prato, en Italie, est sur la même longueur d’ondes : « Quand je demande à mes élèves de choisir des sujets, des thèmes, des textes qu'ils aimeraient traiter pendant leur cours de FLE, je suis chaque fois agréablement surprise s'ils proposent l'étude de poèmes. En réalité, ils aiment en lire et même en apprendre par cœur. Généralement, lorsqu'ils ont analysé un poème d'un auteur français dans leur langue maternelle, ils parviennent à en apprécier les sons ‘dans le texte’ ainsi que tous les détails qui se perdent dans une traduction. » D’un autre lycée commercial, situé, lui, à Jablonec nad Nisou, en République tchèque, Jirina Zahradnikova apporte sa voix : « Les étudiants de la spécialité « commerce » ne peuvent pas rester limités uniquement aux textes sur l’économie. Il faut leur montrer toute la richesse de la langue, dans des registres différents. La poésie m’aide… Il est vrai qu’il faut chercher parmi les poètes qui se concentrent sur le travail avec les mots et leurs sens, comme Raymond Queneau ou Jacques Prévert. Par exemple « Alicante », de Prévert : ‘Une orange sur la table/ Ta robe sur le tapis/ Et toi dans mon lit/ Doux présent du présent’ »… Jirina Zahradnikova a alors ces mots, auxquels nous ne pouvons que souscrire : « La poésie permet d’entrer dans le monde de la langue et la langue permet d’entrer dans le monde de la poésie. »…
Jean-Claude Demari
Note
1 Ces questions étaient :
A – Qu’est-ce que l’étude de poèmes ajoute à l’apprentissage du français ?
B – Quel type d’activités privilégiez-vous alors avec vos élèves ?
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