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La politesse à l’épreuve de l’égalité



Aux antipodes de la barbarie : la civilité et la civilisation. Le rayonnement des cultures tient pour une bonne part à la politesse qui régit l’ordre social. La Chine et la France ont excellé dans ce domaine et pourtant les codes y sont très différents face aux notions d’égalité, d’âge ou de comportement à l’égard des femmes.

Novembre-décembre 2002 - N°324


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L’homme ne peut être sociable qu’en s’appropriant les règles qui déterminent les rapports sociaux. La politesse est donc l’ensemble des règles sociales susceptibles de rendre sociable l’homme. C’est une grammaire des comportements humains de chaque société. Néanmoins, les composants de cette grammaire varient en fonction de la culture et du système de valeur de chaque société Aussi, les règles et les critères de la politesse diffèrent-ils souvent d’une culture à l’autre. Une grande caractéristique de la politesse chinoise est la différence marquée par l’inégalité. Quant à la politesse française, on y cherche une égalité. Voyons de plus près cette inégalité et cette égalité dans les relations interpersonnelles.

Deux politesses réputées
Les Chinois sont fiers de dire que leur pays est celui de politesse. La politesse chinoise s’appuie sur une longue tradition et de solides bases. Elle a pris forme pour l’essentiel dès l’époque de la Dynastie de Zhou de l’Ouest (entre 1066-771) avant J-C.. Pendant la période des Royaumes combattants, Confucius a hérité de la politesse de Zhou l’a développée et l’a transformée en un système à l’épreuve des siècles. Ce système de politesse a influencé la société chinoise pendant plus de deux mille ans ainsi que celle des pays voisins tels que le Japon et la Corée.
La France est aussi un pays avec une longue histoire de politesse. La courtoisie de la Chevalerie à l’égard des femmes est apparue au Moyen Âge avec le développement d’une vie de cour souvent luxueuse, oisive et raffinée des seigneurs riches et puissants. Aux XVIe et XVIIe siècles, la recherche des bonnes manières et du bon goût, d’abord à la cour de Versailles, puis à la ville, la culture des salons etc. ont contribué au rayonnement la politesse française. Cette dernière est devenue un modèle pour l’aristocratie européenne aux XVIIIe et XIXe siècles.

Dans un cadre professionnel
La société traditionnelle chinoise se marque par une structure de différence. « L’esprit essentiel de la politesse chinoise repose sur le respect témoigné au supérieur et l’humilité manifestée par l’inférieur. Les relations humaines se classent entre roi et ministre, entre père et fils, entre mari et femme, entre vieux et jeunes, et on ne pouvait pas mélanger cet ordre ». (1) De façon à préserver l’ordre et l’harmonie de la société, on a établi une éthique des relations humaines connue sous le nom de « Wu Lun » (le principe des être humains ou la Doctrine de la vie de l’homme). Ce sont les quatre relations susmentionnées, plus celle entre les amis. Parmi ces cinq relations, quatre marquent une supériorité sur une infériorité : le roi, le père, le mari et les vieux sur le ministre, le fils, la femme et les jeunes. Les personnes les plus haut placées et les plus âgées ont un statut social plus élevé et une position dominante. La politesse qui soutient cet ordre est marquée par une inégalité dans les relations humaines.
Aujourd’hui, bien que la structure sociale chinoise ait beaucoup changé, ce principe humain fondamental est profondément enraciné dans l’esprit des Chinois et se présente plus ou moins de façon consciente ou inconsciente dans la vie quotidienne. Le supérieur a souvent l’habitude de commander, de décider nettement, de montrer du prestige, de s’énerver plus facilement. Quant à l’inférieur, il reste normalement modeste, toujours à l’écoute, et docile à la volonté du supérieur. Il n’ose pas trop riposter en cas de désaccord. Dans la communication, si l’on ne montre pas le respect qui convient au statut social de l’interlocuteur, on a des chances d’être considéré comme impoli. On a même tendance à surévaluer ce genre de statut pour lui donner du prestige. Par exemple, lorsqu’on appelle un chef adjoint , au lieu de « Directeur adjoint Wang », on l’appelle « Directeur Wang ». En Occident, l’égalité est une norme majeure de la société. En France, en 1793, dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la bourgeoisie a annoncé le principe de la liberté et de l’égalité : « tous les hommes sont égaux par nature et devant la loi. » (2) Cela veut dire que tous les hommes naissent libres et égaux en droits. À côté de la liberté et la fraternité, l’égalité demeure le principe directeur de l’État, la norme fondamentale et le principe des comportements humains ainsi que le principe de la politesse. Bien que la véritable égalité n’existe pas, et qu’il y ait toujours des gens plus égaux que d’autres, la recherche de l’égalité est une marque de la politesse française.
Les Français montrent en général moins de déférence envers l’autorité et ont beaucoup moins de respect pour le statut. Ils n’apprécient pas beaucoup la hiérarchie sociale et croient que tous les êtres humains sont égaux, quoique dans la pratique réelle, ils fassent une certaine distinction entre les classes sociales.
Par peur d’être considérés comme « snobs », un grand nombre de Français se sentent gênés par les titres, surtout les titres officiels et ils présument que les autres ressentent la même chose. D’où la tendance des supérieurs à utiliser un langage et des formes d’appel familiers (3). « Ne m’appelez pas Monsieur le Directeur, appelez-moi Jean ». De même « appelez-moi Pierre » est le discours que l’on tient généralement devant un nouveau venu, afin de ne pas dresser de barrière en l’obligeant à donner du Monsieur ou Madame X (4) à un futur collègue. D’autre part, les formes d’adresse polies sont les titres sociaux/ Monsieur/Madame/Mademoiselle, dans lesquelles le statut social n’est pas explicite.

Valeur de l’âge
Les Chinois valorisent l’âge et l’expérience. Pour eux, l’âge est un symbole de connaissance, d’expérience, de pouvoir et de haut statut social. Plus on est âgé, plus on a droit au respect. Même parmi les individus de la même génération, il y a des distinctions d’ancienneté basées sur les différences d’âge. Parfois, une différence d’une année, d’un mois ou même d’un jour peut faire une différence en ce qui concerne l’ancienneté. Voilà pourquoi les Chinois distinguent bien les appellations. Par exemple, pour le mot « tante » en français, on peut trouver plusieurs appellations équivalentes en chinois. On les classe selon l’âge, et on fait beaucoup attention lors de l’appellation. Une violation de cet ordre peut amener une critique ,voire une brouille. Le respect du « vieux » est une tradition de la politesse chinoise.
Les Français ne montrent pas autant de respect pour l’âge que les Chinois. Par exemple, en français, il n’y a pas de marque de différence d’âge pour des individus de la même génération. Donc, il n’y a pas de distinctions entre les aînés et les cadets, entre sœurs et frères entre oncles et tantes. Et cela va même plus loin pour la famille proche, de nombreuses personnes appellent leurs grands-parents, leurs beaux parents ou d’autres personnes plus âgées par leur prénom pour exprimer l’intimité et une relation plus ou moins égale. Les Français valorisent généralement l’intimité et l’égalité beaucoup plus que l’âge et l’ancienneté.
La société français valorise très hautement la jeunesse. Les Français veulent rester jeunes et avoir l’air jeune; ils n’aiment pas être traités comme « vieux ». Le « vieux » signifie la disparition de la jeunesse. Surtout pour les femmes, c’est la disparition de la beauté juvénile. Le terme de « vieux » devient donc une sorte de tabou pour de nombreuses vieilles personnes et est remplacé par des euphémismes du genre « personne du troisième âge ». Aujourd’hui, même cette expression devient assez mal ressentie, d’où des tours embarrassés : « personne d’un certain âge » « personne qui n’est plus toute jeune », par exemple, les U.T.A. ou « Universités du troisième âge » ont été rebaptisées: « Universités tous âges ». À partir de 90 ans, on accepte le tour « grand âge » ou « d’un âge avancé », « d’un âge respectable ». De manière générale, on emploiera plutôt le terme « âgé » que « vieux ».
Cet état de fait suscite moult incompréhensions. Exemple : pendant un voyage, un groupe de touristes français est allé visiter la Grande Muraille, dans le groupe, on comptait un membre de soixante ans environ, le plus âgé du groupe. Lors de la montée à la Grande Muraille, le guide chinois s’est approché de lui et lui a dit : « À votre âge, il ne faut pas monter trop vite, je vous accompagne et je peux vous aider à porter vos affaires, si vous le voulez. » Le Français l’a remercié sans lui donner ses affaires. Quand ils sont arrivés en haut, le guide a voulu complimenter le Français : « Vous êtes si vieux, et vous marchez si vite, vous êtes très fort. » Selon la culture chinoise, le guide est aimable, il a pensé à se préoccuper du plus âgé du groupe ; il a voulu l’aider à porter ses affaires et l’a complimenté pour le mettre à l’aise. Le guide a réellement déployé plusieurs stratégies pour plaire au Français. Or, il n’a pas réussi. Au contraire, il l’a mis un peu mal à l’aise, parce que d’après le Français, « à votre âge » sous-entend qu’il est vieux. Et enfin, le guide l’a qualifié explicitement de « si vieux ». Si le guide n’avait pas toujours manifesté sa gentillesse, le Français aurait pu prendre ses propos pour une insulte.

Respect des femmes
Dans la société féodale chinoise, la femme avait un statut social très inférieur. On a créé des normes pour qu’elles les suivent, la norme modèle est « San Cong Si De »(les trois obéissances : au père, au mari et au fils aîné dans le veuvage, et les quatre vertus : chasteté, modestie dans la parole, décence dans la manière et ardeur au travail). Selon cette norme, le destin d’une femme restait entre les mains de son père avant le mariage; après le mariage, sa vie était prise en charge par le mari et en cas du décès ou de l’absence de celui-ci, par l’enfant. Les femmes étaient ainsi toujours sous la dépendance des hommes.
Dès la naissance, il existait déjà une différence énorme entre un garçon et une fille. Dans le « Shijing », premier recueil de poèmes chinois, il y a une description pour cette différence, dont le sens général est le suivant : un garçon né se couche sur le lit, il s’habille de vêtements et il a du jade comme jouet. Une fille née sera enveloppée par une couverture et se couche par terre, et elle a un fuseau de tissage comme jouet. Opposition entre le lit et la terre, le vêtement et la couverture et le jade et un fuseau de tissage. Les garçons pouvaient aller à l’école, mais pas les filles. Si les filles aisées allaient à l’école, elles devaient se déguiser en garçons. Après la chute du féodalisme, le statut social de la femme s’est plus ou moins élevé, mais d’une façon incohérente, dans certains domaines davantage, et dans d’autres moins ; plus dans la ville, moins dans la campagne.
En France, le respect des femmes remonte au Moyen Âge. L’amour ou respect des femmes était une grande vertu du chevalier qui cherchait à conquérir l’amour d’une dame. Pour le mériter, il lui faudrait accomplir des prouesses pour sa dame. Celle-ci est l’objet d’un véritable culte. G. Cohen constate « la victoire de l’amour sur la chevalerie, de la féminité sur la virilité jusqu’à l’abaissement et l’humiliation totale. » (5) Selon l’auteur, le plus valeureux des chevaliers n’est dès lors qu’« un pantin » dont la dame tient les ficelles. Marion a sa marionnette.
On peut retrouver le rôle de la femme dans l’histoire de la politesse de la fin du XVIe siècle, les troubles politiques et religieux finissant ont fait naître, par réaction, le besoin d’un raffinement des manières : les bonnes manières et le bon goût. Ce seront des traits de la cour de Versailles tout d’abord, puis de la ville : Paris. Les gens de guerre, peu préoccupés de bonnes manières, ont été appelés à mener une vie brillante de fête et de représentation incessante et à tout oublier de leurs détestables habitudes.
La tâche de leur apprendre le code de bienséance a été réservée aux femmes distinguées. « Ce goût de l’artifice est poussé très loin dans les salons des Précieuses, la préciosité est en effet un effort, surtout mené par des femmes, pour combattre la vulgarité dans tous les domaines: celui des relations humaines, des sentiments et même du langage. » (6) Elles s’efforçaient d’apporter des notions de politesse, de mettre en honneur les façons de la courtoisie et toutes les règles de la civilité. En même temps, les femmes étaient l’objet du respect des hommes dans la mesure où elles avaient assumé la grande tâche d’éduquer les candidats courtisans. La tradition du respect des femmes est maintenue dans la politesse française. Ainsi, un homme salue une femme le premier. En tout cas, le respect des femmes constitue l’une des caractéristiques de la politesse française (7). Peut-on dire que c’est aussi un équilibre entre le sexe faible (les femmes) et le sexe fort (les hommes)?
Cette différence de statut des femmes entre les Chinois et les Français provoque des incompréhensions dans la vie quotidienne. Des Français ont été choqués par certains comportements des Chinois : un homme ne salue pas d’abord une femme, peut-être parce qu’il est plus âgé, hiérarchiquement supérieur, ou tout simplement parce qu’il n’en a pas l’habitude ; un homme ne cède pas la place à une femme dans une voiture(rappelons-nous que dans les notifications des moyens de transport chinois, les femmes, voire enceintes, sont les moins prioritaires pour les places réservées) ; lors d’une visite chez quelqu’un, au lieu de donner son cadeau à la maîtresse de maison, un invité l’adresse à celui qui lui paraît plus important, parce que pour le Chinois entre la hiérarchie, l’âge et la femme, cette dernière est la moins considérée.

La politesse universelle n’existe pas
La politesse, comme l’huile dans les rouages, a pour fonction de polir les gestes, les discours et les comportements dans les interactions humaines. De ce point de vue, on considère l’esprit de la politesse comme universelle. Or les composants de la politesse n’ont pas la même valeur d’une société à l’autre. La politesse chinoise et la politesse française se différencient l’une de l’autre, au niveau du fonctionnement : c’est le principe de l’inégalité contre l’idée de l’égalité. Mais cela n’empêche pas les interlocuteurs des deux cultures de se comprendre et de communiquer aisément, pourvu qu’ils comprennent et acceptent cette différence.


Pu Zhihong (Université Zhongshan, Chine)


Notes

1. Jia Yuxin, Communication interculturelle, Shanghai : édition de l’Éducation et des langues étrangères de Shanghaï, 1997, p.289.
2. Dictionnaire Hachette, Paris, Hachette, 1998, p.503.
3. Notons que les titres de noblesse sont souvent conservés tels que Monsieur le Comte, et on appelle les officiers militaires par leur grade tels que Mon Colonel, Mon Général etc..
4. Cette tendance n'est pas universelle en France, où elle s'introduit sous deux influences : une influence anglo-saxonne et surtout américaine et une autre de démagogie gauchisante réactivée après mai 1968.
5. Cohen G., Histoire de la Chevalerie en France au Moyen Âge, Paris, Richard-Masse, 1949, p.88.
6. Maitrot D., Rabut I., Histoire de la civilisation et de la littérature françaises, Beijing, société des éditions culturelles internationales, 1986, p.96.
7. Notons que certaines femmes de France, au nom du féminisme (l'égalité des sexes) refusent ces privilèges.




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