La voix de Jean-François Bernardini, fondateur des Muvrini avec son frère Alain, est ce que l’on retient en premier quand on entend son groupe : chaude, vibrante, puissante… Elle chante aujourd’hui « La liberté est femme à Jalalabad ». Derrière, tourne un rythme marqué de trip-hop, éclairé par la présence de MC Solaar et des chanteuses afghanes Zarina et Manila Fazel.
Avec Umani (Humains), leur quinzième album, les Muvrini persistent et signent dans la voie qu’ils se sont donnée depuis 1990 : la Corse est dans le monde, elle lui parle, il répond. Ce dialogue se moque bien des vieilles rancœurs hexagonales : il est ouverture, voyage, il dit l’humanisme et la fraternité. Ce dialogue entre la Corse et le monde, Umani le dit de multiples façons : d’abord par sa pochette, dessinée par le Catalan Antoni Tàpies, ensuite par ses musiques (kora, chœurs africains, cornemuse…), enfin par ses multiples collaborations (dont Luz Casal, la chanteuse de tant de B.O. d’Almodovar). Le titre « Erein eta joan » (« Je sème et je m’en vais ») sonne comme un hymne à la diversité linguistique avec son refrain en français, corse, occitan, breton et basque… Quant à l’événement du disque, « Un sognu pè campà » (« Un rêve pour vivre »), c’est un duo avec le Suisse Stephan Eicher, idéal de force et de fragilité. En 1998 déjà, le duo « Terre d’Oru », avec Sting (reprise corso-anglophone du « Fields of gold » de l’ancien leader de Police), marqua un coup d’accélérateur décisif à une notoriété déjà largement établie.
Salles combles de 7000 personnes, dizaines de milliers d’albums vendus, rien ne semble aujourd’hui résister aux Mouflons. Toute leur histoire part de Tagliu-Isulaccia, village de montagne à trente kilomètres au sud de Bastia. À partir de 1973, le poète Jules Bernardini et ses deux jeunes fils, Jean-François et Alain, commencent à ressusciter une tradition orale occultée : la chanson en langue corse. La première fois où leurs trois voix se trouvent gravées, c'est en 1974, sur le premier album du groupe Canta U Populu Corsu, qui va relancer de façon décisive la chanson en langue corse et les polyphonies.
En 1977, le père, Jules Bernardini, meurt. Jean-François, Alain et trois copains lui rendent hommage : Ti ringrazianu (Nous te remercions) est le premier album d'I Muvrini. Un de leurs morceaux devient hymne pour une jeunesse corse qui se découvre un destin : « Libertà/ Andera/ Libertà-a-a-a » (« la liberté s’avance »). Ensuite, et pour longtemps, Jean-François Bernardini devient instituteur : dans le cadre de ses cours, il collecte des chansons anciennes auprès des vieux Corses et les réapprend aux enfants…
À partir de 1986, la situation change : une jeunesse curieuse de sons nouveaux (la « world music ») vient métamorphoser une carrière jusqu’alors essentiellement soutenue par la fidélité sans faille de la diaspora corse. Les Muvrini débordent du marché insulaire. En 1991, leur onzième album sort chez Island, le prestigieux label de Peter Gabriel. En 1993, ils remplissent deux Zénith, à Paris, et leur album suivant, Noi, sort chez une multinationale du disque.
Mais Jean-François Bernardini reste fidèle à sa terre : « D’après de nombreux avis autorisés, ironise-t-il, la Corse connaîtrait une maladie endémique, une allergie à la citoyenneté. Moi, je pense que le mal est mécanique : si l'on procède de la même façon où que ce soit, on obtiendra le même résultat. Quand on méprise la langue, l'identité et l'idée d'appartenance d'une communauté humaine, on n'obtient ni la paix ni la sérénité ni le bonheur... ». Il y a bien des années, Léopold Senghor inventa le concept du dialogue des cultures. En déplaçant ce concept de l’Afrique au monde en passant par la Corse, I Muvrini retrouvent sa portée originelle. La gloire est de surcroît.
Jean-Claude Demari
CD : Umani, EMI-Capitol
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