C’est, curieusement, avec son film le plus académique, le plus classique presque, que Roman Polanski a obtenu la Palme d’Or au Festival de Cannes, en mai 2002, lui qui a, par le passé, troublé, dérangé, enchanté aussi, avec des œuvres audacieuses, voire iconoclastes, comme Rosemary’s baby, Chinatown ou Tess. Cette fois, le plus français des réalisateurs polonais, est revenu à ses origines. Le pianiste n’est pas son histoire, mais celle qui lui a permis d’exorciser ses souffrances d’enfant, ses souvenirs d’adolescent. En s’appropriant le récit autobiographique de Wladislaw Szpilman, Roman Polanski a fait sien le combat pour la survie, la dignité et, surtout, pour la Mémoire. C’est donc avec son film le plus personnel, finalement, que le metteur en scène a su séduire le jury présidé par l’Américain David Lynch.
Lorsque Varsovie est bombardée par les Allemands, un jeune virtuose des touches est en train d’interpréter du Chopin, en direct, à la radio nationale où il officie. Celui-ci, Wladislaw Szpilman, se trouve alors, bien évidemment, contraint de quitter son tabouret et son piano, qu’il ne reverra qu’à la fin de la guerre, après de nombreuses et terribles péripéties. Tandis que sa famille est envoyée en camp d’extermination, lui est miraculeusement épargné. Pour un temps. Seul, sans argent, sans soutien, sans nourriture, Wladislaw Szpilman va vivre ses pires années au sein du ghetto de Varsovie. Heureusement, la bonté de certains, Juifs, non Juifs, et même d’un officier allemand, auront raison de son calvaire et le brillant interprète finira par devenir, après la fin du conflit, un concertiste à la renommée internationale.
Très vite, une fois la normalité retrouvée, le pianiste écrira ce qu’il a vécu dans un ouvrage qui a beaucoup dérangé à l’époque. Sans doute pour mieux se protéger, il a utilisé un ton fort neutre, détaché presque, témoignant sans pathos, ni émotion superflue… On lui a évidemment reproché cette approche quasi clinique… Pourtant, cela donne au récit une puissance que les superlatifs et autres adjectifs ont tendance à amenuiser.
Rendons grâce à Roman Polanski d’avoir su conserver cette approche, d’avoir évité de tomber dans le mélo facile et mal venu pour ce genre de sujet. C’est là que l’on sent toute son imprégnation européenne, qui le maintien hors du traitement hollywoodien souvent appliqué aux films à thèse. Le metteur en scène a aussi un autre atout, et pas des moindres, de son côté : son comédien principal, Adrien Brody. Vu chez Spike Lee ou Ken Loach, le jeune acteur a su se glisser dans la peau de Wladislaw Szpilman avec une telle conviction qu’on en est subjugué… On en oublie même que, dans sa version originale, le film est proposé en anglais… Même si, à la faveur des sorties mondiales, on sait très bien qu’il sera présenté dans la langue du pays d’accueil… Roman Polanski, qui savait depuis très longtemps qu’un jour il réaliserait une œuvre sur le pays de ses ancêtres, sur ses douleurs, y est enfin parvenu… Avec académisme, avec classicisme, certes, mais aussi avec brio et beaucoup de sincérité. Ce qui confère au Pianiste un cachet particulier qui finit par forcer l’admiration.
Bérénice Balta
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