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Le nouveau est-il vraiment nouveau ?



On ne peut ignorer aujourd’hui le multimédia. À coté des attitudes empiriques et intuitives, l’auteur propose une posture professionnelle qui demande de réfléchir aux relations entre outils techniques et outils cognitifs.

Septembre-octobre 2002 - N°323


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Chaque problème rencontré dans les pratiques éducatives peut être réglé de trois manières :
  • Empiriquement, en laissant les contraintes (techniques, administratives, pédagogiques) diriger la solution.
  • Intuitivement, en suivant son instinct de prof ou de formateur, en général un modèle antécédent déjà vécu sinon éprouvé.
  • Professionnellement en sachant repérer les problèmes sous-jacents aux questions soulevées dans le quotidien.
La première stratégie est massivement utilisée dans les institutions d’aujourd’hui. L’histoire nous amène à nous rapprocher le plus possible de la troisième posture.

Une attitude professionnelle

Les outils se trouvent placés dans l’environnement immédiat de l’enseignant. C’est lui qui décide de leur mise en œuvre. Le dispositif d’apprentissage inclut donc les outils. On appellera donc AA un dispositif de formation qui met en œuvre à un moment ou un autre de son déploiement des outils technologiques (av, multimédia, etc..).
  • Quels sont les problèmes rencontrés par tout enseignant de langue qui choisit de recourir à des « outils », quels qu’ils soient ?
  • Des problèmes pédagogiques (par exemple la maîtrise du dispositif de formation et d’évaluation)
  • Des problèmes techniques (par exemple l’utilisation du tableau, du laboratoire ou des polycopiés).
  • Des problèmes de type communicationnel (le multimédia, par exemple, est aujourd’hui fortement valorisé symboliquement, et cela joue un rôle important dans son intégration à un dispositif de formation).
  • Des problèmes de type psychologique et psycholinguistique : relation du formateur au métacognitif (rôle du tuteur natif, place de l’enseignant, etc.)
  • Des problèmes de type socio-économique (par combien coûtent les outils et les dispositifs que l’on met en œuvre.
Une attitude professionnelle commence par la capacité à faire un état des lieux, un diagnostic et une préconisation. Essayons d’aller un peu plus loin dans cet inventaire. Nous y verrons que le nouveau n’arrive jamais d’un seul coup, et comme certains n’hésitent pas à le dire, le nouveau n’est pas vraiment nouveau.

Le processus instrumentalo-cognitif

L’enjeu principal consiste à transformer ou plutôt à adapter des artefacts techniques à des usages cognitifs. On imagine qu’une bonne connaissance des processus généraux d’acquisition est nécessaire. Ce qui peut constituer pour nous un thème de réflexion, c’est la genèse du processus instrumentalo-cognitif, le rôle qu’y jouent les schèmes antérieurs, comment ils s’adaptent ou disparaissent, et comment de nouveaux apparaissent. C’est déterminant pour comprendre les enjeux de formation avec les TICE.
Une telle approche anthropocentrée nous garantit qu’aucun facteur déterminant ne nous échappe. Cette capacité d’analyse est précieuse dans ces temps d’émergence de nouveaux comportements pédagogiques dans le sillage de l’apparition de nouveaux outils. Un autre aspect lié aux outils externes est l’analyse de la relation personne-machine, déterminante dans le domaine qui est le nôtre, l’apprentissage des langues.
La difficulté majeure que nous rencontrons jour après jour peut se formuler ainsi :

Comment faire comprendre que l’émergence de nouveaux comportements formatifs est pour une part inéluctable, et que corollairement ces nouveaux comportements doivent constituer un dépassement des postures anciennes, traditionnelles, c’est-à-dire s’y alimenter (sans quoi ils sont vides), par une sorte de dialectique de l’ancien et du nouveau.
Les deux écueils apparaissent à l’évidence : aborder les outils multimédias les mains vides si l’on ose dire, c’est-à-dire après avoir procédé à une sorte de tabula rasa ou bien vouloir transposer du frontal pur en interactif pur.

Les discours niant ces difficultés ou les ignorant totalement sont a priori suspects.
L’activation d’une procédure d’acquisition cognitive ne peut avoir lieu si ne s’est pas mis en place un schème d’usage, autrement dit une familiarisation avec l’outil, tant du point de vue du formateur que de l’apprenant.
La mise en œuvre d’une procédure assistée exige la même clarté dans les objectifs et les moyens, mais elle est plus difficile à atteindre, parce qu’elle ne se contente pas de l’implicite. L’implicite en présentiel joue un rôle déterminant, l’enseignant apparaît, même silencieux comme l’incarnation d’un schème d’acquisition qui accompagne la démarche cognitive de l’apprenant de bout en bout. L’enseignant procède à ce que l’on pourrait appeler du guidage ou de l’étayage en temps réel.

Le professeur et le train de la modernité

Essayons maintenant, une fois ceci posé, de répondre à la question que nous avons soulevée. Nouveaux rôles ? Même si le rôle de l’enseignant est toujours le même, il est incontestable que de nouvelles fonctions apparaissent qu’il doit assumer lui-même parce qu’il est le mieux placé pour le faire. L’idée selon laquelle l’enseignement, des langues notamment, est un bricolage éclairé, est belle mais dangereuse. Pour ce qui concerne le multimédia, elle peut aboutir à une mise en œuvre d’outils qui vont contribuer à l’éclatement stérile de l’espace de formation. Elle peut aussi conduire aux excès de la séduction technologique, dont les produits multimédias actuels sont souvent vecteurs. L’espace doit être polyfonctionnel, mais il doit rester un. De même que nous n’utilisons que rarement toutes les fonctions des outils logiciels que nous pratiquons, de même toutes les fonctions offertes par les nouvelles technologies ne sont pas pertinentes à un instant donné. Par le passé, l’enseignant a souvent été le promoteur des technologies qui se sont mises au service de l’activité éducative : le cinéma, la photographie, le son. Mais cette fois les choses ont bien changé. Les produits arrivent sur le marché accompagnés de tout un appareil discursif promotionnel, duquel l’enseignant est absent. Au mieux, dans cette logomachie marchande, est-il l’enseignant moderne qui décide enfin d’être efficace. L’enseignant est absent de ces discours parce ceux-ci ne sont pas des discours professionnels éducatifs. Ils se contentent de glorifier la société de l’information et de prophétiser le règne de l’enseignement programmé. Surtout, ces discours ne parlent que de solutions techniques, jamais de problèmes pédagogiques. Lier le présent au passé, le traditionnel à l’émergent, inscrire ces TICE dans les fonctionnalités où elles rendent de réels services : la CO par exemple, privilégier les outils labiles, malléables, dans lesquels l’enseignant puisse tracer sa route.

Le professeur est un chef d’orchestre

Tel est son rôle fondamentalement. Ce rôle détermine plusieurs fonctions : connaître et évaluer son public, élaborer un cursus et le programme correspondant, trouver l’outil adéquat et le mettre en œuvre.
Ceci suppose une connaissance des outils, et une connaissance des réseaux permettant d’accéder à la connaissance de ces outils.
Et pour ce qui concerne le recours aux TICE, il lui faut mettre en œuvre l’étayage : la machine peut guider, faire des analyses de réponses, suggérer. Mais l’étayage est une disposition anthropologique, humaine, que seul l’enseignant peut apporter.
Être attentif à l’analyse de la demande et savoir redéfinir l’offre de programmes et progressions en fonction de besoins nouveaux et de rythmes nouveaux d’apprentissage.
Il doit aussi savoir gérer des équipements et des espaces de formation. Être un gestionnaire d’espaces multiples. Et le plus difficile enfin : savoir ne pas être là quand sa présence n’est pas nécessaire. Incontestablement l’enjeu est de taille et il est souhaitable vivement que tout soit fait au niveau des institutions culturelles et politiques pour aider les enseignants à franchir positivement ces étapes.

Yves Chevalier, université de Bretagne-Sud






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