Le rapport ambigu qu’entretient Dumas avec les événements historiques qui lui sont contemporains se retrouve dans divers épisodes de sa vie. Sa carrière d’écrivain commence sous la Restauration, moment de lutte entre un roi qui apparaît comme un despote et ceux qui revendiquent la liberté, notamment celle d’écrire. En 1823, Dumas s’installe à Paris, où il obtient par l’entremise du général Foy un poste de secrétaire auprès du duc d’Orléans, poste qui lui laisse largement le temps de se consacrer au théâtre. Il fréquente alors le salon de Charles Nodier, véritable cénacle du romantisme. C’est dans ce contexte que s’inscrivent les premières difficultés de Dumas avec le pouvoir en place : sa première pièce, Christine, qui s’appuie sur l’histoire de la reine Christine de Suède, se heurte à la censure en 1828 et 1829. Sa seconde pièce, Henri III et sa cour, n’est jouée, en 1829, qu’au prix de remaniements exigés par la censure. Ces deux pièces annoncent déjà une constante des écrits de Dumas : la contestation du pouvoir. Contestation non pas directe, comme celle des révolutionnaires d’alors, mais plutôt irrespect à l’égard des figures du roi et de la royauté, et plus généralement à l’égard des valeurs tenues comme nécessaires à l’ordre politique et social : Henri III et sa cour dépeint un Henri III et une Catherine de Médicis bien peu conformes à l’image idéale d’un monarque.
Irrespectueux plutôt que contestataire
De fait, la contestation du pouvoir n’est pas chez Dumas un principe : elle se fonde moins sur une analyse politique que sur la description des comportements humains, dont l’aspiration à la liberté ne peut que contrevenir à l’image de l’ordre social que prône Charles X et même, après la révolution de juillet 1830, Louis-Philippe. La Monarchie de juillet souligne bien cette ambivalence de la contestation du pouvoir par Dumas. S’il est fort probable que ses Mémoires exagèrent l’importance de sa participation aux journées révolutionnaires de juillet, il est clair que l’arrivée au pouvoir de Louis-Philippe, dont il connaît les fils, ne peut que le satisfaire. Il fréquente alors les soirées littéraires du duc d’Orléans et obtient la légion d’honneur en 1837. Or, dans le même temps il profite de l’abolition de la censure, entre 1830 et 1835, pour multiplier les pièces fort mal vues du pouvoir en place, comme Antony, Charles VII chez ses grands vassaux (1831) ou la Tour de Nesle (1832). Ce dernier mélodrame montre, dans les figures des fils de Philippe IV le Bel – que Dumas contribuera à définir, pour la postérité et les auteurs futurs, comme les “ rois maudits ” – et de leurs femmes, l’immoralité, voire le caractère monstrueux, d’ascendants de la dynastie royale contemporaine. Le rétablissement de la censure en 1835 conduit d’ailleurs Dumas à de nombreux conflits avec le pouvoir, notamment pour des pièces comme Une conspiration sous le Régent (1844), qui, malgré de nombreuses corrections, reste suspecte aux yeux des censeurs et ne sera jouée qu’en 1846, au terme de longs procès, sous le titre Une fille du Régent.
En dehors de la période 1848-1850, au cours de laquelle la Seconde République abolit la censure, les difficultés de Dumas avec les censeurs du théâtre perdurent, notamment sous le Second Empire, comme l’illustre la célèbre lettre du 10 août 1864 à Napoléon III, où Dumas critique sans détour l’action des censeurs. Significativement cependant, les difficultés de Dumas avec la censure concernent principalement son œuvre de dramaturge, et fort peu son œuvre romanesque. En effet, le théâtre, spectacle vivant et à large audience sociale, inquiète davantage le pouvoir que le roman. Formellement surtout, le genre du feuilleton rend malaisée toute tentative de contrôle a priori par les agents du gouvernement.
Spectateur ou acteur de son époque ?
En définitive, deux épisodes illustrent assez bien l’ambiguïté des rapports de Dumas avec les grands événements politiques de son siècle : son exil à Bruxelles en 1851-1852 et ses liens avec Garibaldi. L’engagement de Dumas lors de la révolution de 1848 et de la mise en place de la Seconde République est assez léger. Spectateur des événements plutôt qu’acteur, il ne participe aux bouleversements politiques que par quelques candidatures aux élections, les premières au suffrage universel. Or ses professions de foi aux électeurs ne déclinent guère de thèmes politiques : elles insistent seulement sur ses qualités personnelles et sur le fait que son œuvre d’écrivain a permis de faire vivre et travailler un certain nombre de personnes. Malgré son prestige, Dumas n’obtient qu’une poignée de voix.
Dans ce cadre, comment expliquer l’exil de Dumas à Bruxelles le 7 décembre 1851 ? Contrairement à Victor Hugo, Dumas n’est pas un authentique proscrit du nouveau régime mis en place par le coup d’état du 2 décembre. Malgré ce qu’il veut laisser croire, ce que Dumas fuit est moins Louis-Napoléon Bonaparte que ses créanciers. En octobre 1850, en effet, le théâtre que Dumas avait fait édifier pour faire jouer ses propres pièces, justement baptisé “ Théâtre historique ”, a été mis en faillite. Dès 1849, le “ château de Monte-Cristo ” qu’il s’était fait construire à grand frais doit être vendu… On le voit, ce que Dumas tente de décrire comme un exil politique, similaire à celui de Hugo, ne présente que fort peu ce caractère… D’ailleurs, dès 1853, Dumas revient souvent à Paris.
En revanche, son engagement auprès de Garibaldi, l’un des principaux acteurs de la construction de l’unité italienne, est bien moins discutable. Le 9 mai 1860, Dumas prend la mer pour un voyage au Proche et au Moyen-Orient. Le 10 juin, il débarque à Palerme, dans cette Sicile que les chemises rouges de Garibaldi viennent de conquérir. Si Dumas n’a jamais lui-même combattu au sein des chemises rouges, il ne participe pas moins à l’action de Garibaldi, à titre de propagandiste et d’auxiliaire enthousiaste. Ainsi fait-il publier en France la traduction des Mémoires de Garibaldi de même que de nombreux articles sur ce dernier. De même lui livre-t-il, le 15 août 1860, dans le cadre de l’offensive contre le royaume de Naples, des armes qu’il a achetées à Marseille. Dès lors, l’œuvre que Dumas consacre à ce qui devient sous sa plume une épopée, Les Garibaldiens, est bien moins une adaptation romancée et exagérée de son propre rôle qu’un grand reportage, souvent confirmé par les pièces d’archives : un ouvrage de “ choses vues ” en somme, élaboré par un spectateur engagé.
Un observateur engagé
Ce sont sans doute ces rôles de grand reporter et de spectateur engagé qui rendent le mieux compte du rapport étroit qu’entretient Dumas avec l’histoire, tant dans sa vie que dans son œuvre. Face au pouvoir, face aux événements politiques, il est davantage un spectateur engagé, un reporter soucieux d’exactitude et de liberté, qu’un réel acteur de la contestation. De même pour son œuvre non théâtrale et non romanesque. Que ce soit dans ses récits de voyage, dans ses Mémoires, ou même dans ses œuvres historiques, un même souci apparaît : rendre compte. Il s’agit pour lui de s’appuyer sur quelques faits soigneusement sélectionnés, mis en avant et analysés dans la complexité des comportements humains qui les fondent, pour brosser un tableau vivant, évocateur et significatif pour tous les lecteurs. Observateur engagé, Dumas l’est aussi dans ses méthodes. Journaliste, il collabore à de nombreux quotidiens ou périodiques, et crée lui-même différents titres, plus ou moins durables. Écrivain de romans historiques, il fonde son succès sur le feuilleton, dont la forme est en parfaite adéquation avec l’essor de la presse écrite et la demande populaire qui le nourrit.
Observateur engagé, Dumas ne l’est-il pas enfin dans ses romans et dans ses pièces ? Si Dumas n’y apparaît guère comme un véritable historien, ne serait-ce que par la liberté qu’il prend envers certaines données historiques, la force de ces œuvres réside en partie dans sa capacité à faire vivre intensément, dans un cadre qui “ fait vrai ”, des personnages vraisemblables. Au-delà des effets de l’imagination (par la création de personnages et d’épisodes), au-delà des effets de la transfiguration d’acteurs historiques en personnages mythiques (processus dont la figure de Marguerite de Valois, reine de Navarre, devenue la Reine Margot, est un bon exemple), il s’agit bien de peindre un tableau vivant et significatif du passé. Au-delà même de ces fresques, dans lesquelles Dumas rend si vivants et si présents des événements historiques majeurs (comme avec le récit de la prise de la Bastille dans Ange Pitou ou celui du massacre de la Saint-Barthélemy dans La Reine Margot), l’un des traits majeurs de son œuvre littéraire n’est-il pas justement de faciliter une compréhension en profondeur de l’histoire, non pas tant par une analyse des mécanismes historiques que grâce à des témoignages sur les passions humaines et leurs effets ?
Observateur engagé, Dumas rend bien compte des évolutions du XIXe siècle. Dramaturge et romancier, il dresse une fresque saisissante de l’histoire. Rien d’étonnant dès lors dans le fait que Dumas, metteur en scène de sa propre vie, soit devenu, lui aussi, une figure de l’histoire.
Jean-Paul Hermant
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