Votre essai, Les douze muses d’Alexandre Dumas, témoigne de votre passion pour cet écrivain. Comment l’avez-vous découvert ?
Ma découverte de Dumas remonte à mes 12-14 ans… Puis j’y suis revenu plus tard. Depuis, je le lis et le relis très régulièrement. J’ai dû lire plusieurs centaines d’ouvrages, et pourtant je ne connais pas encore toute son œuvre ! J’ai également réédité un certain nombre de ses romans. Dumas est un de mes auteurs préférés, l’un des plus grands auteurs de la prose française.
Qu’est ce qui vous plaît dans Dumas ?
C’est d’abord un écrivain qui a des sujets passionnants. Aujourd’hui, le roman contemporain souffre de l’absence de sujets – les écrivains ne savent parler que d’eux-mêmes et leurs histoires n’ont souvent que peu d’intérêt. Dumas, lui, choisit de grands sujets – qui ne sont d’ailleurs pas toujours historiques, comme on peut le croire. Catherine Blum, par exemple, est un roman qui se passe à son époque, dans sa province et dans lequel Dumas décrit une enquête policière autour d’un crime.
Et puis, bien sûr, il y a son écriture, car contrairement à la légende, Dumas écrivait remarquablement bien. Il a un style extraordinaire - sec, nerveux, plein d’humour, d’intelligence et d’alacrité… Le style d’un très grand écrivain. Lorsque Auguste Maquet tient la plume, c’est terriblement plus plat ! Alors que Dumas a des phrases magnifiques, au début de Monte Cristo par exemple, lorsqu’il évoque « la mer, cette immense douleur des prisonniers ». Ça, c’est de l’écriture !
Que peut-on dire de la notoriété de Dumas à son époque et de nos jours ?
Il a connu une gloire immense. C’était le rival de Hugo, de Balzac. Il a d’abord été consacré par le théâtre, avec des œuvres pour la plupart inconnues du public, puisque aujourd’hui, Dumas n’est plus joué. Il a tout de même écrit vingt-cinq volumes de théâtre, dont un Don Juan remarquable ! Et à l’époque, Antony a fait autant de bruit que Hernani – ce sont les deux grandes pièces fondatrices du théâtre romantique. Dumas ne s’est en fait mis à l’écriture de romans qu’à l’âge de quarante ans. Ce fut Les trois mousquetaires, qui connut immédiatement un très grand succès, puis Monte Cristo, le premier best-seller mondial, près de vingt ans avant Les misérables !
Si la gloire – ou plutôt la popularité de Dumas – subsiste à l’heure actuelle, c’est une popularité de mauvais aloi. D’abord parce qu’en France la popularité est suspecte, ensuite parce qu’on a catalogué Dumas comme auteur pour la jeunesse – l’excluant du même coup de la catégorie des auteurs étudiés en classe, comme Hugo ou Zola. Il faut souligner que les Français aiment ce qui est difficile. Ils méprisent le succès et plus largement tout ce qui est facile d’accès. En tant que tel, Dumas est un écrivain qui a besoin – non pas d’une réhabilitation – mais que l’on plaide un peu sa cause, car il est systématiquement dédaigné par l’intelligentsia, par les professeurs, par l’Université, où il n’est pas étudié.
Comment expliquez-vous son absence des manuels scolaires ?
Par le fait que trop de gens qui n’ont pas lu Dumas – ou bien qui ne l’ont lu que dans leur jeunesse – campent sur leurs positions et refusent de réviser leur jugement pour l’y faire entrer ! Encore une fois, Dumas souffre, en France, d’appartenir à un genre dit du « roman populaire ». Alors qu’à l’étranger, où l’on n’a pas cette manie de catégoriser les écrivains, c’est un des auteurs les plus lus ! En Russie par exemple, patrie de Dostoïevski, Dumas est adoré, ses romans se vendent par centaines de millions d’exemplaires. Pour les étrangers, quand un roman, populaire ou non est bon, il est bon ! Et Dumas est tout de même un des rares auteurs du XIXe siècle qui ne soit pas ennuyeux !
Il y a une quinzaine d’années, en Pologne – c’était encore sous le communisme - un éditeur m’avait confié qu’il s’apprêtait à imprimer La comtesse de Charny en 300 000 exemplaires. Et il était sûr de tout vendre ! Autant dire qu’en France, c’est inimaginable…
Une autre des raisons pour lesquelles Dumas est dédaigné, c’est qu’il n’a pas formulé de théorie. En France, pour être reconnu, il faut avoir une doctrine, il faut avoir écrit son « art du roman ». Alors que Dumas, c’est l’instinct pur, la gaieté ! Il faut tout de même rappeler que Dumas, premier écrivain francophone, était le petit-fils d’une esclave noire et qu’il était lui même quarteron. Pour moi, sa fécondité, de même que la gaieté et l’allant que l’on retrouve dans ses romans, s’expliquent par ses origines. Il n’y a pas, chez lui, le côté angoissé de Flaubert et des auteurs du XXe siècle, tels que Kafka ou Proust.
Justement, est-ce que le dédain pour Dumas n’est pas lié aussi aux problématiques sur lesquelles le XXe siècle français s’est focalisé – l’étude de soi-même, la réflexion sur l’acte d’écriture ?
Il est vrai qu’un écrivain comme Proust a fait basculer la littérature. Le problème, c’est que ce veine est épuisé et il faut espérer que la littérature exploitera à nouveau le genre de l’aventure. Un livre de Dumas est plaisant parce qu’il offre au lecteur quelque chose de substantiel. Avec lui, vous apprenez l’Histoire ! Car il l’a comprise mieux que beaucoup d’historiens. Dans Le vicomte de Bragelonne, l’épisode qui relate la rencontre entre le vieux d’Artagnan et le jeune Louis XIV – entre la vieille France baroque et la nouvelle, celle de la raison d’État – est une formidable leçon d’Histoire. Aucun historien n’a mieux saisi pourquoi la France a soudain cessé d’être baroque pour devenir ce pays ordonné que nous connaissons… Dumas a interprété l’Histoire avec une gaieté et une légèreté qui n’appartiennent qu’à lui. Mais il semble qu’en France, on préfère s’ennuyer à lire des œuvres difficiles que de prendre plaisir à des œuvres gaies, légères, bref, accessibles. Facile ne veut pas dire de mauvaise qualité – et dans le cas de Dumas, le facile est d’excellente qualité !
Sauf qu’on lui a beaucoup reproché de ne pas écrire ses livres seul…
Il est tout à fait normal qu’un auteur qui écrit sur l’Histoire se fasse aider dans la préparation de ses romans ! Dumas se servait de la documentation que lui établissaient ses nombreux collaborateurs, (dont le plus connu est Auguste Maquet) pour restituer, recréer l’Histoire avec une puissance d’imagination et une écriture qui le distinguent des autres représentants du genre du « roman d’aventures ». A-t-on reproché à des peintres comme Titien ou Le Tintoret, de s’entourer d’assistants dans leurs ateliers ?
L’œuvre de Dumas a été à l’origine de nombreux films dans le monde entier…
Pour moi, toutes les adaptations filmées de Dumas sont horribles. Il ne reste le plus souvent du roman que son sujet (le côté « cape et épée »). Cela dit, rien n’interdit de penser que de son temps, Dumas aurait pu collaborer de manière fructueuse au cinéma, de même qu’il s’est servi des médias disponibles à l’époque. Rappelons que ses romans étaient publiés en feuilletons dans la grande presse ! Mais j’espère qu’il aurait malgré tout poursuivi sa carrière d’écrivain…
Parlons de l’homme qui va rentrer au Panthéon. Pourquoi Dumas ?
Sans doute parce qu’il incarne des valeurs républicaines. Dumas a fait le coup de feu en 1830, il a rejoint Garibaldi en Italie en 1860 et, dans ses romans, il se place toujours du côté des opprimés, comme Hugo. À l’image de son héros, d’Artagnan, il se pose comme un redresseur de torts, un justicier, et cela peut s’expliquer par le fait qu’il a du être en butte au rejet de ses contemporains. Et puis bien sûr, il y a son côté anti-bourgeois. De par ses origines, il était naturellement opposé à une certaine société. Ses maîtresses étaient d’origine modeste, pas du tout issues de la haute société comme celles d’un Balzac, par exemple. Il faut aussi rappeler qu’il a délibérément choisi de porter non pas le patronyme de son père – Davy de la Pailleterie – mais bien Dumas, celui de sa grand-mère esclave. Il avait compris que ce nouveau siècle verrait la fin des particules… Dumas, c’est un nom populaire, commun, signe de son côté républicain… Autant de valeurs qui ont sans doute motivé cette commémoration. Cela dit, je crois que l’idée du transfert solennel aurait fait rire Dumas aux éclats, comme un chapitre de roman, car c’était un personnage sans vanité.
Quelles sont les œuvres de Dumas que vous recommanderiez à un public étranger francophone ?
On ne peut pas passer à côté des Trois mousquetaires, ni de Vingt ans après. Personnellement, j’adore Le vicomte de Bragelonne et Le maître d’armes. Mais ses récits de voyage sont également extraordinaires, en Suisse, Russie, Espagne, Afrique du Nord, Italie – Dumas a compris Naples comme personne et a merveilleusement décrit cette ville dans Le Corricolo…
À noter aussi de nombreux courts récits qui rebuteront moins les lecteurs qu’angoissent les « pavés » de la littérature du XIXe siècle, par exemple La tulipe noire, Herminie, Blanche de Beaulieu (une soixantaine de pages) !
Qu’attendez-vous de cette commémoration ?
J’espère qu’elle permettra de nombreuses rééditions… et que Dumas rentrera enfin dans les programmes scolaires, parce que c’est un génie !
Propos recueillis par Françoise Ploquin et Félicie Geslin
Qui est Dominique Fernandez
Dominique Fernandez est diplômé de l'École normale supérieure, agrégé d'italien et auteur d’une thèse d’État sur l’échec de Pavese. Il a enseigné à l'Institut français de Naples. Écrivain et journaliste, il est membre du comité de lecture des éditions Grasset. Il a obtenu le Prix Médicis 1974 pour Porporino ou les mystères de Naples et le Prix Goncourt 1982 pour Dans la main de l'ange.
Derniers ouvrages parus :
Tribunal d’honneur, Grasset, 1996.
La perle et le croissant : l’Europe baroque de Naples à Saint-Pétersbourg (photographies de Ferrante Ferranti), Plon, 1998.
Le Voyage d’Italie : dictionnaire amoureux (photographies de Ferrante Ferranti), Plon, 1998.
Rhapsodie roumaine, Grasset, 1998.
Mère Méditerranée, Grasset, 2000.
Nicolas, Grasset, 2000.
Signor Giovanni, Balland, 2001.
Quelques rééditions de Dumas par Dominique Fernandez :
Catherine Blum, Grasset, Cahiers rouges, 1999.
Jacquot sans oreille, Grasset, Cahiers rouges, 1999.
Souvenirs d’une favorite, la vie de lady Hamilton, Passage du Marais, 1999.
Romans caucasiens, Des Syrtes, 2000.
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