« Yaourt est mort, juste avant les vacances. Nous n’avons rien dit à Vincent. Lui-même a attendu longtemps pour poser des questions, comme s’il se doutait de quelque chose. Un peu gênés, nous avons parlé d’un voyage, d’une petite chatte que Yaourt avait rencontrée… » Ainsi débute l’une des plus jolies chroniques de Philippe Delerm, dans Le Bonheur, tableaux et bavardages (Le Rocher). Un recueil édité en 1986, bien avant que Delerm père ne connaisse le succès fou avec La première gorgée de bière… Aujourd’hui, le Vincent de l’histoire est devenu chanteur. Encore inconnu du plus grand nombre en janvier 2002, son nom est célébré, de salles des profs en salles de concerts, par des milliers d’amateurs, séduits. Peut-être lui aura-t-il fallu cela pour oublier la mort de son petit chat, Yaourt…
Jolie « success story » que celle de Vincent Delerm. Une histoire unique, par sa brièveté, dans les annales de la chanson : seuls des « boys’ bands » poussés par une chaîne de télévision commerciale et un matraquage conséquent sur les radios formatées « 11-19 ans » ont connu une notoriété plus rapide. Le succès de Delerm fils est en décalage complet avec l’univers de son premier album et de ses concerts : peu de concessions musicales, goût pour la belle écriture et la mise en scène de portraits acides et de scènes de genre. Par exemple l’étudiant amoureux fou d’une image de diva, le premier contact avec les parents de la bien-aimée ou la lettre d’une mère à sa fille et à ses petits-enfants qu’elle ne voit plus beaucoup… Tout un univers tendre, drôle ou émouvant que l’on a déjà connu, mais c’était il y a longtemps, avec un autre magicien des mots et du portrait, Gilbert Laffaille.
Vincent Delerm naît un 31 août 1976 « dans une famille de profs de lettres », à Rouen. Pendant toute son enfance, il ignore presque le second métier de son père, écrivain, et celui de sa mère, illustratrice. Caractéristique essentielle de cette vie, Vincent voit beaucoup de concerts, très jeune : Alain Souchon, Philippe Chatel, Gilbert Laffaille, Angelo Branduardi et même la tournée d’adieux des Frères Jacques… Lycéen, Vincent Delerm entre en rock, tendance Cure et Joy Division, tout en composant de sages chansons piano-voix à la maison… Ses études de lettres modernes à l’université de Rouen sont fondatrices : il se lance dans le théâtre et se prend de passion pour le cinéma, en particulier celui de François Truffaut, à qui il consacre sa maîtrise. En 1998, Vincent foule sa première scène de chanteur, à Rouen. Les choses sérieuses commencent en 1999, après qu’il a composé quatre des titres qui figurent aujourd’hui dans son premier album. La tournée des petites salles parisiennes commence.
La grande chance de Vincent Delerm est, en 2000, la rencontre de François Morel, comédien très médiatisé des Deschiens, la troupe de Jérôme Deschamps. C’est grâce à lui que Vincent passe dans une émission spécialisée de France Inter, Sur le pont des artistes, et qu’il y rencontre le chanteur Thomas Fersen, autre jeune homme très doué, qui le prend en première partie de ses concerts en juin 2001 et le fait entrer dans sa maison de disques… La suite appartient à Vincent Delerm, à son talent, à sa voix et à ses portraits intimes, doux et amers…
CD : Vincent Delerm, Warner/ Tôt ou tard.
Jean-Claude Demari
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