Elle virevolte, papillonne, cherche ses mots pour évoquer les multiples projets qui lui tiennent a cœur ; elle est passionnée. Claudine Franchon Cabrera le dit elle-même: « L’Alliance française, c’est ma vie, ma maison. ». Cette jeune femme pétillante est depuis septembre 2000 directrice pédagogique de l’AF de La Paz. « Nous avons commencé par diversifier l’offre de cours, mais de manière structurée et solide », précise-t-elle. Elle présente les grands classiques (cours certifiés DELF/DALF, cours pour professionnels, etc.) pour en venir rapidement aux offres originales de l’AF, telles que la cellule de traduction formée par les professeurs de l’AF, à laquelle ont recours de grandes administrations boliviennes ; autant de programmes qui associent le linguistique et le culturel, car « c’est ce que la France a de mieux à offrir, éveiller et réveiller les esprits grâce à la langue. »
Le français, langue d’avenir ?
Dynamique et sympathique, l’AF de La Paz l’est incontestablement, chiffres à l’appui. Pour l’année 2001, elle a enregistré une progression de 12 % du nombre d’inscrits. « C’est une excellente progression, qui se vérifie dans toute la Bolivie » explique le délégué général et directeur de l’AF, Jean-Francois Guéganno. La raison de ce succès ? On est tenté de penser qu’il réside dans le dynamisme d’une équipe atypique, qui rassemble de multiples parcours. Biologiste de formation, Jean-Francois Guéganno a finalement préféré donner vie à des projets culturels, de la fondation du festival de Martigues, « Chants, danses et musiques du monde » à la direction de l’AF d’Asunción, belle enclave de culture et de francophonie au milieu de la capitale du Paraguay. Pour lui, les AF incarnent – dans un pays pauvre comme l’est la Bolivie – une valeur refuge pour les parents désireux de donner une bonne éducation à leurs enfants. La hausse des effectifs est notamment le fait de l’inscription d’étudiants qui envisagent de poursuivre leur cursus en France, souvent au niveau du troisième cycle ou en profitant des programmes d’assistants* développé par le ministère français de l’Éducation nationale. « Le système universitaire français est le meilleur atout de l’AF : une formation d’excellence, réputée, à un prix modique. Les États Unis n’offrent pas cela » souligne Jean Francois Guéganno. Le temps où les AF vivaient de la haute bourgeoisie francophile des pays latino-américains semble donc révolu. C’est une francophonie compétitive qui s’affiche, avec de nouveaux arguments de vente. L’AF de la Paz essaye de maintenir les prix des cours à un niveau raisonnable et, même s’ils demeurent inaccessibles à l’immense majorité des Boliviens, ils sont néanmoins parmi les moins chers –comparés notamment à ceux du British Council. « Nous n’avons pas augmenté les prix depuis deux ans et nous soutiendrons toujours les élèves motivés », précise à cet égard le directeur. L’un d’eux, Ricardo, 18 ans, croisé dans un couloir de l’AF, insiste pour s’exprimer en français. « Je veux étudier en France pour être journaliste. J’ai une partie de ma famille à Paris et je m’acharne à apprendre la langue », explique-t-il dans un français volontaire qui maltraite encore les r.
Au cœur, la culture
Si elle remplit parfaitement sa fonction de centre linguistique, l’AF de La Paz s’acquitte également avec aisance de son rôle d’opérateur culturel. En l’absence de centre culturel en Bolivie, elle travaille directement avec le soutien financier et moral de l’ambassade et de l’AFAA. Intégrer le culturel au linguistique, tel est le leitmotiv de Claudine Franchon Cabrera et de Jean-François Guéguanno. Avec l’envie commune de faire moins de diffusion culturelle est plus de coopération. « La diffusion culturelle est quelque chose de trop éphémère, souligne Jean François Guéguanno. Si vous faites venir à La Paz une troupe de danse contemporaine française, non seulement les danseurs ne pourront pas s’adapter aux 4 000 mètres d’altitude, mais il ne restera rien de leur passage une fois qu’ils seront retournés en France. » Les projets de l’AF sont donc inscrits dans la durée et impliquent une forte participation des partenaires boliviens. En témoigne ce projet original, qui associe à la création contemporaine française l’artisanat local, en permettant à une jeune styliste (parrainée par le couturier Christian Lacroix) d’imaginer puis de faire réaliser une collection par des tisserands boliviens. Un moyen pour le pays de s’imposer comme partenaire culturel et non plus comme simple public de la culture française.
Fête de la musique version Cochabamba
Opérateur culturel et centre linguistique ? L’AF de Cochabamba, au centre du pays, remplit parfaitement ces deux rôles, comme ont pu en témoigner les préparatifs de la Fête de la musique au mois de juin. Car, en organisant la Fête au cœur de la ville et non plus entre ses murs, l’AF a su retrouver le véritable esprit de cette manifestation, devenu un événement 100 % bolivien grâce à un décret du ministère de la Culture bolivien. « Pour des raisons budgétaires, nous ne recevons pas de groupes francophones, mais nous cherchons à promouvoir la culture locale avec des méthodes bien françaises ! » explique Marie-France Artiga, la directrice de l’AF, véritable « figure locale » s’il l’on en croit la rumeur. En effet, voici 37 ans que cette franco-bolivienne dirige l’AF de Cochabamba sous contrat local. Assez naturellement, Marie-France Artiga a choisi de bientôt prendre sa retraite mais l’enthousiasme est toujours présent lorsqu’elle évoque la récente métamorphose de l’AF. « Grâce à l’intervention de l’ambassade de France, l’AF de Cochabamba a vraiment décollé » explique-t-elle. Auparavant, l’AF fonctionnait à mi-temps autour des cours de français et d’activités culturelles diverses, mais grâce à la mise en place des programmes EduFrance, des programmes d’assistants* et d’un programme destiné aux médecins qui veulent se spécialiser en France, l’AF a pu s’ouvrir à un nouveau public. C’est donc un diagnostic identique qui se dessine dans toute la Bolivie : « Une certaine partie du public fréquente l’Alliance pour le plaisir d’étudier la langue et pour la culture française, mais aujourd’hui, c’est un français plus fonctionnel et plus utilitaire que recherchent les gens » explique Marie-France Artiga. Une nouvelle donne qui ne doit en rien éclipser le rôle d’opérateur culturel de l’AF. « Le prestige culturel de la France est très fort et même si nous, à Cochabamba, n’avons pas de ligne budgétaire spécifiquement dédiée à la culture, nous soutenons totalement les projets d’échange culturels initiés notamment par Jean-François Guéganno. » Née de père bolivien, Marie-France sait que la Bolivie est riche de traditions culturelles et que les institutions de la coopération française ont tout à gagner en allant à la rencontre des cultures de Bolivie. Avec un principe incontournable : pas de subordination d’une culture à l’autre. Et une très belle illustration : la Fête de la musique cochabambine.
L’Alliance et la tour de Babel
Santa Cruz, ville de l’Orient bolivien au climat tropical : ici aussi, le français a pris son envol, mais pas en solo. Grâce la création du premier Centre culturel franco-allemand du monde, les cours de français et la programmation culturelle européenne ont acquis une nette visibilité dans la plus grande ville du pays. Carole Brunie, la jeune et enthousiaste directrice de cette Alliance française nouvelle génération, a pris à bras le corps le projet de centre culturel binational : « Il est évident que réunir l’AF et le Goethe institut dans un même local est avantageux du point de vue budgétaire, mais nous avons d’autres motivations que l’équilibre financier ! Nous cherchons vraiment à transmettre l’esprit et la culture européenne. » L’aventure débute en 1997, lorsque, sous l’influence de l’ambassadeur Marlot et de son collègue allemand, les deux instituts choisissent de s’unir et de changer de locaux. Auparavant mineures au sein de la bouillonnante Santa Cruz, les deux structures occupent depuis janvier 1999 de séduisants locaux et sont culturellement incontournables. Le nombre d’élèves de l’AF a augmenté de 70 % depuis que le Centre culturel franco-allemand a ouvert : c’est la plus forte progression en Bolivie. Carole Brunie insiste sur le fait que les AF boliviennes travaillent en équipe : comme à la Paz et Cochabamba, la qualité d’une offre pédagogique unifiée et l’intérêt des étudiants boliviens pour l’université française expliquent donc les bons résultats des cours de français qui combinent, comme ailleurs, cours précoces, cours d’apprentissage avec certifications et cours plus spécialisés (en partenariat avec la CCIP). La « touche européenne » du centre explique incontestablement sa réussite. Partout, des affiches en langue allemande et française, un personnel et des fonds documentaires bilingues. Par ailleurs, le centre offre des cours de portugais et d’espagnol qui attirent des élèves de toutes les nationalités, même du Sri Lanka...Une véritable tour de Babel ! Mais comment arrive-t-on à promouvoir le multilinguisme européen et à travailler ensemble sans perdre de vue les missions de l’AF ? « Au début ce fut un peu dur, reconnaît Carole Brunie qui a travaillé dans d’autres AF en Amérique latine. Il m’a fallu apprendre à travailler de concert avec ma collègue allemande, sans mettre systématiquement en avant l’AF. C’est une autre culture de travail ! » Résultats : la programmation culturelle et la gestion du centre sont partagés équitablement entre la structure allemande et la structure française puisque les recettes et frais des ces activités sont pris en charge à 50 % par l’AF (le reste incombant au Goethe institut). Mais si la programmation culturelle est conjointe, l’organisation et le financement des cours restent indépendants. « La coopération suisse travaille avec nous et nous souhaitons également impliquer les Italiens qui viennent d’arriver à Santa Cruz : la culture européenne, c’est mon dada » confie Carole dans un sourire. Le projet pour les années à venir ? Une fusion des deux instituts en un seul, avec de nouveaux statuts. Bref, une petite Europe à Santa Cruz....
Raphaële Bail
Note :
* Programme qui permet aux étudiants étrangers de donner des cours (dans leur langue) en France, généralement pour financer leurs propres études.
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