Le choc qui a ébranlé la France au soir du 21 avril a également eu une portée internationale. Pourtant, les étrangers francophiles savent que ce pays est loin d'être aussi transparent qu'il veut parfois le faire croire. Les Français (qui se regardent comme des êtres de raison), conservent à l’étranger l'image d'un peuple excessif, produisant des évènements simultanément extrêmes et dérisoires. Pour les pays anglo-américains et nordiques, la France est un pays du sud, imprévisible et parfois violent. La Révolution française, qui, selon le discours officiel français, a apporté la lumière au monde, est perçue par beaucoup d'étrangers à travers le prisme de la Terreur et considérée comme la première utopie sanglante du monde moderne. Cependant, en dépit de l’image contrastée dont les Français jouissent à l’étranger, la performance de Jean-Marie Le Pen a été en général ressentie et analysée comme une surprise et/ou une souillure. Partout, les mêmes mots sont revenus : « choc », « tremblement de terre », « cataclysme »...
Des sons de cloches variés
Les émotions, dictées moins par l'examen des faits que par le poids des préjugés, s’organisent autour de deux extrêmes. À un extrême, pour les francophobes, notables chez les anglo-américains mais présents aussi ailleurs, les Français demeurent fidèles à eux-mêmes : faussement libres et tolérants, profondément réactionnaires. En particulier, pour ceux qu'agacent les prétentions de la France à se poser en patrie des droits de l'homme, phare des valeurs universelles, l'élite française reçoit une leçon salutaire. La presse populaire britannique, qui n'aime guère les « grenouilles » françaises, titre: « Jour de honte pour la France » (Sun). Cette exaspération contre la « grande nation » se manifeste notamment en Italie et en Autriche, deux pays ayant récemment bénéficié des rappels à l'ordre du gouvernement ou d'officiels français. « La France ferait mieux de balayer devant sa porte au lieu de sermonner les autres… » (Kronen Zeitung, Vienne). À l'autre extrême, les francophiles, éparpillés entre beaucoup de pays, européens et non européens, expriment un mélange de tristesse et d'anxiété. La Stampa (Milan), évoquant la victoire de la France multiculturelle au Mondial 98, conclut : « En réalité, [cette culture de la France multiculturelle] c'était une culture imaginaire, un piège qui s'est refermé sur elle. La véritable France était ailleurs et l'ascension de Jean-Marie Le Pen coupe court à la légende de la douce France. » Évidemment, un évènement aussi spectaculaire appelle l'instrumentalisation. L'agence Chine nouvelle, prompte à dénoncer les turpitudes capitalistes, ne fait pas dans la nuance : « Il s'agit d'une humiliation stupéfiante et sans précédent dans l'histoire de la démocratie française. » Voici la France devenue une banlieue submergée par le crime !
Un nouveau visage pour la France ?
Drôle de France ! Dans les dernières décennies, elle se présentait comme un pays tranquille et heureux, guéri de ses vieilles haines et plutôt réconcilié avec lui-même. L'économie, la société françaises se sont remarquablement modernisées et ouvertes. La vieille France chauvine et rancunière semblait laisser la place à une France ralliée à l'échange et la concurrence. Renault, incarnation de l'entreprise nationale, portée par l'État colbertiste, s'est métamorphosée en Renault-Nissan, multinationale de la mondialisation. Alors, Le Pen ? Les Français seraient-ils toujours incorrigibles, irrémédiablement légers ? Cette indignation transparaît dans certains médias africains. Tout au long des années 1990, la France donne à ses protégés africains des leçons de démocratie. Or « la honte est surtout dans la manière dont une majorité de Français considèrent la démocratie. En s'en foutant... Près d'un tiers de l'électorat n'a pas cru bon de voter [...] on a voté pour tout et n'importe quoi. Résultat : outre le score du duo Le Pen-Mégret, trois versions d'un trostkisme folklorique totalisent plus de 10 %, un chasseur flirte avec les 5 % et une bigote remporte tout de même 300 000 voix. » (Journal du jeudi, Ouagadougou). Sous les regards africains, le 21 avril étale au grand jour les équivoques de la démocratie à l'occidentale : ce régime, fondé sur la raison, la liberté et le progrès, accouche de monstres capables de l'étouffer.
De plus, pour l'étranger, il y a une particularité, une « francité » du phénomène Le Pen : agressivité du langage, refus violent d'examiner les années noires (1940-1945), racisme mal dissimulé... Plusieurs mouvements d'extrême droite européens (Pays-Bas, Italie, Autriche), plutôt que d'insister sur leur communauté de vues avec Jean-Marie Le Pen, soulignent leurs différences à l'égard du président du Front national. L'homme demeure sulfureux par son refus de se couler dans un « politiquement correct » minimal. Lors de sa visite ratée au Parlement européen, Le Pen est seul, isolé, comme si le Français servait de repoussoir, montrant qu'il y a extrême droite et droite extrême. Dans les milieux étrangers cultivés, qui, souvent, connaissent remarquablement la France, ce pays demeure hanté par deux moments très sombres de son histoire, auxquels il ne s'est jamais vraiment confronté : l'occupation allemande et la guerre d'Algérie. Or Le Pen, c'est à la fois le fidèle de Vichy et le tortionnaire des fellaghas. Le Quotidien d'Oran ne manque pas de le rappeler : « Qui aurait pu imaginer que l'ancien tortionnaire de la bataille d'Alger soit en position d'être élu à la tête de l'État français? »
Expliquer l’inexplicable
Afin de tenter de comprendre, beaucoup de commentateurs replacent le phénomène Le Pen dans un environnement plus large, en particulier dans la vague populiste qui touche toute l'Europe, affectant non seulement l'équivoque Autriche mais aussi des pays considérés comme vaccinés contre ce type de fièvre (Pays-Bas). Deux explications, qui souvent se complètent, prédominent. La première souligne l'usure des hommes au pouvoir, leur quête systématique du consensus, leur corruption, leur partage des postes importants. Alors les peuples s'enflamment. Le célèbre économiste-éditorialiste américain Paul Krugman, toujours soucieux de se montrer original, fait valoir, dans le New York Times du 23 avril 2002, que la réaction française n'est que l'expression la plus frappante d'un mouvement général dans le monde occidental : la colère des peuples, pris entre « l'incapacité de la gauche et l'apathie des modérés ». La seconde explication se fonde sur l'immigration, cette grande frayeur de l'Europe riche. Ici se rejoignent les États-Unis et le Tiers-Monde. Les médias américains se font pédagogiques : « Les politiciens [européens] devraient faire remarquer que les villes ou les États qui ont les plus fortes populations d'immigrants (New York, la Colombie britannique, Londres) bénéficient d'une croissance plus rapide et d'un chômage inférieur à celui des régions à plus faible taux d'immigration. » Le Tiers-Monde, lui, est surtout sensible à la xénophobie, « une élection [pouvant] être un bon prétexte, un moyen légitime de promouvoir et de récompenser l'intolérance et la xénophobie. » (Sud Quotidien, Dakar). Et les gouvernants des États étrangers ? Ils sont surtout discrets. Ils savent qu'il est toujours dangereux de se mêler des affaires des autres. Les dirigeants de l'Union européenne n'ont pas oublié le psychodrame autrichien en 2000. En outre, tous ces gouvernants sont conscient de ne pas être à l'abri d'une mauvaise surprise à la française. Enfin la France est un partenaire incontournable et ombrageux. Autant se taire pour ne pas exaspérer sa susceptibilité !
Vers l’absolution ?
Mais la mobilisation démocratique, républicaine de l'entre-deux-tours, le raz-de-marée en faveur de Jacques Chirac ne gomment-ils pas le choc du 21 avril ? Ce serait tellement merveilleux si ce dimanche-là n'avait jamais existé ! Les francophiles ne dissimulent pas leur soulagement : « La France est sortie de la torpeur politique » (Daily Telegraph, Londres); « La France va mieux » (El Pais, Madrid); la France « a redécouvert dans la rue les vertus de la politique » (Le Temps, Genève). Toutefois, en politique, rien ne s'oublie ; ce qui paraît enfoui pour toujours peut resurgir brutalement : « La réélection de M. Chirac ne pourra pas effacer le choc du premier tour. Lorsque 18 % de l'électorat d'un État européen clé – un pays dont les élites se sont longtemps considérés comme l'élément moteur de l'unité européenne – adoptent une position clairement anti-européenne, l'affaire est sérieuse. Car ce sentiment anti-européen proclamé avec véhémence n'est pas limité à la France. » (Frankfurter Allgemeine Zeitung, Francfort) La France connaît le sort de tout État qui fait scandale et qui, de ce fait, est ressenti comme imprévisible : cet État ne bénéficie désormais que d'une confiance calculée, il se retrouve sous surveillance. Une première embardée peut être pardonnée, une seconde ne saurait l'être. Alors les opinions étrangères hésitent, d'un côté rassurées, de l'autre chuchotant qu'après tout cela pourrait se répéter. Dans un monde aux échanges multiples et incessants, non seulement tout est contagieux mais aussi, en raison même de l'ouverture et de la porosité des frontières, il est des plus difficiles de se protéger de la contagion. D'où des appréciations très prudentes. La France ne peut être ni condamnée, ni absoute. La faute est là, il faut vivre avec elle tout en essayant de la surmonter. Dans un tel désarroi, le réflexe est toujours le même : se tourner vers un sauveur. Jacques Chirac se retrouve l'objet de toutes les attentions, chacun projetant sur les traits du président de la République ses peurs, ses rancœurs ou ses espoirs. Les médias étrangers ne sauraient que mettre en valeur le président français. Celui qui formulerait le moindre doute aurait quelque chose d'un traître, abîmant dans l'œuf l'entreprise de reconstruction nationale. Jacques Chirac est nécessairement « transformé et plus grave. » (International Herald Tribune).
Philippe Moreau-Defarges, Institut français des Relations Internationales (IFRI)
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