Nous proposons aux étudiants-débutants de travailler sur le matériel linguistique d’une manière autonome. Dans le cadre du dispositif que l’on va décrire, les étudiants apprennent à faire le passage des savoirs linguistiques à des savoir-faire communicatifs, indépendamment des contraintes universitaires et personnelles. Selon nous, les idées générales et certaines techniques pourront être appliquées à tous les niveaux d’apprentissage.
Intégrer la langue dans la vie quotidienne
En l’absence du milieu naturel, l’étudiant, sorti de la classe, abandonne souvent le français jusqu’au moment de faire ses devoirs. Ensuite, il abandonne de nouveau la langue pour ne la retrouver qu’en classe. L’étudiant se forme, donc, une image du français - langue “universitaire”, qui ne vit que dans la salle d’étude. Pour remédier à cette image quelque peu défavorable, il faudrait donc intégrer la langue française dans la vie de l’étudiant d’une façon plus au moins permanente, sans perturber les rythmes habituels de ses activités. Au-delà d’une conception de la langue “discipline-universitaire” identique aux autres, on veut montrer à l’apprenant qu’il est possible de “vivre” le français, même en restant loin des pays francophones. Les étudiants sont amenés à organiser des contacts quotidiens avec le français en dehors de la faculté. Ces contacts leur permettent, réciproquement, d’être efficaces en classe. Ces deux volets constituent ce que l’on appelle l’Espace personnel de la communication en français (EPCF).
L’objet de ce dispositif est le matériel linguistique dans toutes ses variétés, qu’il soit proposé par des programmes ou rencontré par l'étudiant au cours de ses activités autonomes. Le but est qu’il ne se fossilise pas au niveau des savoirs, mais se transforme progressivement en des savoir-faire communicatifs.
La création de l’EPCF comporte trois modules : l’information ; les stratégies ; la régulation.
Module 1 : information
Ce module prévoit une série d’entretiens avec les apprenants afin de les sensibiliser aux aspects suivants :
- Le caractère spécifique de l’apprentissage des langues. Il est important de souligner que le seul travail sur les indications du professeur ne permettra jamais une vraie communication. La compétence communicative ne s’acquiert qu’avec les investissements autonomes et les efforts créatifs de l’apprenant.
- La mise en évidence du fait que l’apprentissage des langues a d’autres valeurs que, proprement, les savoir-faire communicatifs. Il s’agit d’un remarquable outil du perfectionnement intellectuel. Les compétences d’apprentissage acquises dans le domaine des langues servent à la réussite dans d’autres disciplines et à la mobilité générale de l’apprenant.
- Repérage détaillé des possibilités de communiquer en français. Il s’agit des ressources internet, de TV 5, de la radio, des cours donnés par des lecteurs natifs, des possibilités offertes par des centres culturels, etc.
Les entretiens servent ensuite à expliquer les enjeux et les principes de l’EPCF. Les étudiants procèdent à leur choix, car la participation à ce genre d’activité ne peut être que volontaire. Il est recommandé d’intégrer ces entretiens dans le fil des cours pratiques. Les recherches montrent que, du temps prévu pour effectuer cette démarche, résultent de nombreux avantages dans l’enrichissement personnel et dans le maintien / développement de la motivation chez l’étudiant.
Module 2 : stratégique
Il est bien connu que les tests psychologiques révélant les profils des apprenants, leurs styles cognitifs etc., sont utiles aux enseignants. C’est de cette manière que l’on découvre les stratégies les plus adaptées aux apprenants. Cette recherche des voies efficaces développe leur autonomie et leur auto-réflexion sur l’apprentissage du français.
Fil conducteur
L’utilisation du matériel linguistique faite d’une manière autonome s’inscrit sur deux axes :
- consolider et perfectionner les acquis prévus par le programme universitaire.
- élargir les compétences en grammaire, en lexique et en phonétique selon les besoins personnels.
Le fil conducteur présuppose le va-et-vient du matériel linguistique, selon l’algorithme approximatif suivant :
Le travail sur cet algorithme facilite le compromis entre les exigences des programmes et les besoins individuels de l’apprenant. Pour un bon fonctionnement, l’enseignant et l’étudiant ont leurs engagements à tenir :
- L’étudiant doit s’engager à utiliser le matériel linguistique appris en classe et dans des activités communicatives en dehors de la faculté. Sans doute, le lexique, la grammaire et la phonétique vont lui manquer. L’étape suivante consiste donc à noter au moins quelques-uns de ces éléments manquants. Ensuite il doit construire les hypothèses sur l’emploi de nouveaux éléments et effectuer pour cela une recherche dans les dictionnaires ou dans des ouvrages de référence. Le recours à des personnes-ressources (camarade de classe, locuteur-natif, etc.) est particulièrement recommandé. Enfin, l’étudiant doit vérifier avec l’enseignant les hypothèses sur l’emploi des éléments de la langue qu’il a pu découvrir.
- L’enseignant doit être prêt à fournir les informations demandées. Exemple : après deux mois d’études, l’étudiant a besoin d’une phrase « Je veux qu’il soit venu », ce qui n’est pas encore prévu au programme. L’enseignant doit être capable de donner une idée de ce qu’est le subjonctif, dans la mesure où cela peut être compréhensible à cette étape de l’apprentissage. Il doit donner régulièrement aux étudiants l’occasion de présenter leurs hypothèses et prévoir des moments de consultation afin d’être entièrement à l’écoute des apprenants. Ce genre de travail peut être effectué dans un régime frontal ou individuellement, pendant que le reste du groupe travaille sur d’autres tâches.
Modes de travail
L’EPCF propose plusieurs modes de travail sur le matériel linguistique. Nous les appellerons régimes monochrome, polychrome et “société - culture”.
Le régime monochrome
C’est le temps spécialement conçu pour l’apprentissage des langues. Exemple : cours de langues, devoirs, etc. Les stratégies recommandées sont les suivantes :
- Utiliser chaque moment du cours au profit du travail avec le matériel linguistique. Eviter l’inactivité lorsque les autres étudiants répondent en envisageant toujours d’autres possibilités : composer les monologues intérieurs, préparer les questions, etc.
- Noter les devoirs relatifs à toutes les disciplines (sauf peut-être l’anglais) en français.
- Prendre l’habitude d’utiliser quelques phrases en français pendant les pauses.
- Utiliser les ressources internet, qui favorisent la pratique réelle du français et la culture générale.
- Utiliser les possibilités offertes par des centres culturels. Inciter les étudiants à profiter, absolument, des conférences et des rencontres avec des locuteurs - natifs.
- Organiser des contacts rapides avec la langue en faisant des suggestions, par exemple, fixer un moment pour la lecture de quelques passages en français sans traduction, ou encore mémoriser une ou deux phrases (des proverbes, des petites poésies) par jour.
- Ecrire son journal intime et son agenda en français ou énumérer tout simplement les activités menées au cours de la journée, décrire des personnes rencontrées, etc.
Le régime polychrome
L’étudiant est amené à travailler sur le matériel linguistique en effectuant simultanément d’autres activités. La maîtrise de ce mode de travail s’avère très avantageuse dans une société qui amène à avoir plusieurs activités simultanément.
Nous proposons, dans cette perspective, les stratégies suivantes :
- Utiliser les baladeurs avec des dialogues, des chansons, etc. Technique impeccable pour “vivre le français” au transport, en attendant des rendez-vous, etc.
- Faire des dialogues en alternance : des répliques en français et en langue maternelle.
- Décrire les personnes, les paysages, etc. en attendant le bus, un rendez-vous.
- En regardant la télévision, nommer quelques événements en français, exprimer son avis en deux ou trois mots.
Le régime “société - culture”
Chaque étudiant a ses propres intérêts, goûts, modes de vie. Il serait passionnant que la langue étrangère puissent les aider à s’enrichir au plan de leur développement social et culturel. Voici quelques pistes à suggérer :
- Faire un dossier sur le domaine de prédilection. Si, par exemple, l’étudiant est passionné par la peinture, proposez-lui de décrire ses tableaux préférés. Le dossier contiendrait au début les phrases juste pour nommer les objets. Les moyens d’expression se compliqueront au fur et à mesure. Au fur et à mesure, ses dossiers pourraient faire objet de tables rondes, de débats, etc.
- Proposer à l’étudiant de parler de ses amis, de ses sorties, etc. Il pourrait commencer par nommer, par exemple, le film qu’ils a vu, par le (dé)conseiller à ses camarades. Ce dernier prend vite conscience qu’il peut décrire sa vie personnelle et ses passe-temps favoris en français !
- La vie sociale qui nous entoure ne laisse pas indifférents nos apprenants. Il est utile de les motiver à nommer en français quelques faits entendus dans les médias, par exemple. On peut souhaiter qu’ils s’expriment brièvement sur les événements qui se passent autour d’eux et dans le monde.
Le matériel linguistique qui sera nécessaire à l’étudiant au cours de ces pratiques s’imprégnera dans sa conscience parce qu’il répondra à des besoins personnels. L’étudiant constatera que le français peut lui servir dans tous les domaines et prendra l’habitude de le pratiquer systématiquement. Il est important que l’apprenant ait confiance en ses ressources lorsqu’il construit ses hypothèses. Le français devient dès lors une des langues figurant dans son répertoire.
Module 3 : régulation
Dès les premiers pas, les étudiants commencent à se poser des questions. Il faut les motiver à analyser systématiquement leurs difficultés et leurs réussites, par la technique connue - mais pas suffisamment utilisée dans la formation conventionnelle - du journal de bord. Nous préconisons d’organiser une séance par semaine pour discuter le fonctionnement de l’EPCF. Les étudiants sont censés venir à ces séances avec des propos réfléchis. Par ailleurs, il est du ressort de l’enseignant de faire en sorte qu’ils s’adressent individuellement à lui si les réflexions collectives ne leur conviennent pas.
Autonomiser les apprenants
On vise toujours à installer chez les étudiants des mécanismes d’auto-formation réussie. Pour être un apprenant efficace, il est important de connaître ses droits et ses responsabilités. L’enseignant s’engage à apprendre aux étudiants à profiter des droits et à assumer ses responsabilités à bon escient. L’autonomisation progressive se fait en trois étapes, à répartir sur les trois modules de l’EPCF.
Savoir se fixer l’objectif d’apprentissage
Sans imaginer le but, il est impossible de l’atteindre. Nos étudiants, en ont, pourtant, une idée assez vague. Il est fondamental que l’étudiant prenne conscience des objectifs de tous les niveaux (cursus, semestre, cours). Si le but de chaque cours n’est pas clairement explicité en termes de savoirs et savoir-faire, l’étudiant a le droit d’insister pour avoir cette information.
Donc, au début de chaque cours, l’étudiant doit répondre à des questions :
1. Que dois-je apprendre à faire en français ? (Par exemple : faire des présentations, demander des renseignements, etc.)
2. Quels sont les moyens linguistiques qui me le permettraient ? (Par exemple : l’indicatif des verbes du 1er groupe, l’intonation d’interrogation, etc.)
Les objectifs universitaires étant comme des points de repère, il faut motiver les étudiants à formuler aussi leurs buts personnels. Ils peuvent soit coïncider avec ceux proposés par le programme, soit les dépasser, soit être plus modestes. Ce moment s’avère très important pour la régulation de l’EPCF et l’auto-évaluation des étudiants.
Savoir choisir des outils pour l’apprentissage
La transparence de toutes les étapes de travail en classe est un fait important dans l’enrichissement personnel des étudiants. En expliquant la logique du travail en classe, l’enseignant fait preuve de confiance dans les élèves. Il est fort souhaitable non seulement d’expliquer les stratégies et les techniques utilisées, mais aussi de les discuter avec les apprenants. Cela leur permettra de choisir des voies efficaces pour leur travail autonome.
Savoir s’évaluer
L’auto-évaluation dans le cadre de l’EPCF devient assez simple dès que l’étudiant a des objectifs clairement formulés. Il n’a qu’à constater s’il a atteint ce qui avait été projeté ou non. Evidemment, il peut y avoir différents niveaux de progression qui sont à établir individuellement. L’essentiel est de ne pas considérer l’apprentissage comme une sorte de compétition. L’évaluation n’est qu’un moniteur, mais pas un outil “sanctionnant”.
L’EPCF offre, en tant que tel, une autre vision de l’apprentissage des langues. Bien que les premiers mois soient consacrés à la formation des automatismes élémentaires, l’étudiant prend conscience que cette période peut être propice à son perfectionnement intellectuel. Il apprend à développer ses capacités d’auto-apprentissage, ce qui lui permettra d’être mobile dans un monde constamment changeant. L’apprenant devient créateur et gestionnaire de son apprentissage tout en profitant des compétences de l’enseignant. Il prend conscience que sa réussite dépend tout d’abord de lui-même. Dès lors, sa motivation n’est plus en danger.