La France, l'Europe et le monde semblent de plus en plus attirés par les thèses conservatrices. Comment expliquez-vous cette tendance ?
C’est essentiellement un phénomène qui se produit dans les pays européens. Plusieurs hypothèses peuvent être avancées : l’usure du pouvoir, la nécessité de l’alternance. L’usure est double et ne date pas d’hier. Elle concerne la gauche et la droite : toutes deux se limitent à une programmation au jour le jour, réduisant le politique à l’économique…
Ce qui est véritablement nouveau, c’est une poussée dans divers pays, en France, en Autriche, aux Pays-Bas, de ce que l’on appelle l’extrême droite. Des extrêmes droites focalisées sur un thème commun : la sauvegarde d’une identité nationale réputée menacée, à la fois par les immigrants et par un délitement de la nation dans l’Europe et dans le monde. Effectivement, il y a un problème.
Mais la France semble plutôt bien organisée pour intégrer les immigrants…
Oui, à la fois grâce aux lois républicaines et à l’identité française. La France a une expérience très ancienne de l’intégration. Elle s’est constituée à partir d’un État qui a francisé des nations séculaires, comme la Bretagne ou la Corse. Ce processus a parfois été brutal, parfois pacifique…
C’est au moment de la Révolution française que se fait la prise de conscience massive d’une identité commune. L’appartenance à la France est alors fondée sur une idée, sur un esprit, pas sur une identité de sang, ce qui nous différencie par exemple de l’Allemagne. C’est sur cette différence que s’est ancré le conflit qui s’est manifesté entre nos deux pays à propos de l’Alsace-Lorraine. Les Allemands considéraient que les Alsaciens appartenaient à leur culture et les Français répliquaient : « Oui, mais ils veulent être français. »
Et cette francisation continue au XXe siècle avec les immigrés : mariages mixtes, acceptation de la laïcité propre à la France. Le processus a fonctionné jusqu’à présent, avec quelques ratés. Pourquoi ces ratés ? Parce que, avec les Maghrébins, il existe le poids résiduel de la guerre d’Algérie auquel s’ajoute celui du conflit du Moyen Orient. Ce qui ancre chez eux l’idée d’une injustice historique. Ajoutons à cela la marginalisation sociale due à l’appauvrissement des couches populaires, le chômage, les familles disloquées et les bandes adolescentes, phénomène normal, mais qui se transforment en gangs et vivent sur une économie souterraine…
Cependant la France est une machine à intégrer et l’Europe le peut encore mieux. L’immigration a toujours fait partie de l’histoire de l’Europe, dès la chute de l’Empire Romain. Plutôt que de s’épouvanter, mieux vaut avoir, au niveau européen, une politique de régulation des flux migratoires par une véritable aide au développement – et une politique d’intégration. On peut trouver des formules de double citoyenneté : européenne et natale. Couscous, taboulé… : beaucoup de choses s’échangent, s’acclimatent. Fondamentalement, la machine fonctionne. Dans deux ou trois générations, les choses auront changé. Je ne crois pas qu’il faille voir la situation à travers une dichotomie simplificatrice : communautarisme ou républicanisme…
Et Jean-Marie Le Pen, dans tout ça ?
Le fait qu’il ait existé une France intégrative, universaliste, ouverte, a suscité logiquement une autre France, fondée sur l’idée d’une pureté mythologique, d’un pays préservé des « métèques »… Cette deuxième France a été déconsidérée après la deuxième guerre mondiale car elle s’est commise avec l’hitlérisme. Mais elle n’a pas disparu. Nous la voyons réapparaître pour combattre, entre autres, la « dissolution dans l’Europe ». Pour combattre une impression de dissolution. Les partis républicains, et singulièrement les partis de gauche n’ont pas su concilier le patriotisme avec l’européisme et l’universalisme, qui leur est pourtant fondateur. Même échec avec l’idée qu’une autre mondialisation existe grâce à des idéaux nés en Europe (Voltaire, le droit des peuples, celui des nations, la décolonisation…).
La réapparition de l’extrême droite est d’autant plus étonnante qu’il n’y a pas en Europe de crise économique majeure, mais, depuis vingt ans, des mutations économiques qui entraînent des licenciements. La crise est une crise de civilisation, de société. Il était assez juste que Malraux diagnostique dans mai 68 un symptôme de crise de civilisation : le progrès de l’individualisme a dissous toutes les anciennes solidarités, a créé des solitudes.
Voyez-vous une explication à cette crise de civilisation ?
Oui : la perte du futur. La conscience que l’avenir n’est nullement garanti. Le monde a ressuscité, au cours des Trente Glorieuses, l’idée héritée de Condorcet que l’histoire était sur des rails, en direction du progrès. Une idée que l’Union soviétique a reprise et que l’Occident a enseignée partout dans les pays colonisés… Et ça a été l’échec dans tous ces pays-là, que le modèle soit soviétique ou occidental. La perte du futur, dans ces pays, s’est traduite par un retour au passé : vers la religion et l’ethnie.
Dans notre monde à nous, il ne semble pas y avoir de retour au passé mais cette perte du futur engendre une angoisse, une espèce de pathologie sociale et historique qui peut être cause de comportements délirants, comme la poussée du mouvement national-socialiste en Allemagne dans les années 1930…
On a l'impression que les individus se sont atomisés, qu'ils se regroupent dans des formes d'appartenance élastiques (Coupe du monde, défilé du 1er mai 2002 pour la République…) : est-ce que les individus d'aujourd'hui gardent des identités stables ?
L’identité française reste très forte, capable d’intégrer des gens venus de très loin. Et elle n’est pas menacée, même si elle n’est plus la même qu’avant, quand les guerres entretenaient une sorte d’exaltation nationale. Il y avait un ennemi… Effectivement, la victoire en Coupe du monde 98 a connu une extase fondée sur la francisation dont je parle, une extase patriotique black blanc beur… Et, pour les manifestants du 1er mai 2002, la France multicolore était un fait…
Il reste des identités régionales, des identités familiales, mais les solidarités de ces identités se sont beaucoup dégradées. Et puis il y a ce que Maffesoli appelle les tribus, des communautés provisoires qui se défont. Une identité adolescente s’est renforcée à partir du développement de la culture juvénile des années 1960. Ce qui fait que même des jeunes de différents pays peuvent se comprendre facilement les uns les autres.
Ce qui n’est pas encore développé, c’est l’identité européenne et l’identité humaine, planétaire. L’identité européenne est difficile à développer parce qu’une identité se fonde sur une communauté de destins, nécessairement reliée au passé. Et le passé, en Europe, ce sont les guerres… Donc, l’Europe doit projeter sa communauté de destins d’aujourd’hui dans le futur. C’est plus difficile. Il faut trouver d’autres symboles pour construire cette identité : l’euro, par exemple. Avec lui une barrière est tombée.
L’identité humaine est encore plus difficile à construire, même si nous savons que nous avons tous le même code génétique, un cerveau à peu près pareil, la même affectivité… Nous savons aussi, grâce aux études sur la préhistoire, que nous avons un ancêtre commun, homo sapiens. Nous avons donc une matrie. Pas encore une patrie. Aujourd’hui, le destin commun, ce sont des menaces mortelles sur l’humanité : menace nucléaire, affrontements nationaux, péril écologique… Il n’y a qu’une avant-garde de citoyenneté planétaire, qui se manifeste à travers des organisations comme Médecins sans frontières, Amnesty International, Greenpeace… Il continue à manquer cette conscience massive d’une identité commune humaine.
Votre concept de « terre-patrie » n'est-il pas un lieu trop large pour fonder une identité ?
Il n’y a pas UNE identité : on a des identités concentriques. Quelqu’un est de sa famille, de son village, de sa province. Il est français. Il peut être européen. Il peut être citoyen du monde… Moi, je suis très méditerranéen, j’ai plusieurs identités, superposées. Et c’est une source de satisfaction, non de frustration ! Nous sommes trop habitués à une pensée monolithique et exclusive. Alors que l’on peut très bien englober une identité profonde, à laquelle on croit, dans une identité plus ample. Il faut construire l’identité européenne et l’identité planétaire. Si l’idée de terre-patrie entre dans les consciences, nous ferons un progrès dans ces nouvelles identités. Nous en sommes très loin, mais il ne faut pas pour autant se décourager quand on est au début d’un mouvement historique !
Lévi-Strauss dit que l'hostilité entre les cultures est le prix à payer pour le foisonnement d'une richesse culturelle. Etes-vous de cet avis ?
Il n’y a aucune culture pure. Les cultures sont à la fois ouvertes et fermées. Ouvertes par leur capacité à intégrer des éléments venus d’ailleurs. Fermées dans la mesure où elles veulent sauvegarder le fondement de leur identité propre. Les identités, à la fois, absorbent et apportent leurs caractères originaux. Cela se voit dans les grands mouvements littéraires du passé. Ou dans la diffusion mondiale du rock, d’origine américaine, mais qui engendre un rock français, un rock russe… Autre exemple qui me tient à coeur : le flamenco, andalou et gitan, était en pleine agonie dans les années 1950. Il a connu sa renaissance grâce à des amateurs français qui ont recueilli de vieux enregistrements des années 1930, et, en Espagne, grâce à des jeunes qui ont retrouvé et suivi l’école des anciens. De nouvelles symbioses ont vu le jour : le flamenco-raï, le flamenco-rock ! La créativité a tout à gagner au métissage. On constate la même chose dans le syncrétisme religieux africain… En fait, avec les migrations, nous vivons une période d’interfécondation possible. Il ne faut pas rater cette occasion.
Vous semblez plus optimiste ici que dans vos ouvrages…
On est au bord du désastre. Il y a des risques, mais il y a aussi des chances. Plus on prend conscience d’un risque, plus on peut favoriser les chances…
Propos recueillis par Françoise Ploquin et Jean-Claude Demari
Ouvrages récents d’Edgar Morin
- L’identité humaine, Le Seuil, 2001, 300 pages, 19,50 euros (cf. chronique dans le FDLM n° 321, p. 65)
- Pour une politique de civilisation, Arléa, 2002, 82 pages, 5 euros
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