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Quand la chanson devient propriété publique



Francis Lemarque, auteur, compositeur et interprète du Paris populaire, est mort samedi 20 avril 2002 à son domicile de La Varenne Saint-Hilaire, en banlieue parisienne. Il était né à Paris le 25 novembre 1917. Son père, tailleur, avait déserté l'armée tsariste. Sa mère, elle, avait fui les pogroms de Lituanie…

Juillet-août 2002 - N°322


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Il y a une dizaine d’années, j’avais rendez-vous avec Francis Lemarque qui habitait, je crois, dans l’Est de la région parisienne. Il était arrivé dans le bistrot où je l’attendais avec un sourire radieux. Il me raconta qu’il avait été très content d’entendre le jour même dans le RER quelqu’un siffler l’une de ses chansons, « À Paris ». Je répondis qu’on avait sans doute voulu lui faire un signe amical, lui rendre hommage. Mais non, ce qui le frappait surtout, c’était que le siffleur anonyme ne l’avait pas vu, pas reconnu, et qu’il sifflait cette chanson pour le plaisir : « À Paris » était définitivement descendue dans la rue. C’était là, pour lui, le signe du succès : lorsqu’une chanson devient propriété publique.

La chanson populaire, un genre
L’anecdote est caractéristique de toute l’œuvre de celui qui vient de disparaître. De son vrai nom Nathan Korb, il avait d’abord chanté en duo avec son frère, militant activement au Parti communiste et participant en 1936, pendant le Front populaire, au « Groupe Octobre » qui, autour de Jacques Prévert, menait des animations dans les usines en grève. Le même Prévert l’avait, en 1946, présenté à Yves Montand qui, en début de carrière, se cherchait un répertoire et fut son principal interprète…
Les chansons de Lemarque ont été sur toutes les lèvres, dans tous les bals, dans toutes les têtes – et elles resteront longtemps dans nos mémoires : « Le petit cordonnier », « Quand un soldat », « La grenouille », « Bal, petit bal », « Toi tu ne ressembles à personne », « Les routiers », « Ma douce vallée », il a écrit des centaines de chansons, certaines adaptées du russe (« Le temps du muguet ») ou de l’anglais (« Matilda »), mais qui toutes témoignaient d’un vrai sens de ce qu’est la chanson populaire.
Le genre n’est pas facile : un air que l’on retient facilement, que l’on fredonne, des mots qui s’impriment dans nos mémoires et dont, suprême hommage, on oublie le plus souvent l’auteur. Car Francis Lemarque était avant tout un anonyme, caché derrière son œuvre. Bien des artistes portent leur carte d’identité sur leur figure, sont reconnus partout et par tous, déclenchent des émeutes à chacune de leurs apparitions publiques, ce qui ne leur déplaît pas nécessairement. Lemarque était d’une autre race, celle des artisans qui fignolent leur œuvre, la polissent, la perfectionnent, avant de la laisser partir vers d’autres mains, ici vers d’autres voix, d’autres voies, lorsqu’ils considèrent que l’objet est achevé.
Lemarque a chanté ses convictions, la classe ouvrière ou l’anti-militarisme, il a chanté la joie, l’amour et, par-dessus tout, il a chanté Paris, sa ville de prédilection, proposant toujours de petites chansons délicieuses et légères qui, parfois, disaient des choses graves.

Les pavés de La Bastille
Lorsqu’il se produisait sur scène, Lemarque s’accompagnait à la guitare mais on imagine surtout ses airs interprétés à l’accordéon, qui symbolise tout ce qu’il fit, tout ce qu’il fut. Une de ses chansons, « Rue de Lappe », popularisée par Mouloudji, est comme un résumé de son inspiration : le quartier de la Bastille, les pavés, les bals populaires, et cette rue de Lappe dans laquelle le Balajo était (déjà) le lieu de rendez-vous de tous les amoureux de la java, de l’accordéon, toutes classes sociales confondues… De ce point de vue, son œuvre constitue la meilleure illustration de la chanson populaire. Certains mettent dans cette expression une notion péjorative, d’autres, dont je suis, la considèrent au contraire comme un compliment. Les chansons de Francis Lemarque s’inscrivent dans une longue lignée, qui commence avec « Le temps des cerises » et se prolongera encore longtemps.
Charles Trenet a chanté dans « L’âme des poètes » ces airs et ces mots qui traînent dans nos mémoires : « Longtemps après que les poètes ont disparu leurs chansons courent encore dans les rues… Parfois on saute un mot, une phrase et quand on est à cours d’idées on fait la la la la la la… » Il décrivait là, sans le savoir, le sort des chansons de Francis Lemarque, qui vient de mourir à l’âge de 84 ans.

Louis-Jean Calvet






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