Depuis 1992, la mise en place de ce programme s’est faite progressivement, et on compte actuellement 109 établissements bilingues (50 écoles primaires, 59 collèges et lycées) répartis dans 18 villes du Vietnam, scolarisant 18 000 élèves environ.
Les accords-cadres et conventions successifs ont toujours spécifié qu’il s’agissait de former un contingent d’élèves vietnamiens aptes à intégrer l’enseignement supérieur francophone, que celui-ci se situe au Vietnam (où des filières universitaires francophones se créaient, parallèlement) ou dans les universités francophones d’Europe et d’Amérique du Nord. L’objectif annoncé était donc de former des cadres nationaux, futurs acteurs du développement du pays.
La problématique du double cursus
Il a été clair dès le départ que les élèves à qui était destiné cet enseignement dans les écoles, collèges ou lycées devaient nécessairement acquérir tous les programmes vietnamiens imposés par le ministère de l’Éducation et de la formation, la langue française et les cours dispensés en langue française n’étant présents que pour permettre aux élèves de s’intégrer à un cursus universitaire francophone, implanté au pays ou à l’étranger.
Deux types de cursus ont été mis en place :
– le cursus A, de douze années d’étude de l’intégralité du programme vietnamien, auquel on ajoute un programme intensif du et en français (de la 1ère classe de l’école primaire à la classe de 12e du lycée) ;
– le cursus B, de sept années d’étude, selon la même logique (de la classe de 6e du collège à la classe de 12e du lycée).
Dans les deux cas, au cursus vietnamien suivi dans son intégralité s’ajoute donc un cursus de et en français, de 12 à 14 périodes pédagogiques hebdomadaires de 40 minutes… L’enseignement du français (avec des horaires variables et décroissants) est conduit à l’aide de méthodes de français langue étrangère (livres habituels ou spécialement adaptés pour le Vietnam). L’enseignement en français n’est dispensé que pour les disciplines scientifiques, essentiellement mathématiques et sciences physiques. On utilise des manuels français, mais surtout des dossiers thématiques.
Une difficulté récurrente exprimée par divers acteurs du programme, parents, enseignants, directeurs d’établissements, porte naturellement sur la " lourdeur " des volumes horaires, générée par ce double cursus… Mais cette difficulté n’incite guère à réfléchir sur les contenus… Et, alors que le français aurait pu être conçu comme langue d’enseignement visant à doter les élèves de compétences spécifiques pour mieux explorer les disciplines scientifiques, le programme continue à " penser en parallèle ", et non en articulation entre enseignement en vietnamien et enseignement en français.
Il est fort intéressant, et réconfortant, de voir ici et là, dans les classes, même au niveau de l’enseignement primaire, des enseignants qui sont interpellés par leurs propres élèves sur ce manque d’articulation…
Ces questions des apports et bénéfices de l’enseignement en deux langues aux niveaux linguistique et cognitif pourraient être utilement étudiées par les enseignants-chercheurs vietnamiens…
Des résultats intéressants…
Malgré ces problèmes de volumes horaires excessifs et de manque d’articulation entre programmes vietnamiens et français, les résultats obtenus par les premières promotions arrivées en fin d’études secondaires sont excellents. En effet, tous les candidats ont été reçus avec des notes bonnes ou très bonnes aux examens de fin d’études secondaires générales vietnamiennes, et presque 90 % d’entre eux ont obtenu le Certificat francophone, à valeur internationale, comportant des épreuves de maths et physique en français. De la même façon, près de 80 % des candidats ont été admis à l’entrée d’un ou deux établissements d’enseignement supérieur, soit un taux de réussite cinq fois supérieur au taux national. Par ailleurs, environ 65 % des lauréats poursuivent des études francophones au Vietnam, en France ou au Québec, cependant que 35 % se sont orientés vers les études non francophones au Vietnam.
Les objectifs initiaux paraissent en grande partie atteints, puisque les deux tiers environ des élèves continuent des études universitaires en milieu complètement ou partiellement francophone…
… mais des horizons à éclaircir
Un certain nombre de problèmes pourraient se poser, à moyen terme… On observe en effet que parmi les élèves entrés dans les universités francophones, plus de 26 % (brillants) se destinent à devenir enseignants de français… Si cette dynamique continue, ces nouvelles générations de professeurs de français risquent d’être confrontées à un " marché de l’emploi " difficile, puisqu’il est actuellement saturé, voire en régression…
A contrario, on constate que seulement 12 % ont intégré les filières universitaires francophones du Vietnam… C’est bien peu, eu égard à l’investissement engagé depuis sept ans… Mais en même temps, si ce nombre augmentait, aurait-on des professeurs suffisamment qualifiés en langue française pour les encadrer ?
Par ailleurs, alors même qu’au niveau de l’enseignement-apprentissage du français à l’école primaire, la formation linguistique et éducative est importante et reconnue, on constate que, souvent, les parents retirent leur enfant du programme bilingue lors du passage au collège… Pourquoi cette érosion ? Attrait d’autres programmes éducatifs vietnamiens plus porteurs comme les classes à option " mathématique ", " informatique "… ou " anglais " ?
Lourdeur des volumes horaires, non articulation entre enseignements en vietnamien et en français, difficultés au niveau universitaire, il semble urgent de mettre en place un nouveau dispositif de pilotage, ayant les moyens de batir un scénario à géométrie variable, intégrant toutes les données sociopolitiques actuelles du Vietnam et du système éducatif vietnamien, pour accompagner une évolution nécessaire du projet francophone bilingue, en complémentarité avec les autres programmes de français comme ceux où le français est langue vivante 1, langue vivante 2, ou encore matière à option…
Il est permis d’espérer, puisque le ministre vietnamien de l’Éducation vient récemment d’affirmer sa volonté d’élaborer, d’ici à la fin de l’année, une politique linguistique en faveur de l’enseignement du français.
Serge Cao
Chef de projet des classes bilingues en Asie du Sud-Est
Hanoï (Vietnam)
|