" Je voudrais participer plusieurs fois par semaine à des tables de conversation ", " J’ai appris à connaître de nouvelles personnes, c’est un lieu de rencontre agréable ! " Ces avis d’apprenants, à l’origine non francophones, qui vivent à Verviers, aux confins de la Belgique, peuvent intriguer : qu’est-ce qu’une " table de conversation " ? Prenez un groupe d’une dizaine d’adultes durant une heure, installez-les dans un local agréable, spacieux, et proposez-leur des sujets de discussion variés, des exercices plus dirigés, d’autres plus libres : vous obtenez une table de conversation dynamique. À Verviers, la demande accrue en français langue étrangère et le nombre élevé d’acteurs ont poussé ces derniers à se rassembler pour réfléchir, échanger et partager l’expérience acquise. La commission " alpha " est ainsi née il y a quatre ans.
Chacun a son mot à dire
Après une exposition sur le mariage à travers les cultures, après la découverte de la ville et de ses lieux importants, après des formations de formateurs, une question surgissait régulièrement : " Et pendant la période des congés scolaires, qui donne cours ? Qui reste disponible pour l’apprentissage du français à Verviers ? " Personne… Un projet a ainsi vu le jour d’organiser des tables de conversation durant les vacances scolaires pour permettre aux apprenants de pratiquer la langue, de maintenir leurs connaissances et de rester en contact avec le français. Aujourd’hui, un coup d’œil dans le rétroviseur permet de dire que cette initiative a répondu a un besoin réel. Des personnes issues de différentes cultures et de différents pays (Somalie, Russie, Maroc, Ouzbékistan, Turquie, Île Maurice, Thaïlande, Allemagne, Iran, Kazakhstan, Algérie, Afghanistan, Azerbaïdjan, Mongolie, Tchétchénie…) ont participé durant les deux mois d’été aux tables de conversation et aux différentes activités organisées dans ce cadre.
D’emblée, certaines personnes comprennent bien la langue, mais elles ont peur de parler, de s’exprimer. Apprendre à connaître les apprenants, les pousser à la parole, les inciter à s’exprimer sur des sujets qui les touchent. Réussir à ce qu’ils s’expriment face au groupe, qu’ils prennent la parole malgré les erreurs. Réussir à faire oublier à certains cet attachement qu’ils ont à leur stylo et à leur feuille… Voilà quelques petits défis qui se cachent derrière ces moments de rencontre où chacun a sa place et son mot à dire.
Vers des sujets plus profonds
L’animateur doit, lors de chaque table de conversation, lancer une question qui concerne un thème précis. Nous abordons par exemple des sujets très concrets, comme la location et la visite d’un appartement, une demande d’information au guichet de la gare, une discussion face à un fonctionnaire, etc. Nous réalisons une petite mise en scène, des dialogues improvisés, nous enregistrons, nous corrigeons ensemble.
Nous profitons de ces sujets pour faire partager les expériences vécues dans des situations similaires. Ces moments importants permettent à chaque personne d’exprimer ses frustrations, son étonnement, son incompréhension par rapport à un vécu. Le groupe s’enrichit de ce genre de témoignage et nous abordons tout naturellement les différences culturelles, les habitudes, les codes de la communication dans la vie quotidienne. Par exemple, lorsque nous recevons un cadeau, peut-on l’ouvrir directement ou devons-nous attendre que notre hôte soit parti ? En Belgique, nous l’ouvrons devant la personne qui nous l’offre : ne pas le faire serait considéré comme une sorte d’impolitesse.
Cet espace de rencontre permet d’aborder des sujets ou du vocabulaire qui ne se trouve pas dans les méthodes utilisées dans les cours de français comme, par exemple, les habitudes des Belges, certains mots ou expressions du langage familier… Des questions timides surgissent quand les adultes nous demandent la signification de certains mots, entendus par la bouche de leurs enfants, et qu’ils n’ont pas trouvés dans le dictionnaire ! En effet, la table de conversation est un lieu ouvert aux questions, aux sujets délicats…
Lors d’exercices plus libres, nous arrivons à aborder des thèmes aussi passionnants que le rôle de la femme et de l’homme dans la société, l’éducation des enfants, les valeurs fondamentales de la vie, le sentiment d’être étranger dans un pays… Ou encore les rêves, la mort et les rites qui l’entourent, la place des animaux domestiques, les façons de saluer les personnes… Inviter un intervenant extérieur qui prend part à la table de conversation sur un thème précis peut également susciter l’ intérêt des participants. Nous avons profité de l’été pour aller visiter différents lieux historiques, lieux culturels et réserves naturelles de la région. Un bon moyen pour aborder des sujets divers tout en visitant la région et notre pays !
Gérer le groupe
Pour faire parler les apprenants de sujets qu’ils connaissent, qui les touchent, nous partons souvent d’un support. Par exemple, nous donnons le début d’une phrase, nous proposons à chacun de choisir une photo et ensuite de s’exprimer : " Cela me fait penser à… ", " Cela me rappelle… ", " Si j’étais…. ". Lors de ce genre d’exercice plus libre, l’animateur laisse les personnes parler tout en reformulant leurs idées de temps en temps. L’animateur reste également très attentif aux sujets intéressants qui peuvent surgir, il les prend au vol et les renvoie en question vers le groupe.
Pour susciter l’intérêt de tous, il est agréable de travailler avec des supports assez grands, des images, un extrait audio, un objet que tout le monde peut voir ou entendre en même temps. Nous avons ainsi utilisé des diapositives, des enregistrements audio, des dessins, des caricatures, des bandes dessinées.
Il n’est pas innocent que l’on parle ici d’animateur plutôt que de formateur ou de professeur. En effet, lors de ces tables de conversation, le rôle de l’animateur est particulier. Il s’agit de gérer le groupe, de distribuer la parole, de faire taire le bavard, de susciter l’intérêt de tous, de tendre des perches aux timides, de mettre à profit les connaissances de l’un et de l’autre, de corriger les erreurs sans que cela devienne trop lourd. Le temps est compté : une heure, c’est court, il faut que tout le monde prenne la parole !
" J’aime quand le groupe n’est pas trop grand ", insiste un assistant. Pourtant, lorsque le groupe l’est effectivement (dix ou douze personnes), l’idéal est de travailler en sous-groupes : cela donne à chacun un temps de parole plus long et permet à la fin de l’exercice de mettre en commun les productions des sous-groupes.
Travailler l’écoute
" Je n’ai plus peur de prendre la parole devant un groupe ", sourit telle mère de famille… Nous remarquons vite que le traditionnel tour de table lasse les personnes et ne stimule pas l’écoute mutuelle. Nous utilisons donc différentes méthodes pour favoriser l’écoute de l’autre. Par exemple, un exercice consiste à partir d’une photo pour inventer une petite histoire. Les apprenants travaillent par deux et ont quelques minutes pour y réfléchir. Ensuite, la mise en commun se fait. Un groupe de deux personnes raconte son petit récit, les autres sont obligés d’être attentifs car ils posent ensuite des questions sur les personnages, le lieu, l’intrigue. Ces questions vont faire évoluer l’histoire, des éléments sont ajoutés, des idées proposées par d’autres et nous obtenons ainsi un récit collectif souvent rempli d’humour.
Un autre exercice consiste à travailler les questions-réponses. L’animateur met en jeu une balle qui sert de lien de communication. Cette balle est lancée par un apprenant qui formule une question. Lorsque la balle est reçue par la personne visée, celle-ci répond et la relance à un autre apprenant. Les apprenants restent très attentifs car à tout moment, ils peuvent recevoir la balle.
Les apprenants peuvent également préparer un petit thème pour la prochaine rencontre. Ils apportent par exemple des photos personnelles et nous parlent de leur famille, leur pays, leurs vacances, leurs passions… C’est un bon moyen d’intéresser les autres personnes du groupe.
Cette première expérience a mis en évidence l’envie des apprenants de rester en contact avec la langue française durant les vacances. Une envie de progresser et de pratiquer cette langue d’adoption. De plus, ce projet a permis aux différents acteurs, associations et écoles de promotion sociale, de mieux collaborer, de mieux se connaître et de monter un projet commun. Enfin, cette formule de table de conversation sort du cadre scolaire, elle est flexible, dynamique et interactive. C’est un lieu où l’apprenant peut aborder des thèmes divers et briser certaines barrières pour passer à l’oral.
Christel Weber
Action Langues, Verviers (Belgique)
Contacts pour la " commission alpha " :
- Action Langues, 5, Place Général Jacques, B- 4800 Verviers
Tél. : 087/22.84.09
Fax : 087/23.14.32
Mél : alv@pi.be
- Lire et Ecrire, 4, Boulevard de Gérardchamps, B- 4800 Verviers
Tél. : 087/ 35.05.85
Fax : 087/31.08.80
Mél : le.verviers@swing.be
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