Est-ce un choix personnel ou un concours de circonstances qui vous ont amené à devenir l’entraîneur d’une sélection nationale africaine ?
Les deux ! J’étais parti au Ghana, en 2000, pour suivre la Coupe d’Afrique en mission de recrutement pour le club de Sedan. Lors de ce premier voyage en Afrique noire j’ai éprouvé un choc profond. Il s’est produit un déclic. Quand j’ai repris le travail en France, j’étais mal à l’aise, comme en état de manque. Dans ma tête le choix de l’Afrique s’est fait à ce moment. Ensuite j’ai été contacté par la fédération de football de Guinée pour un remplacement. Je suis parti aussitôt pour encadrer l’équipe pendant trois matchs. Ce fut une réussite sur le plan sportif mais ce n’était pas ce que je recherchais dans la vie : il y avait à l’époque le couvre-feu car la Guinée se considérait en guerre avec l’un de ses voisins. J’ai préféré ne pas prolonger ce contrat. Cependant, le ministre des sports a continué à m’inviter au stade parce qu’il disait que je portais bonheur. C’est là, lors d’un match entre la Guinée et le Sénégal, que j’ai rencontré par hasard le président de la République et qu’a commencé mon aventure sénégalaise !
Qu’est-ce qui vous a finalement convaincu de vous fixer au Sénégal ?
Ce n’est pas le climat, car je préfère celui du Sud de la France, où j’ai ma maison ! Je crois que ce sont les valeurs humaines que l’ont trouve encore dans ce pays et que nous avons perdues en Europe. Je veux parler chaleur humaine, convivialité, solidarité. En Afrique, la porte est toujours ouverte ! Cette façon de vivre me plaît beaucoup : je me retrouve en accord avec ma philosophie de la vie, qui est un peu celle d’un aventurier.
Avez-vous imposé vos conceptions du football ou bien avez-vous plutôt essayé de vous adapter au style local ?
Il n’y a pas de secret : quel que soit le continent où l’on se trouve , il faut beaucoup travailler pour obtenir des résultats. D’habitude, un entraîneur européen débarque et tente d’imposer ses vues. En ce qui me concerne, j’ai plutôt cherché à concilier ma façon de travailler avec les qualités intrinsèques des joueurs afin de ne pas détruire leur spontanéité créatrice et leur joie de vivre. C’est ainsi que le système de jeu en 4-4-2 (quatre défenseurs devant le gardien de but, quatre au milieu et deux attaquants de pointe), qui a ma préférence mais qui nécessite à la fois de la discipline collective, de la solidarité entre joueurs et de l’improvisation individuelle, a été adopté par tous à ma grande satisfaction. Ce qui me rend le plus heureux pour l’instant ce n’est pas de gagner un match, mais de voir briller les yeux des gosses qui y assistent, parce que je sais combien leur vie quotidienne est difficile.
De nombreux jeunes joueurs africains évoluent maintenant en Europe : cela ne risque-t-il pas à moyen terme d’appauvrir le football dans les différents pays du continent ?
Il serait effectivement profitable pour leur pays d’origine que ces jeunes soient inscrits dans des centres de formation près de chez eux. Ils pourraient ainsi débuter leur carrière dans les clubs qui les auraient formés. Ils pourraient être parrainés par de grands clubs européens qui pourraient du même coup former des cadres sportifs africains. C’est une question de patience et de moyens. Une chose est sûre : il y a déjà des compétences en Afrique. Par exemple, l’équipe de techniciens qui m’entoure est entièrement sénégalaise et je n’en ai jamais eu de meilleure.
Certains de ces jeunes footballeurs restent néanmoins sur le carreau en Belgique ou en France : qu’en pensez-vous ?
C’est un scandale qui me révolte ! Le danger vient de ces gens qui, pour faire de l’argent, exploitent le talent des jeunes et la crédulité de leurs parents. Si cela ne marche pas, ils laissent tomber le gamin, l’abandonnent sans papiers ni billet de retour ! Il faut mettre ces gens-là en prison !
Quelles sont les qualités fondamentales des joueurs africains qui séduisent tant les clubs français ?
À la base, beaucoup de garçons africains sont surdoués techniquement et athlétiquement. C’est le " football de la rue " (comme l’appelle Zidane qui a connu cela à Marseille) qui produit ce genre de joueurs. C’est sur les terrains vagues qu’ils inventent du jeu et qu’ils apprennent, ballon au pied, l’essentiel de la technique. Maintenant je ne sais qui séduit qui ! Les Africains et notamment les Sénégalais sont francophones et se découvrent beaucoup de points communs culturels avec les jeunes Français. La principale difficulté pour eux, comme pour tous les déracinés, c’est de quitter une famille et un pays merveilleux comme le Sénégal pour se retrouver à Sedan ou à Lens. D’où l’importance de les entourer de beaucoup de chaleur humaine si l’on veut vraiment qu’ils réussissent. Heureusement, nos clubs deviennent souvent la seconde famille de ces jeunes gens. Je pense que c’est pour cela qu’ils réussissent mieux en France.
Pour la première fois, le Sénégal va participer à la Coupe du Monde de football. Avec quel état d’esprit allez-vous aborder ce rendez-vous historique ?
Avec beaucoup d’humilité et surtout avec l’ambition d’apprendre des autres équipes tout en sachant que notre statut a changé depuis notre accession à la finale de la Coupe d’Afrique des Nations. Nous n’aurons donc aucun complexe vis-à-vis de nos adversaires du premier tour, que ce soit l’Uruguay, le Danemark ou même la France. Nous jouerons tous nos matchs, comme d’habitude, pour les gagner. Mais je crois que le match d’ouverture Sénégal-France sera d’abord pour tous les joueurs une grande fête !
Propos recueillis par Philippe Jérôme
|