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Les paradoxes du football français

Le football français souffre et profite à la fois d’un étonnant paradoxe. La planète entière lui envie son équipe nationale, alors que son championnat ne fait pas le poids par rapport à ses voisins. Pourquoi ? La jurisprudence Bosman et un statut fiscal défavorable conduisent les grands clubs français à l’endettement.

Mai-Juin 2002 - N°321


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Depuis la saison 1995-1996, l’équipe de France de football est quasi imbattable. Auparavant, elle détenait le titre peu glorieux de championne du monde des matches amicaux. Désormais, elle est championne du monde tout court (en 1998 sur son propre sol) et championne d’Europe dans la foulée (en 2000 aux Pays-Bas et en Belgique).
Tous les Bleus, presque sans exception, sont des stars. Zinedine Zidane, malgré son tempérament ultra discret, est reconnu comme LE meilleur joueur de la planète.

Et les clubs alors ? Sont-ils aussi dominateurs sur la scène européenne ? Non, et loin de là. Depuis quatre ans, les équipes françaises échouent systématiquement aux portes des quarts de finale de la compétition majeure, la Ligue des Champions.
Chaque année, l’UEFA, l’équivalent européen de la Fédération Internationale de football, établit un classement des pays selon les performances de leurs clubs dans les différentes épreuves continentales. La France pointe seulement à la 5è place, derrière l’Espagne, l’Italie, l’Angleterre et l’Allemagne.
Et les rares Bleus évoluant en France (Ramé et Dugarry à Bordeaux, Leboeuf à Marseille, Carrière à Lyon), devront eux aussi s’exiler s’ils veulent connaître la joie de soulever un trophée européen.

Les Bleus sous d’autres cieux

Question péremptoire mais inévitable, les clubs français sont- ils sacrifiés au profit des Bleus ? Car l’équipe de France est composée quasi entièrement d’éléments évoluant à l’étranger, faisant les beaux jours des Juventus de Turin, Real Madrid, Bayern Munich et autres Manchester United. Ces championnats sont beaucoup plus relevés que le nôtre. Les entraînements sont physiquement beaucoup plus durs, les joueurs mieux préparés. Zidane, Henry, Trézéguet, Lizarazu y ont acquis une expérience et une maîtrise qu’ils mettent finalement au service de leur sélection nationale. Un véritable transfert de technologie.

L’Italie, l’Espagne, l’Allemagne ou l’Angleterre se mordraient presque les doigts d’héberger et de faire progresser des stars étrangères. Leurs équipes nationales sont reléguées au second plan. Elles sont régulièrement vaincues par les pays " exportateurs de joueurs " que sont la France, les Pays Bas et le Portugal. Lors des demi-finales de l’Euro 2000, l’Italie faisait presque exception au milieu de ces trois pays. Les clubs perdent d’un côté ce que les équipes nationales gagnent de l’autre. Et inversement. Plus paradoxal, ça n’existe pas.

Bosman : détournement d’arrêt

Alors comment expliquer cette situation inédite, tous sports confondus ? Il faut revenir sur cette fameuse saison 95-96. Le 15 décembre 1995, un arrêt de la Cour de Justice des Communautés européennes révolutionne le monde du football. Il est connu sous le nom d’arrêt Bosman.

Jean-Marc Bosman était un joueur, plutôt modeste, du FC Liège, en Belgique. À la fin de son contrat, il trouve un autre club : Dunkerque, en France, qui souhaite l’emprunter pour un an, avec possibilité de transfert définitif.
Mais Liège ne veut pas et bloque le transfert, exigeant le versement d’une indemnité. Le joueur Belge se retrouve donc sans salaire et sans club.
Bosman fait alors appel à la justice européenne, qui lui donne finalement raison. En vertu de la libre circulation des travailleurs, un joueur en fin de contrat peut offrir ses services à tout club, sans que son club d'origine puisse réclamer une indemnité de transfert.
Les clubs ont immédiatement trouvé la parade : les contrats portent sur une durée plus longue et contiennent une clause de résiliation. Le but est clair : disposer de plusieurs années afin d'accroître la valeur marchande du joueur, "accepter son transfert" avant la fin du contrat, mais contre une indemnité pour résiliation anticipée. Ainsi, Zinédine Zidane a été transféré de la Juventus de Turin au Real Madrid sans avoir achevé son contrat. Le club espagnol a quand même du verser une indemnité d’environ 80 millions d’euros, un record.

Seconde conséquence de l’arrêt Bosman : il n’y a plus de limite au nombre de joueurs étrangers dans chaque club, du moment qu’ils sont originaires d’un pays de l’Union européenne. Système là encore détourné, puisque de nombreux Brésiliens s’arrangent pour se procurer un double passeport portugais.

Exemple le plus criant de cette immigration accélérée: Arsenal, équipe de la banlieue de Londres qui, sur certaines rencontres, n’aligne aucun Anglais ni même aucun Britannique !

La planète football ne tourne plus dans le même sens, et les clubs français n’y ont rien à gagner. Pourquoi ?

Parce qu’en France, c’est bien connu, on paie davantage d’impôts qu’ailleurs. Et le sport ne fait pas exception. Résultat, à salaire égal, un joueur gagne plus d’argent à l’étranger que dans l’Hexagone. Pas étonnant dans ces conditions que les meilleurs joueurs français s’expatrient. Compte tenu de la durée d’une carrière de footballeur, il est compréhensible de se " vendre " au plus offrant, sur le plan financier et fiscal. Les footballeurs savent compter, il n’y a qu’à remarquer le nombre de leurs apparitions dans les spots de publicité et sur les plateaux de télévision.

L’arrêt Bosman les a donc libérés de toutes contraintes. Ils peuvent s’en aller à n’importe quel moment, sans attendre la fin de leur contrat, et dans n’importe quel club, même si d’autres étrangers y sont déjà.

Les petits malmènent les gros

Faut-il se faire une raison de ce déséquilibre ? D’un championnat hexagonal aux allures de Deuxième Division européenne ? Non, ont décidé quelques investisseurs français comme Robert Louis-Dreyfus (Adidas) à Marseille ou François Pinault (PPR) à Rennes. Sans atteindre les sommes astronomiques consenties par le Real Madrid et Manchester United, ils pratiquent une politique de recrutement démesurée, mais qui surtout ne fonctionne pas. Ils engagent de jeunes joueurs, stars des championnats brésilien et argentin, et qui ne tiennent pas leurs promesses, une fois arrivés en France. Le résultat sportif n’est pas au bout de l’investissement financier.
Deux des plus gros budgets du championnat, Marseille et le Paris Saint-Germain, n’ont rien gagné ces dernières années, et pour couronner le tout, ils accusent les plus gros déficits. A eux seuls, le PSG et l'OM représenteraient 80 % de l'endettement de la Division 1.
Qui gagne alors ? Souvent des clubs réputés pour leurs centres de formation comme Nantes et Auxerre, ou d’autres, comme Lens et Sedan, qui s’appuient sur une importante ferveur populaire.
Cette même ferveur qui fait briller les " petits poucets" en Coupe de France. Le plus bel exemple restera Calais, club amateur issu de CFA (l’équivalent de la 4ème division), et qui en 99 joua la finale au stade de France après avoir évincé plusieurs formations de l’élite professionnelle. Cette année encore, aucun des cadors de la Première Division ne participaient aux demi-finales. Les nantis n’ont plus la cote. Ne vont-ils pas devenir de simples filiales des Real, Juventus, Bayern et Manchester ? L’éventuelle abolition du système des transferts, qui ne semble plus qu’une question de temps, risque bien d’achever certains clubs français. En définitive, ils forment de jeunes joueurs que les clubs étrangers se chargent de perfectionner, au profit de l’équipe nationale française !

Formation d’exception

À quoi donc attribuer cette hégémonie des Bleus, qui reste à confirmer lors du prochain Mondial en Corée du sud et au Japon ? C’est sans doute une victoire de la formation " à la française ". Zidane, Henry, Barthez, et d’autres sont de purs produits de nos petits clubs. Mais c’est plus encore celle du " foot business ", qui a transformé l’équipe de Roger Lemerre en un produit marketing et les joueurs en ambassadeurs de la réussite française à l’étranger.

Bruno Faure


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