À Kaboul, le samedi 23 mars 2002 a été la " journée nationale de l’Éducation ", marquée dans de nombreuses écoles par des fêtes : chorales, danses, poésies…Contrairement à ce qui se passait, il y a seulement deux mois, de nombreuses enseignantes, et parfois même des mères, sont arrivées à l’école sans tchadri : elles en étaient manifestement fières et heureuses. Et tout cela malgré des conditions matérielles très difficiles : écoles sans toit, aux murs décrépis et parfois effondrés, sans mobilier scolaire…
Les lycées et les écoles de Kaboul
Rappelons que dans ces locaux délabrés, souvent exigus, s’entassent des milliers d’élèves. Des établissements dans lesquels, en France, n’iraient pas plus de 200 élèves, en accueillent, à Kaboul, 2500 à 3000. Dès lors, dans presque tous les établissements, les élèves viendront par vagues de deux, souvent de trois. Dans ce cas, guère plus de trois heures d’enseignement seront assurées quotidiennement pour chaque vague.
Aux lycées franco-afghans Esteqlâl (pour les garçons) et Malalaï (pour les filles) les travaux de réhabilitation sont en voie d’achèvement. Les trois chefs d’établissement français et les six enseignants ont pris leurs fonctions depuis plusieurs semaines. Par ailleurs, 115 enseignants afghans sont prévus pour 3500 élèves dans le premier établissement et 100 pour les 2500 élèves du second. La reprise de l’enseignement du français y est prévue à trois niveaux (3e, 7e et 10e année).
Toujours à Kaboul, trois projets de réhabilitation et d’équipement d’écoles sont mis en œuvre par l’association NEGAR avec un soutien du ministère français de l’Education nationale et des syndicats d’enseignants : il s’agit des écoles Wazir Akbar Khan, Naswan#8 et Deh Kepak. Il est important d’accompagner ce type d’expérience afin de pouvoir en tirer des enseignements permettant d’apporter des solutions plus globales au problème, fondamental, du rattrapage scolaire des filles, interdites d’école sous les Talibans.
Après plus de vingt années de guerre, le secteur éducatif, à travers tout l’Afghanistan, est particulièrement dégradé tant au plan matériel qu’humain. On estime que près de 80 % des établissements scolaires sont complètement détruits ou extrêmement délabrés. Au plan humain, au fil des conflits et des régimes successifs, le corps enseignant a été sérieusement touché : morts, exil dans les pays limitrophes ou en Occident, déplacement au sein du territoire afghan. Actuellement, rien ne permet d’indiquer le nombre exact d’enseignants présents en Afghanistan. Avant le régime des Talibans, 60 % au moins du corps enseignant était féminin (80 % pour le niveau primaire). Pendant le gouvernement taliban, les personnels féminins ont été licenciés. Les professeurs femmes ne sont donc plus payées depuis cinq ans, et les hommes, comme tous les fonctionnaires afghans, depuis six mois ou un an…
Ailleurs aussi : l’éducation !
En sortant de Kaboul vers le nord, la route est bordée de mines : plaine de Shamali ravagée, vallée du Panshir pauvre mais avec de l’eau et des cultures, cars de réfugiés qui descendent pour rentrer dans des villages abattus, partout des carcasses de tanks, de pièces d’artillerie, de camions militaires… Paysages magnifiques, montagnes somptueuses, montée vers le tunnel de Salang réouvert à la circulation le samedi 19 janvier, descente vers Mazar-e-Charif, moins pauvre, moins détruite…
Étaient en projet à Mazar-e-Charif, en janvier, la réhabilitation et l’équipement de l’internat pour filles de la faculté de médecine (300 étudiantes inscrites pour la rentrée) et de l’institut de formation des maîtres. La formation des enseignants est en effet un chantier important que le ministre afghan de l’enseignement supérieur désire ouvrir rapidement : il souhaite la création d’une " université de formation des enseignants " qui serait basée à Kaboul avec des antennes dans différentes villes afghanes, dont Mazar.
Dans la vallée du Panshir, deux projets conduits par l’association Afghanistan libre sont soutenus par le ministère français de l’éducation : l’achèvement de la construction du lycée de Malalaï à Hannaba, pour mille élèves ; la construction d’une école primaire dans le village de Qalâtcha pour les 150 filles actuellement scolarisées dans la mosquée du village. Dans la plaine de Shamali ravagée, au nord de Kaboul, les habitants commencent à revenir, sous la tente en attendant la reconstruction. Au cœur de la plaine de Shamali, la ville d’Istalif, jadis peuplée de 40 000 habitants, est quasi intégralement détruite. Au milieu des tentes, une école primaire est encore debout mais à réhabiliter ; d’un lycée de filles il ne reste que des traces ; pour un autre, les murs et le toit ont été miraculeusement épargnés. La réhabilitation d’un ou deux établissements scolaires serait un signe fort pour les habitants en voie de réinstallation. L’association " Afghanistan Bretagne " s’attelle à la reconstruction de l’école.
Certains de ces projets et d’autres à venir peuvent être présentés aux collectivités territoriales françaises ou à des associations désireuses d’agir en Afghanistan. À partir de cette aide matérielle, il existe des possibilités d’accompagnement pédagogique, de jumelages, de partenariat avec des établissements scolaires français. L’éducation est et reste l’une des composantes de l’intervention d’urgence. En Afghanistan, comme au Kosovo en 1999, un dispositif permettant cette intervention éducative d’urgence est une nécessité. Il reste à le créer.
Martine Storti
Inspectrice générale de l’éducation nationale (après deux missions effectuées en Afghanistan, du 8 au 25 janvier et du 13 au 28 mars 2002)
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