Dès le XVIIe siècle, mais surtout au XIXe, des établissements privés congrégationnistes se sont installés en Turquie (à Istanbul) et ils sont toujours prospères. Avec la révolution kémalienne, instituant la République moderne et laïque, d’autres écoles francophones vont voir le jour, avec des statuts particuliers, publics ou semi-privés.
Une diversité d’établissements
Il faut citer naturellement Galatasaray, à Istanbul, une institution originale, de statut public, où l’on entre par concours, qui a formé et continue de former une élite, et dont le rayonnement et la puissance vont bien au-delà de l’excellence pédagogique.
Mais d’autres institutions, soutenues par des fondations, ont aussi créé des établissements francophones, telles que le lycée Tevfit Fikret, avec des écoles prestigieuses à Ankara et Izmir. Enfin, au sein même de l’enseignement public classique, des lycées, appelés lycées anatoliens, dispensent également un enseignement bilingue gratuit et de qualité.
Tous ces établissements ont en commun de recruter des élèves sélectionnés par concours, mais les réformes de l’organisation des études primaires et secondaires d’une part, les incontournables " bachotages " nécessaires pour entrer par concours aux meilleures universités d’autre part, font que l’enseignement de et en français est de plus en plus difficile à conduire : on lira ci-contre avec intérêt un regard porté sur les lycées anatoliens…
Quelques spécificités
Le plus souvent, les matières enseignées en français sont d’abord les disciplines scientifiques : mathématiques, biologie, etc. Les programmes sont turcs, les certifications aussi, d’où de difficiles traductions de manuels, des adaptations pas toujours aisées pour les enseignants (les langues ne sont pas neutres au regard des méthodologies).
Jusqu’à une époque récente (une dizaine d’années), de nombreux enseignants français étaient recrutés pour ces établissements (plus d’une centaine). Mais les couts se révélant trop élevés, un système particulier de coopération a été créé, qui limite de fait la participation de la partie française, et de nombreux enseignants doivent être recrutés sur place, au moins dans les premiers niveaux…
Une importante spécificité de l’enseignement bilingue turco-français est qu’il se prolonge dans l’enseignement supérieur, pour certaines spécialités, dans les universités de Galatasaray, Marmara… Ces filières bilingues, en plein développement, donnent du sens aux études secondaires bilingues.
Ce dernier point donne à penser que l’enseignement turco-français en Turquie peut trouver un second souffle, après une très longue tradition. La demande en français reste forte, même si l’anglais et l’allemand prospèrent. Mais comme c’est souvent le cas pour l’enseignement bilingue, le problème du recrutement et de la formation des enseignants de – et en – langue 2 est une préoccupation essentielle.
Jean Duverger
À la croisée des chemins
Le lycée dit " anatolien " est un lycée d’état, gratuit et de qualité,
dont l’enseignement est bilingue. Il permet aux jeunes de poursuivre leurs études en toutes matières en langues étrangères,
en majorité en anglais, mais aussi en allemand ou en français.
De leur création à 1998, les lycées anatoliens recrutaient leurs élèves dès la première année de collège, vers l’âge de 12 ans. Les élèves suivaient obligatoirement un ou deux ans de classe préparatoire (selon l’établissement scolaire), c’est-à-dire un enseignement intensif en langue avant d’intégrer le collège proprement dit, où ils apprenaient alors les matières scientifiques en langue étrangère.
L’enseignement de la langue étrangère se poursuivait tout au long du collège – 3 années – et les élèves avaient, à l’entrée du lycée après quatre ans d’études de français, un niveau satisfaisant pour la majorité d’entre eux. Au lycée, ils étudiaient également les langues étrangères, essentiellement un approfondissement grammatical, une approche de la littérature, de la composition, des études de textes, des débats oraux.
Depuis la réforme de l’organisation des études primaires et secondaires, le recrutement des élèves dans ces lycées se fait après les huit années de scolarité obligatoires. Les élèves qui intègrent après concours les sections de français des lycées anatoliens arrivent donc à 15 ou 16 ans actuellement, sans aucune base de français. Ils sont souvent déçus de ne pas avoir été admis en section d’anglais. Leur motivation est de ce fait souvent très relative vis-à-vis de la langue française… Il leur faut suivre une ou deux années d’enseignement intensif de français avant d’entamer leurs études de lycéens. Cet enseignement intensif est crucial pour eux et il leur faut avoir des résultats.
Pour que les élèves réussissent, il faut que les enseignants soient compétents et de formation adaptée aux méthodes utilisées de FLE, parfois plus traditionnelles pour la grammaire. En général, ce sont les méthodes communicatives qui sont le plus utilisées. L’enseignant travaille souvent des années avec les mêmes méthodes, qu’il pense maîtriser. Elles visent à proposer au jeune un enseignement lui donnant rapidement accès à la communication orale. Le travail avec la vidéo et les cassettes audio devrait offrir aux enseignants un support très large et varié qui peut même limiter les faiblesses des enseignants en communication orale. L’utilisation de l’ordinateur est assez rare, celle de l’nternet encore plus. La méthode est-elle utilisée au maximum et dans les meilleures conditions ? Longtemps l’absence, souvent totale, de formation en FLE des enseignants et de formation continue a fait que les élèves n’en retiraient pas tout ce qu’ils pourraient y trouver…
L’existence de ces lycées et des classes en français est importante car elle permet à des jeunes, dont les parents n’auraient pas les moyens de les envoyer dans un collège privé francophone, d’étudier le français s’ils le désirent. Cependant, pour que cet enseignement soit réellement bénéfique et de qualité, il est important que les enseignants soient formés aux méthodes FLE et qu’ils puissent être soutenus par des enseignants de langue maternelle française en classe préparatoire pour assurer les bases les plus solides possibles. Ceci permettra sans doute à un plus grand nombre d’élèves d’apprendre le français sans trop de difficultés ni découragement. Le français a bien besoin de retrouver une place en Turquie : ceci ne se fera pas sans l’intervention d’une réelle politique d’enseignement du français organisée par la France en étroite collaboration avec les enseignants turcs.
Hüsnü Arslan, Université de Marmara, Istanbul, Turquie
|