Toutes ces questions sont terrorisantes et incontournables, car définir (les confins de) ce lieu d’où l’on parle, c’est changer le / de lieu. La culture est un contenant et un contenu dont les confins sont en constante interaction et en mutation permanente. Et l’ensemble se trouve dans un lieu où l’absence de fixité est fondamentale même si toute définition d’un espace culturel est une tentative de bornage. Parler de la culture - ou parler au nom d’une culture - reste toujours une forme d’imposture. Une barbarie plus ou moins feutrée, fondée sur un double désir de conserver et d’exclure, se dessine dès que l’on commence à la définir.
Et chaque fois que nous abordons les problèmes de définition d’un tel mot nous changeons inévitablement de cap (les rapports entre cap, capital et culture ont été d’ailleurs fort bien étudiés par Derrida en 1991 dans L’autre cap, Paris : Éditions de Minuit). Précisons que nous naviguons dans des eaux troubles aux courants incertains avec les instruments imparfaits de nos différents patrimoines culturels. Nous fabriquons de tels instruments selon nos propres systèmes de valeurs - et les valeurs spécifiques de chaque culture fluctuent comme les actions à la Bourse. La culture (comme les objets d’un lieu) risque toujours d’être confisquée par un pouvoir qui cherche à standardiser, à centraliser et à normer les objets de culture au détriment de la multiculturalité et de la multilocalité.
Face à la menace
La qualité des différences ou les variétés de la culture française sont nourries en partie par une forme d’égocentrisme - héritage de Delphes (Connais-toi, toi-même) ou héritage de Montaigne ( Que sais-je ?), mais aussi de Descartes (Je pense, donc je suis) et de Valéry (Parfois je pense ; et parfois, je suis). " Ce qui se cultive, c’est toujours le moi ", synthétise Denis Kambouchner dans ses Notions de philosophie, III. (1995, Paris : Gallimard. Collection Folio/Essais. p 511). L’égocentrisme - source des individualismes - est une force et une chance en France, car il existe aujourd’hui, comme hier, toutes sortes d’impérialismes culturels (ceux de l’école, des médias, des ethnologues, des religions et de l’État - et leurs mélanges) qui constituent d’autres cocktails volatiles et dangereux pour l’humanité. Aujourd’hui, les individualismes de Montaigne, de Descartes ainsi que ceux de la période des Lumières se trouvent à nouveau menacés par l’appartenance au groupe (ou à une race) que prônent certains partis politiques, tels que le Front national, en Europe et ailleurs.
Il y a aussi d’autres dangers. Paul Valéry craignait par exemple que la différence et la valeur des cultures ne se réduisent à des " coefficients naturels : superficie, nombre, forme physique. Les puissances pour être comparées ne demanderont qu’un simple rapport numérique " (Cahiers 1895-1914. Gallimard. vol. II. p. 29). Il constatait également la faible valeur accordée à l’esprit. Aujourd’hui, une certaine forme de " rationalisation économique " banalise encore plus le lieu, le moi et les valeurs pour que tout produit culturel devienne immédiatement monnayable, bref, une simple marchandise. Et pour qu’elle soit digeste, c’est-à-dire " démocratisée ", elle est standardisée, schématisée. C’est le sort de nombreuses oeuvres littéraires que l’on a transposées à l’écran.
Subtil mélange d’exceptions
Mais si la culture française est éminemment monnayable, elle reste heureusement MÉLANGE. C’est un mélange (ou une culture) d’exceptions. Dans un pays où l’on trouve 400 variétés de fromages – elle est toujours celle du droit à la différence. En plus, elle ne repose ni sur une culture camembert ni sur une culture Cola-Cola. Elle est plurielle et multiforme, fluide et fuyante, tout en restant une des composantes de l’identité nationale. Elle est toujours celle des droits de l’homme et du citoyen (1), au niveau du particulier et du collectif, et celle du droit de réponse. En effet, toute culture fondée sur les droits de l’homme et du citoyen est une culture ouverte aux autres et non sclérosée. N’oublions pas non plus cette qualité de l’État français de pouvoir rester au service de la différence, de l’avant-garde et même parfois de ses transgressions. Mais l’identification (nationale ou autre) peut signifier à la fois exclusion du différent et du différend. La crise identitaire peut nous mener aussi à poser la question : Les autres sont-ils des exclus ? L’exclusion et l’exception font partie (des marges) de la culture d’un pays. L’inclusion peut devenir cependant un enfermement radical : le " tout culturel " devient pour certains une nécessité au sein d’une démocratie et un moyen de récupérer les exclus. Mais en dehors d’une forme d’égalité " complaisante ", il reste toutefois l’exclusion, la vraie, celle du non-accès aux nouvelles technologies ou de la non-maîtrise des savoirs essentiels à la sortie du système scolaire. Précisons, toutefois, que le multiculturalisme s’arrête en France là où l’on constate le non-respect des droits de l’homme. Certains comportements culturels peuvent devenir inacceptables en France. Mais cela ne veut pas dire que telle ou telle culture soit à proscrire ou à bannir. Après tout, aucune culture n’est parfaite. Toute culture contient les germes de sa propre barbarie intérieure.
L’État de culture
À y regarder de plus près, on définit inévitablement une culture par rapport à ce qu’elle n’est pas. Par exemple, la culture française est à l’opposé d’une culture où l’on trouve un maximum de mécénat au service d’un produit de grande consommation – et ce, surtout pour le bien des actionnaires et au détriment de la richesse des options culturelles. Le mécénat, ne l’oublions pas, est présent en France. Il sert (serre) la culture. L’État français peut servir de relais, de coordonnateur ou même de facilitateur du travail des mécènes à l’échelle nationale et internationale. L’action culturelle de l’État est un capital (2). Un capital à gérer. L’intervention de l’État dans la promotion de la culture est unique et fondamentale en France. Et même si certains ont envie de sortir leurs revolvers (3) chaque fois que les politiciens en parlent, l’intervention de l’État reste un mal nécessaire si l’on veut réduire l’emprise du capitalisme sauvage et des multinationales sur nos choix culturels. À l’autre extrême, il existe des pays où l’État ou l’Église cherche à dominer la vie culturelle. La barbarie " hard " de ces totalitarismes cède aujourd’hui à la barbarie " soft " des médias, du " tout culturel " et des paradis fiscaux.
Pire encore, la diversité de nos cultures en France, comme ailleurs, est menacée par le pouvoir technicien et médiatique. Le global menace le particulier. En effet, l'analyse des pourcentages d'écoute à la télévision détermine la reconduction ou non des programmes. Nous entrons dans l'ère du délayé, du dilué, de l’instantané et du jetable. La nouvelle barbarie serait une culture mondiale qui risque d’être de plus en plus destinée à la consommation rapide - et aux oubliettes. Une telle culture réduirait " les oeuvres de l’esprit à l’état de pacotille (ou, comme on dit en Amérique, d’entertainment). ", écrit Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée. Son goût serait édulcoré, et les sondages auraient tendance à promouvoir tout ce qui est standardisé, monotone et fade, comme les plats que l'on avale dans un restovite !
Le droit à la différence
En un sens, une culture restovite est étrangère à la culture française car le droit à la différence y est fondamental. Il serait impossible d’évoquer la culture française sans prendre en considération sa variété. Qu’il s’agisse de la cuisine, de la théorie linguistique ou littéraire, des mouvements artistiques, des relations humaines, etc., cet éclectisme est exemplaire. Il ne se limite pas à la culture exquise et raréfiée d’un Mallarmé. Elle n’est pas non plus une culture composée de stéréotypes (baguette-béret-brie-beaujolais-Bardot - et bientôt Barthes). Toutes les activités humaines (les coutumes, les lois, les croyances, les techniques et les technologies, les sciences, les formes d’art, d’artisanat et de pensée...) y participent pleinement. La nouvelle cuisine cohabite avec la cuisine traditionnelle - et Baudelaire avec Bretécher, Debussy avec Dutronc.
N’oublions pas non plus que le côté " sacré " des tableaux classiques disparaît dès qu’on les voit pratiquement tous les jours sur des cartes téléphoniques, des boîtes d’allumettes, des cartes postales, des agendas, des cendriers… Ici prime le détournement publicitaire ou le côté purement décoratif, et pire encore, la perte de l’aura – ou " la désacralisation de l’original dans des millions de copies qui annulent son unité " (4). Il n’empêche qu’une certaine image de la France (normée et simpliste) se vend très bien à l’étranger. À l’autre extrême, nous avons un ensemble tellement complexe (sans points de repères bien définis) qu’il risque d’effrayer ou tout simplement de ne pas attirer le consommateur.
Plus on pense à une définition de la culture française (plus on élabore des listes de critères), plus elle devient inqualifiable. Et comment (re)lier les rencontres culturelles sans en faire un tout illisible ? D’où la nécessité d’apporter un brin de modestie à toute tentative de clarification des marges que nous imposons inévitablement à la notion de culture française. Rappelons ici le dilemme suivant de Michel Henry :
Toute culture est une culture de la vie au double sens où la vie constitue à la fois le sujet de cette culture et son objet. C'est une action que la vie exerce sur elle-même et par laquelle elle se transforme elle-même en tant qu'elle est elle-même ce qui est transformé. 'Culture' ne désigne rien d'autre. Culture désigne l'auto-transformation, le mouvement par lequel elle ne cesse de se modifier soi-même afin de parvenir à des formes de réalisation et d'accomplissement plus hautes, afin de s'accroître. Mais si la vie est ce mouvement incessant de s'autotransformer et de s'acccomplir soi-même, elle est la culture même ou du moins elle la porte inscrite en elle et voulue par elle comme cela même qu'elle est.
HENRY, Michel (1987). La Barbarie. Paris : Éditions Grasset & Fasquelle. p.14.
La culture comme choix politique
Notons toutefois en passant que la France est le premier pays à créer une diplomatie culturelle au service de sa langue et des valeurs universelles. Sa langue et sa culture sont diffusées également depuis le XIXe siècle par les Alliances françaises. Au XIXe siècle, sous la IIIe République, l’État se dote d’un sous-secrétariat aux Beaux-Arts. Sous la IVe République, il est promu au rang de secrétariat aux Arts et aux Lettres. En 1945, le Quai d’Orsay crée la Direction générale des Relations culturelles. La politique culturelle se précise davantage grâce à André Malraux qui, en tant que ministre des Affaires culturelles, a donné comme mission à l’État de " rendre accessible les oeuvres capitales de l’humanité et d’abord de la France, au plus grand nombre de Français, (d’)assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel et favoriser la création des oeuvres de l’art et de l’esprit qui l’enrichissent. ". Depuis 1974, le ministère des Affaires culturelles est devenu le ministère de la Culture. La culture s’affirme alors dans sa solidité substantive, ses attributions sont augmentées et ses moyens sont renforcés. La mission culturelle de la Ve République englobe les projets particuliers dans un faisceau de lignes directrices qui prennent en considération des dimensions autres que celles de l’immédiatement monnayable. Notons aussi que la communauté européenne, grâce au Traité de Maastricht (Art. 128), s'est donné pour mission de contribuer " à l'épanouissement des cultures des États membres dans le respect de leur diversité nationale et régionale tout en mettant en évidence leur héritage culturel commun. " En 1996, la culture française s’affirme politiquement à côté de la communication avec la création d’un ministère de la Culture et de la Communication.
Il est important de souligner ici que, dans les titres de nombreux cabinets ministériels dans le monde, le mot de culture est soit omis soit relégué à un rôle subordonné ou, pire encore, limité aux beaux-arts ou associé aux activités de loisirs et de dimanche. Le champ de la culture, ses fonctions et ses activités se heurtent à des problèmes de définition (au sein de l’Union européenne et ailleurs) qui faussent toute comparaison chiffrée des contributions de l’État. Beaucoup de pays seraient d’accord pour financer des expositions de prestige – mais dès que l’on aborde le (pré)financement des films français, le spectre des représailles de la part de ceux qui considèrent la culture comme une simple marchandise n’est pas loin.
Un souffle venu d’ailleurs
La culture en France est loin d’être un simple accessoire de la diplomatie - même si, pour certains politiciens, son financement se réduit à " ce qui reste quand on a tout dépensé " ! Elle résiste aussi aux clôtures imposées par la notion de culture-marchandise préconisée par certaines formes de capitalisme sauvage. La culture française est une culture d’exceptions et de contradictions, de fonds commun et de paradoxes. Pourtant, l’arrière-plan reste en grande partie celui de la rationalité, des droits de l’homme et de la Ve République. Et ce, dans un monde où l’on assiste à l’effondrement des absolus et à l’abolition des prétentions idéalistes de la pensée totalitariste. On note de plus en plus aujourd’hui l’arbitraire de la culture et, en même temps, on valorise le " tout culturel ". Peut-être faut-il rappeler que la culture est toujours un souffle venu d’ailleurs comme les " pomi d’oro " originaires d’Amérique du sud que l’on protège dans toute leur diversité au Conservatoire de la Tomate (au Chateau de la Bourdaisière à Montlouis-sur-Loire). La protection de telles richesses devrait être un moyen de ne pas tomber dans les pièges d’une culture ketchup.
La culture est toujours " côté jardin ", la barbarie " côté désert ". Elle peut être associée à la désertification du sens. En revanche, la transformation du désert en jardin est, en un sens, une autre forme de barbarie - surtout si la nature est soumise aux seuls impératifs de l’homme. Notre culture " a horreur du monde ", selon Michel Serres (Le contrat naturel. Paris : Éditions Françoise Bourin. p 16). Elle est favorable au contrat social et résiste au contrat naturel. La culture n’est pas du côté de la nature – même si, en un sens, elle est parfois du côté de la greffe.
Etre enraciné, être déraciné ? En fin de compte, l’enracinement ou l’appartenance à un " seul " système de valeurs dans l’espace et dans le temps est une forme d’enfermement sclérosant pour l’humanité. Subissons donc la tentation du déracinement culturel - mais tout en respectant les valeurs universelles et humanistes.