Votre œuvre, dans la chronologie de sa publication, est perçue comme dotée d’une forte unité, et, en même temps, comme traitant d’une grande diversité de domaines (Algérie, éducation, communication, culture, langue…). À partir de quels choix avez-vous construit votre itinéraire ?
[…] Je pourrais sans peine montrer comment s’articule, par exemple, la série qui mène des Héritiers à la Distinction en passant par Un art moyen et L’amour de l’Art. Mais je suis aussi bien placé pour savoir l’expérience subjective qui a accompagné cette trajectoire : j’ai toujours mené de front plusieurs recherches, un peu à la va comme je te pousse, avec le sentiment d’une unité d’intention auquel se mêlait toujours la crainte que cette unité ne soit purement subjective et que toutes mes pensées n’aient en commun que d’être pensées par moi simultanément. Et avec aussi le sentiment très fort d’une différence systématique – et non voulue comme telle –, à l’égard de tout ce qui m’entourait dans ce que j’ai appelé depuis le champ intellectuel. Par exemple, lecteur de Saussure avant la mode – je travaillais à la construction d’une théorie de la culture sur le modèle de la théorie saussurienne de la langue –, je me suis senti très étranger à la ferveur structuraliste, qui me paraissait mondaine et superficielle. […] En ce sens, la coïncidence temporelle, dans la bibliographie, des travaux sur les Kabyles, des enquêtes sur les Béarnais et des recherches sur les étudiants est significative. Du rapprochement des trois cas ressort un même objet : l’étude du rapport à l’objet (qui s’est continué jusqu’à Homo academicus, et se poursuivra sans doute au-delà), ou, mieux, l’objectivation du sujet connaissant. Rapport de l’indigène et de l’étranger évidemment (ce n’est pas nouveau, bien qu’on n’ait jamais été très loin sur ce point) ; rapport du théoricien, du savant, qui se retire de l’action pour la penser et de l’agent, qui à la fois sait et ne sait pas ce qu’il fait (Le Sens pratique). […]
Mais, en racontant l’histoire comme ça, je vais donner de nouveau l’impression qu’il y avait au point de départ de toute l’entreprise une sorte de plan rationnel. Alors qu’en fait, il s’agit d’une série de hasards, d’accidents biographiques, comme dans toute vie, mais qui ont été l’occasion d’un certain nombre d’interrogations fondamentales. […]
Analysant la langue, vous renouvelez de fond en comble les idées de la linguistique ; vous le faites en sociologue et aussi (donc) en utilisant des concepts venus de l’économie que vous reconstruisez dans le domaine étudié : investissement, monnaie, transaction…
Je ne pense pas ces usages comme des transferts ou des emprunts. Il se trouve que, à certains moments de mon travail, j’ai besoin de certains concepts et j’ai le sentiment de les réinventer, au risque de produire des usages naïfs de concepts déjà élaborés dans d’autres secteurs de la science, et de susciter des malentendus… […] Je conçois mon travail comme un effort pour établir les fondements d’une économie générale des pratiques, avec des concepts comme ceux d’habitus, de champ, de stratégie, d’investissement (ou d’intérêt), etc. Dans ce travail, comme d’autres avant moi, Max Weber par exemple, […] je rencontre l’économie ou sur d’autres terrains (par exemple pour penser toutes les formes de fétichisme), l’ethnologie. Mais, mon ambition […] est d’établir, même très grossièrement […], les fondements généraux des pratiques économiques de toute espèce, religieuses ou économiques au sens ordinaire, artistiques ou juridiques, etc. C’est la fonction de notions comme celles de champ ou d’habitus. Je pense que les sciences sociales, et tout particulièrement l’économie, sont victimes des fausses avancées que permettent les emprunts incontrôlés, – en l’absence de fondements – à des sciences plus assurées – comme la physique. […]
L’écriture de Pierre Bourdieu : le plaisir, lisible, d’écrire, l’attention portée à la langue utilisée. Y a-t-il là une nécessité instrumentale (on ne peut pas dire autrement ce qui doit être dit) ou une visée perlocutive (solliciter le lecteur pour qu’il fasse le travail qui doit être fait pour lire). Ou les deux ?
Il m’est difficile de répondre sans risquer la complaisance. Je crois que je serais assez malheureux si je devais écrire en anglais : il est évident que je me trouverais privé d’un certain nombre de petits plaisirs auxquels je cède, sans doute par un effet de ma formation. Cela dit, je ne suis pas sûr que ma manière d’écrire soit totalement dépourvue de nécessité intrinsèque. Je crois que ce qui est à dire en sciences sociales est à la fois très facile et très difficile à entendre. Très difficile parce que trop facile. La sociologie est une science ésotérique, – l’initiation est très difficile, très lente, et demande une véritable conversion de toute la vision du monde, les pièges et les chances d’erreur sont innombrables –, mais qui a l’air exotérique. Certains, surtout parmi les gens de ma génération qui a été nourrie dans le mépris, entretenu par la philosophie, de la sociologie, lisent les analyses du sociologue comme ils liraient leur hebdomadaire politique. Aidés en cela par tous ceux qui vendent du mauvais journalisme sous le nom de sociologie. C’est pourquoi le plus difficile est d’obtenir du lecteur qu’il adopte la véritable posture, celle qu’il serait immédiatement contraint d’adopter s’il était mis en situation de découvrir, devant un tableau statistique à interpréter ou une situation à décrire, toutes les erreurs que la posture ordinaire, – qu’il applique à des analyses construites contre elle –, l’amène à commettre. Le compte rendu scientifique fait l’économie des bévues. Autre difficulté, dans le cas des sciences sociales, le chercheur doit compter avec des propositions scientifiquement fausses mais sociologiquement si puissantes – parce que beaucoup de gens ont besoin d’y croire, de croire qu’elles sont vraies – qu’elles font partie de l’horizon théorique, qu’il faut les discuter, les prendre en compte, compter avec elles si l’on veut réussir à imposer la vérité (je pense par exemple à toutes les représentations spontanées de la culture que véhiculent les gens cultivés). Ce qui amène parfois à " tordre le baton dans l’autre sens " ou à prendre un ton polémique ou ironique, nécessaire pour réveiller le lecteur de son sommeil doxique. Voilà quelques-unes des raisons qui me paraissent justifier l’attention que je porte à l’écriture. […]
Vous participez quelquefois à des travaux dont l’objectif explicite n’est pas la production de savoir, mais plutôt l’élaboration d’orientations d’action, l’élucidation de modalités pratiques d’opérations. […] Quelle est, selon vous, la fonction que le sociologue exerce en de telles occasions ?
Bien qu’il y ait au principe de recherche une part d’intérêt " pur ", lié aux seules demandes du champ scientifique et au développement autonome de la problématique, et vécu comme plaisir de " comprendre pour comprendre ", il est certain qu’on ne peut se désintéresser des usages sociaux de la sociologie, voire des applications possibles. Cela d’autant plus que beaucoup de gens se réclament de la sociologie pour conduire des actions qui n’ont rien à voir avec les cautions qu’elles se donnent. De là des interventions obscures, auprès d’instances pédagogiques (telle conférence départementale, telle association de parents d’élèves, tel groupe de professeurs ou d’inspecteurs, tel syndicat d’enseignants, etc.) ou, hors du système d’enseignement, auprès de toutes les catégories possibles d’agents sociaux.
La dernière, c’est par exemple la participation à un débat, inévitablement confus, nécessairement douteux, étant donné les interlocuteurs, des responsables d’instituts de sondages, sur les sondages : au nom de l’idée que, étant donné l’importance sociale de cet usage abusif d’une apparence de science, il fallait y aller, avec l’espoir de jeter une certaine inquiétude chez les producteurs et les consommateurs. Les Propositions du Collège de France représentent une autre forme d’action. C’est une tentative pour constituer une nouvelle stratégie d’action collective pour les intellectuels (qui n’ont pas fait preuve de beaucoup d’invention, en la matière, depuis Zola) : refusant les rôles traditionnels, et usés, du " pétitionnaire ", du conseiller du prince, de l’expert, du membre de commissions, de l’auteur de rapports voués aux tiroirs des bureaux ministériels, les intellectuels, à condition de s’organiser et d’user rationnellement de l’autorité qu’ils peuvent avoir en tant que corps, pourraient constituer un véritable groupe de pression capable de peser sur les décisions en matière de culture et d’éducation, et plus largement, dans tous les domaines de la pratique. Cela suppose que les intellectuels s’assument comme dépositaires d’intérêts propres, ni plus ni moins inavouables que d’autres, sans doute moins, puisque, pour des raisons proprement sociologiques, […] les intellectuels ont souvent intérêt à l’universel, à la défense de l’universel qui est devenue une des dimensions du rôle historique, légué par les devanciers. Cela suppose aussi que les intellectuels répudient cette espèce de culpabilité (si visibles chez Sartre et toute la génération de l’immédiat après-guerre) qui les pousse souvent à se faire les compagnons de route, voire les séides d’un parti ou d’un syndicat. La tentation est toujours très forte. Mais cet intellectuel collectif devrait travailler intellectuellement, pas seulement exprimer des états d’âme ou se manifester manifestant ; je veux dire produire des analyses, des propositions fondées sur les acquis des sciences sociales, comme l’a fait le Collège de France, bref proposer une véritable politique de la raison, selon la vieille tradition de l’Aufklärung. […]