La première réponse qui vient à l’esprit, pour expliquer le succès universel de Hugo, tient précisément au recours quasi systématique, dans ses œuvres, aux ficelles les plus éculées du genre populaire par excellence, le mélodrame. On connaît l’objectif du genre : faire pleurer Margot. De fait, il n’est pas un roman de Hugo qui ne mette en valeur l’innocence persécutée.
Pathétique et grosses ficelles
Qui n’est pas ému, à la lecture des Misérables, du sort lamentable de Cendrillon moderne réservé à la pauvre orpheline Cosette par le couple Thénardier ? Qui ne tremble, à la lecture de Notre-Dame-de-Paris, pour la virginité de la belle Esméralda, objet du désir concupiscent de deux hommes peu recommandables, le capitaine Phébus et l’archidiacre Frollo ? Qui n’est saisi d’effroi pour René-Jean, Gros-Alain et Georgette, les trois enfants de Michelle Fléchard dans Quatre-vingt-treize, pris en otage par le sinistre marquis de Lantenac contre les troupes républicaines, véritables saints innocents promis au massacre pour des causes qui les dépassent ? Qui ne plaint Déruchette, la fille de l’armateur Lethierry des Travailleurs de la mer, promise en récompense par son père à qui lui récupérera les machines à vapeur de son bateau, contrainte ainsi à renoncer à celui qu’elle aime ?
L'innocence persécutée,
la grandeur d'âme méprisant le bonheur
auquel elle a droit
Autre ficelle propre au mélodrame et systématiquement utilisée par Hugo : le renoncement de l’amoureux transi à celle qu’il aime sans retour pour mieux la donner à son rival heureux. Qui ne saluerait l’abnégation de l’esclave Pierrot, de Bug-Jargal, qui paie de sa vie sa manie de « faire le généreux et le magnanime » en se livrant aux Blancs, non sans avoir préalablement remis Marie, la fille des maîtres dont il est amoureux, à son fiancé Léopold d’Auverney, après avoir bien sûr sauvé l’un et l’autre des deux tourtereaux de la révolte des esclaves dont il est le chef sous le nom de Bug-Jargal ? Qui ne pleure au suicide de Gilliat des Travailleurs de la mer, qui se laisse envahir par la marée à mesure que le bateau emmène au loin Déruchette, la femme qu’il aime ? Qui, enfin, ne tire son chapeau à la victoire intime du Jean Valjean des Misérables sur sa jalousie, qui consent au mariage de sa fille adoptive Cosette avec Marius de Pontmercy, qu’il a, comme par hasard, sauvé jadis, et auquel il avoue, toute honte bue, sa condition d’ancien forçat ?
L'innocence persécutée, la grandeur d'âme méprisant le bonheur auquel elle a pourtant droit : il reste encore un élément propre au mélodrame que Hugo n'hésite pas à employer, à savoir la présence d'un personnage qui agirait comme une véritable incarnation du mal. C'est évidemment le cas de Han d'Islande, personnage central du roman éponyme, l’un des premiers romans écrits par Hugo, être bestial vivant en compagnie des ours, ne buvant que du sang, emblème de sa soif de vengeance, sentiment qui le consumera dans l'incendie final de la caserne des soldats qui ont noyé son fils... Etre né dans et pour le mal, Han d'Islande périra donc par où il pèche : dans la vengeance.
C'est dans ces personnages maléfiques que se fait sentir l'influence sur Hugo des romans gothiques anglais (l’école "frénétique") : ainsi l'archidiacre Claude Frollo, ascète dévoué à la science, deviendra-t-il, sous l'impulsion de son désir de posséder Esméralda, un assassin et un menteur digne du Moine de Lewis. Enfin, la figure même de Satan pourrait s'incarner sous la figure de l'inspecteur Javert, éternel dénigreur de la conversion de Jean Valjean au bien : le diable est, rappelons-le, le premier accusateur de la nature humaine devant le tribunal de la justice divine...
Un manichéisme complexe
C'est pourtant sur cette représentation du bien et du mal que l'ambition de Hugo comme auteur littéraire se fait jour : si le combat du bien et du mal offre un spectacle simple et aisément identifiable dans les personnages du preux Ordoner (l'homme d'"ordre") et du bandit Han (le "hun", le Barbare) dans son roman de jeunesse, Han d'Islande, dans les dernières œuvres, en revanche (Les Misérables, L'Homme qui rit, Quatre-vingt-treize), le propos se fait plus ambitieux.
C'est qu'à la faveur de sa réflexion sur l'alliance du grotesque et du sublime, Hugo a compliqué la signification traditionnellement accordée au beau et au laid dans la culture occidentale. Si, en effet, dans la culture classique issue du platonisme, le beau est invariablement le symbole du bien et le laid celui du mal, selon Hugo en revanche le christianisme aurait introduit une considération de la nature humaine comme alliance du grotesque (le corps, la matière) et du sublime (l'âme, l'esprit) qui complique singulièrement ces données. En conséquence, les personnages de Hugo deviendront duels, pour ne pas dire déchirés, et les apparences s'en trouveront retournées. Ainsi Quasimodo, cet avorton au corps difforme, cache-t-il sous une apparence grotesque une âme sublime d'amoureux pur tandis que Phébus, le capitaine des gardes au nom lumineux et à l'apparence qui ne l’est pas moins, recèle sous ces allures une âme vile. Derrière la face monstrueuse de Gwynplaine, le héros de L'Homme qui rit, se trouve une âme lumineuse. Derrière l'apparence hirsute de Gilliat, dit "le Malin" (le diable), prétendu sorcier, se révélera une pulsion infinie au bien.
Mais c'est dans le personnage de Jean Valjean, alias Monsieur Madeleine, que se révèle le mieux la dualité de la nature humaine. Au sortir du bagne, Jean Valjean est un être haineux, lugubre, sombre : c'est qu'il a été contaminé par ce mal que représente l'injustice d'une peine disproportionnée (dix-neuf ans de bagne pour un morceau de pain volé). Dès lors, Jean Valjean sera cet être se défiant de tous et de tout. C'est le bon évêque, Monseigneur Myriel, qui le remet sur la voie de la charité et de l'humanité en lui offrant gracieusement les chandeliers qu'il lui avait pourtant volés. Cette influence de la miséricorde transformera Jean Valjean en M. Madeleine, propriétaire d'une entreprise de verroterie, véritable saint laïc s'attachant à soulager la souffrance des misérables.
Hugo a compliqué la signification
traditionnellement accordée au beau et au laid
dans la culture occidentale
Deux influences s'exercent sur Jean Valjean/ Madeleine : celle de la voie de la rédemption symbolisée par l'évêque Myriel, qui croit en la possibilité de l'amélioration morale de l'humanité, et celle du sinistre inspecteur Javert, contempteur de la même humanité, pour qui il est impossible de réformer "une mauvaise graine". L'un symbolise une foi dans l'avenir, l'autre un enchaînement de l'homme à la faute passé (Javert s'efforce de convaincre M. Madeleine qu'il ne saurait être que ce forçat de Jean Valjean, prédestiné au mal). Dans ce lent purgatoire, deux figures féminines se dessinent : Fantine la prostituée pure semblable à la Madeleine des Evangiles, et surtout Cosette, dont l'assomption de la misère par Jean Valjean sera, pour lui, une voie de rédemption. Ainsi Jean Valjean, en portant la misère du peuple sur ses épaules, développera-t-il à partir de sa bestialité première une véritable dimension christique faisant de lui "un peuple qui marche vers la justice, la connaissance et le bonheur".
Foi ou doute dans le progrès ?
Les Misérables offrent un certain point de vue optimiste sur l'amélioration de l'état moral et matériel de l'humanité : amélioration morale avec la réconcilitation de M. Madeleine et de Jean Valjean dans l'aveu à Marius et l'absolution de ce dernier, amélioration matérielle avec la promotion sociale de Cosette. En revanche, L'Homme qui rit et Quatre-vingt-treize laissent percer un doute quant au devenir historique de l'humanité. D’abord parce qu’un ordre social réactionnaire semble toujours devoir s'opposer à l'amélioration du sort des miséreux, ensuite car la solution de liquidation de cette réaction, à savoir la révolution, semble devoir être fatalement entachée de mal.
Dans L'Homme qui rit, il semble bien que la simple réforme de la société susceptible de faire avancer le progrès social soit impossible, dans la mesure où l'ordre réactionnaire ne semble pas vouloir ne serait-ce que reconnaître l'existence d'un problème social. Rétabli dans sa dignité de pair du royaume d'Angleterre, le héros Gwynplaine prononce devant les Lords un discours prenant la défense des malheureux. Ému par son propre discours, l'orateur se met à pleurer, mais, associés à sa face monstrueuse, ses sanglots sont pris par son auditoire pour un rire. Résultat de la force pathétique du discours de Gwynplaine : les Lords rient à l'évocation du sort des malheureux. Écœuré par tant de cynisme, le héros n'a plus qu'à partir se réfugier dans la solitude innocente et idéale de son tuteur Ursus, le saltimbanque, et de sa sœur de lait Dea, orpheline aveugle.
Un ordre social réactionnaire
semble toujours devoir s'opposer
à l'amélioration du sort des miséreux
Dans Quatre-vingt-treize, on se demande si le remède, la Révolution, ne serait pas pire que le mal. Le héros Gauvain, aristocrate acquis aux idées révolutionnaires, commandant des Républicains en Vendée, se trouve déchiré entre la nécessité d'accomplir l'œuvre révolutionnaire et l'exigence de pureté morale. Entre l'intransigeance réactionnaire de son grand-oncle, le marquis de Lantenac, et celle du totalitarisme révolutionnaire de la Terreur, que symbolise son maître, l'abbé Cimourdain, agent de la Convention, il semble qu'il n'y ait pas de place pour la conscience morale de la belle âme. Gauvain refuse de voir le marquis de Lantenac se faire guillotiner par les Républicains, car ces derniers ne l'auraient jamais pris si le marquis, en un geste proprement héroïque, n'était revenu sur ses pas pour sauver les trois enfants Fléchard de l'incendie de la tour où ils étaient retenus en otage... Sanctionnant la beauté morale du geste, Gauvain le fait s'évader et prend sa place dans le cachot. Cimourdain, intransigeant, fera guillotiner Gauvain au nom de l'œuvre révolutionnaire : il se suicidera en même temps que son disciple sera guillotiné... Ainsi le mal nécessaire à la révolution et la conscience morale se rejoindront-ils dans la mort. Le doute sur la moralité de la révolution ne sera pas résolu.
Hugo : auteur populaire et grand écrivain
Il semblerait donc qu'il y ait bien deux faces au talent de Victor Hugo. L'une, populaire, donne au public ce qu'il demande : des innocentes très innocentes, des amours très platoniques et des méchants décidément très méchants. C'est le Hugo du mélodrame. L'autre, exigeante pour ne pas dire élitiste, complique à souhait les allégories trop immédiatement intelligibles pour mieux faire ressortir la complexité de l'âme et de la condition humaine. Dans les deux cas, l'on peut parler d'universaux : universaux de la sensibilité d'une part, avec la part belle faite aux situations pathétiques ; universaux de l'intellectualité de l’autre, avec la prise en compte de problématiques morales, sociales et politiques où affleure, sous des apparences trop simples pour être univoques, le tragique.
C'est, sans aucun doute, pour cela que Hugo est peut-être le seul auteur français à transcender ce clivage caractéristique de la culture française entre culture d'élite et culture populaire. Et c'est, sans aucun doute, pour cela que sa notoriété littéraire, ajoutée à celle de l'homme engagé dans les grands combats de son temps, a dépassé les frontières trop étroites de l'Hexagone : les problématiques de Hugo, la misère et le mal, ne valent-elles pas, hélas, sous toutes les latitudes et à toutes les époques ?
Laurent Hermeline
Sélection Hugo
Le ministère des Affaires étrangères et l’Association pour la Diffusion de la Pensée Française (ADPF) font parvenir à tous les services et établissements culturels français une sélection d’ouvrages sur Hugo. En voici la liste, non exhaustive :
- Victor Hugo : Claude Gueux (Magnard collège)
- Victor Hugo - Juliette Drouet : Correspondance (1833-1883) (Fayard)
- Victor Hugo : Le dernier jour d’un condamné (Librio)
- Victor Hugo : Les Misérables (Laffont-Bouquins)
- Victor Hugo : L’Œil égaré dans les plis de l’obéissance au vent suivi de L’infini et l’inachevé (Seghers)
- Victor Hugo : Quatre-vingt-treize (Gallimard-Folio classique)
- Mon premier Hugo (Milan poche junior)
- Alain Decaux : Victor Hugo (Perrin)
- Max Gallo : Victor Hugo. Je serai celui-là (Xo)
- Max Gallo : Victor Hugo. Je suis une force qui va (Xo)
- Jean-Marc Hovasse : Victor Hugo. Tome 1 : avant l’exil (Fayard)
- Jean-François Kahn : Victor Hugo, un révolutionnaire, suivi de L’extraordinaire métamorphose (Fayard)
- Louis Perche : Victor Hugo (Seghers-Poètes d’aujourd’hui)
- Jérôme Picon, Isabel Violante : Victor Hugo contre la peine de mort (Textuel)
- Jérôme Picon, Isabel Violante : Victor Hugo : La légende et le siècle (Textuel)
- Anne Ubersfeld : Le roi et le bouffon (Corti-Les Essais)
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