Votre livre se concentre sur la période 1847-1851. Pourquoi avoir privilégié ce moment charnière dans la vie de Victor Hugo ?
L’ouvrage paru en 2001 est en fait une réédition. J’ai écrit la partie concernant la métamorphose de Hugo il y a dix-huit ans. J’ai été frappé par un phénomène tout à fait unique dans l’Histoire et dans l’histoire littéraire qui est le basculement de Victor Hugo. Ce qui m’a passionné, c’est de raconter comment un personnage, déjà célèbre (il a écrit Notre-Dame de Paris, Hernani, Ruy Blas...) qui s’arrête brusquement de publier, et ce depuis l’échec des Burgraves. Comment ce membre de l’Académie-Française, qui siège aussi à la Chambre des Pairs et qui tout naturellement se présente à la députation sur les listes des partis de droite, va, en deux années inouïes, basculer à un âge où on bascule, mais généralement en sens inverse ! On commence gauchiste et on finit conservateur d’habitude !. Lui était conservateur et il prend partie tout d’abord pour la République, la démocratie et finalement pour la révolution. Il va même devenir une sorte de prophète révolutionnaire.
Sait-on ce qui a provoqué ce déclic ?
C’est long, il y a plusieurs étapes. Cela se passe entre la révolution de 1848 et le coup d’Etat de 1851. Une période extrêmement riche en événements et en personnages extraordinaires qui s’appellent Balzac, Dumas, Baudelaire, Lamartine, Sue ou Tocqueville. L’histoire de Victor Hugo à cette époque est celle d’une mutation très complexe et très radicale qui pousse un homme opposé à la République de 1848, à préférer l’exil plutôt que de ratifier le coup d’état contre la République ! Il va aller à Guernesey et fait une chose que personne n’a fait jusque-là (sauf de Gaulle après lui) : il oppose une autre France à la France officielle, une autre France. A lui tout seul, dans une île, il est l’autre France. Et pendant dix-neuf ans, il va soutenir la France démocratique et républicaine, face à la France de la dictature et de l’Empire.
Victor Hugo. Un révolutionnaire exalte un Hugo anti-conformiste aux antipodes du « vieux barbu débonnaire » que chacun a en tête...
Toute sa vie, contrairement à ce que l’on croit, il a dû faire face à une opposition terrible. Il a sans doute été l’un des hommes les plus haïs de son temps. A chaque fois qu’il sortait une pièce de théâtre ou un roman, la critique était unanimement déchaînée. Il a entendu toute sa vie le même leitmotiv qui était « ce n’est pas bon, cette fois il ne s’en relèvera pas, on va l’oublier »... Ce qui n’empêchait pas ses pièces d’avoir un grand succès populaire. Et aujourd’hui encore, alors que Racine hélas ne déplace pas les foules, Ruy Blas et Hernani remplissent toujours les salles. Rien d’étonnant à cela ! Victor Hugo a constamment été condamné par l’élite et sauvé par le peuple. Cette élite, qui le rejette, a d’abord essayé de le tuer au propre comme au figuré. Et quand il a été évident qu’il était incontournable, à ce moment-là, on a essayé de le confire, on l’a récupéré et on en a fait une espèce de monument de bons sentiments. Le Hugo des trente dernières années, le Hugo subversif, intempestif, secouant la bien-pensance, a été complètement occulté. Des milliers de pages sont encore ignorées du public, alors que le propos a gardé sa force subversive. Au point qu’aujourd’hui, si Hugo écrivait ce qu’il a écrit, il provoquerait encore des scandales énormes ! Les associations de défense, les ligues de ceci ou de cela porteraient plainte. Il y aurait des procès...
Pourtant il a défendu de grandes causes qui font de lui un homme de « notre temps »...
Comme beaucoup d’écrivains du XIXe siècle, Hugo est contre l’esclavage. Mais il se prononce également contre la peine de mort et pour une réforme de la justice et des peines. Il invoque par exemple la réforme des prisons, l’interdiction des châtiments corporels ou encore l’élection des juges. Il se mobilise aussi pour les droits de l’enfant et ceux des femmes, notamment le droit de vote et l’égalité dans le couple. Selon lui, les femmes ont un statut d’esclave sans que le mot ne soit prononcé. Là vraiment, sur le problème des femmes, sa modernité est totale. Il a une position proche de celle de féministes actuelles, même s’il n’en tient pas compte dans sa vie personnelle où il séduit systématiquement servantes et lingères... Plus généralement, le fanatisme, l’intolérance, l’intégrisme le révulsent. Il va même jusqu’à dénoncer toutes les Eglises et toutes les religions au nom de sa croyance en Dieu !
Etait-il un révolutionnaire ?
C’est surtout un réformiste. Il croit qu’on peut changer la société de l’intérieur et non substituer artificiellement une société à une autre. Mais sa conception du réformisme est particulière. Pour lui, on doit faire la révolution pour faire des réformes, et pas l’inverse. C’est une conception qui hier pouvait paraître étrange et qui aujourd’hui est d’une modernité formidable.
Victor Hugo est finalement beaucoup plus complexe qu’on ne le croit...
Etonnamment ! Dans La Pitié suprême, il explique qu’il faut se battre contre la tyrannie et les dictateurs mais une fois qu’on a gagné, il ne faut pas les punir car rien ne peut être pire que d’avoir été tyran ! On a tendance à dire de Hugo qu’il est un géant, mais on sous-entend par-là même qu’il est simpliste et manichéen... Pas du tout ! Sa vision de l’opprimé devenant tout à coup l’oppresseur, est loin d’être simple. D’ailleurs, il y a beaucoup de textes qu’il ne publie pas ou qu’il publie seulement quatre ou cinq ans avant sa mort, car il sait qu’ils ne seront pas compris. Dans sa vie, ses prises de positions sont également complexes. Il est absolument contre le colonialisme quand il s’agit de pays qui ont une vieille culture comme l’Egypte ou Cuba, mais il le justifie pour l’Afrique Noire car il pense que c’est une terre vide et sans histoire !
La commémoration du bicentenaire de sa naissance a-t-elle vocation à révéler un « nouvel Hugo » ?
Elle fait redécouvrir un Hugo visionnaire, le Hugo des grandes causes, le Hugo politique, combattant, etc. Ce qui est occulté, c’est ce qui dérange encore. Par exemple, tout l’énergie créatrice qu’il a consacré à dénoncer les Eglises et les religions.
Quelles sont les œuvres que vous recommanderiez ?
Le problème avec Hugo, c’est que ses poèmes les plus célèbres sont malheureusement les plus ronflants. Quand on le cite, on s’exclame toujours « Ah, La Tristesse d’Olympio c’est magnifique !!! A Villequier, fooorrmidaaable !! » Personnellement, ces deux poèmes-là m’ennuient royalement. Alors que L’Homme qui rit, qui fut totalement incompris à l’époque, est un livre très moderne ! Plus facile à lire, Quatre-vingt-treize, est encore capable d’emballer les jeunes qui se donnent la peine d’essayer de le lire !. Si l’on veut bien dépasser l’idée que les alexandrins sont vieillots, le poète Hugo est lui aussi des plus actuels. Il pouvait tout écrire en vers, il pouvait faire un poème en alexandrins sur les revendications salariales dans les mines du Pas-de-Calais. Son dialogue philosophique entre un âne et Kant est aussi en alexandrins. Il sait parfaitement les manier, il les disloque, les casse comme personne. Contrairement à ce qu’on pense : le vers de Baudelaire est complètement classique comparé à celui de Victor Hugo ! Et s’il n’avait pas écrit des vers comme « l’enfant avait reçu deux balles dans la tête » ou « il avait dans sa poche une toupie en buis », jamais Rimbaud n’aurait écrit « son unique culotte avait un large trou ». Cette espèce d’intégration de la simplicité totale, terre à terre, dans la poésie, personne avant lui n’avait osé. Il est très fort aussi pour intégrer le dialogue à la poésie ! Le cimetière d’Eylau est un modèle du genre...
Comment se présente cette année 2002, année Hugo ?
Sur le plan national, il y a une floraison incroyable d’initiatives spontanées. Tout le monde s’y met, dans le moindre village, la moindre bibliothèque... Et puis cette commémoration donne lieu à des redécouvertes stimulantes comme la représentation de Torquemada, une pièce de la maturité, contre l’intolérance, le fanatisme et l’antisémitisme, qui n’avait jamais été jouée. La commission du Ministère des Affaires Etrangères que je préside croule sous les propositions. A l’étranger, il y aura des célébrations quasiment partout, du Laos à l’Estonie en passant par la Grèce, la Chine, le Vietnam, les Philippines, le Sri Lanka, l’Arabie Saoudite, etc. Même le Vatican envisage quelque chose ! C’est ça la grande revanche d’Hugo : il renaît aujourd’hui.
Propos recueillis par Françoise Ploquin et Caroline Rousseau
(1) Victor Hugo. Un révolutionnaire, suivi de L’Extraordinaire métamorphose, de Jean-François Kahn, éditions Fayard (novembre 2001).
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